‹ Du sommeilChapitre 5 sur 8 · V. De ractIviÉé on force motrice · texte numérisé non relu

V. De ractIviÉé on force motrice

Messieurs ET ghers collègues.

Nous n'appartenons pas, vous le voyez, à ces écoles philosophiques , qui , au XVIIP. siècle et même au commencement du XIX^ , faisaient Immense la par-t de la sensibilité dans la science et dans la vie. Nous ne voudrions pas toutefois qu'on nous accusât de iom* ber , par uqe sorte de réaction qui , pour être nat«-

relie, n'en serait pas moins injuste, dans l'excès opposé. Si nous ne nous sommes pas arrêté phis loug*temps sur la faculté de jouir et de souffrir, c'est que , pour le moment, nous n'avions rien de plus à en apprendre.- Le point de vue exclusivement psychologique et théorique, dans lequel notre plan nous a contenu jusqu'ici, est' loin d'ailleurs d'épuiser la matière; et ce que nous semblons omettre, nous ne faisons que Tajoumer. Tout ceci soit dit non seulement pour ce qui précède , mais encore et plus particulièrement pour ce qui va suivre; comme nous avons traité les quatre facultés dé l'âme d^à décrites, ainsi traiterons*nous la cinquième et dernière ; c'est dans l'enceinte de la vie intérieure que nous enfermerons ici , quoi qu'il nous en fHiisse coûter, l'étude 5 qui maintenant nous réclame, delà force motrice ou de l'activité.

Nous distinguons notre force active et de l'intelligence qui pense Tacte et de la volonté qui Tordonne ; ce que j'ai d'abord conçu , je le décide ensuite et enfin je le fais.

Tout acte suf^ose un effort , ou plutôt, c'est Teffort lui-même ; ce qui en résulte est l'effet auquel cet effort tendait.

. L'effort est un état tout spirituel ; il appartient au principe vivant et n'appartient qu'à lui ; à ce litre , il est tout entier du domaine de la psychologie. Mais dans ses effets il est double : tantôt, sortant de l'âme, il modlOe notre propre organisation , et , le plus or-* dlnairement, par elle, le milieu ambiant; tantôt, concentré dans le sujet pensant, il n'aspire qu'à entourer la réflexion, la conscience ou la mémoire des conditions

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les |>ltts favorables à lears exercices respeclifs; dam le premier cas , l'acChité est matérielle; elle est imeUecrife/<edans le second. C'est de l'acUvité iiiteliectuelle seule qae, pour les besoins de notre question actuelle, nous avons maintenant à nous occuper.

L'effort intellectuel , si visible pendant la veille , se montre-t-^il dans le sommeil ? Nos bypnologues eu général ne l'y découvrent point (59) ; et nous le concevon& La facilité , l'abandon , le désordre avec lequel la pensée endormie se déroule, semblent Impliquer l'absence de toute contention d'esprit, de tout travail. Mais qu'on y regarde de plus près ; on ne tardera pas à s'apercevoir que , sous ce rapport comme sous tant d'autres , la veille et le sommeil ne diffèrent que du plus au moins.

Les faits sont là. Cltons^en d'abord dans lesquels l'effort éclate et où par conséquent il ne sera pas contesté.

J'avais un jour entretenu un de nos plus savants compatriotes, mais sans entrer à ce sujet dans aucun détail, de mon travail sur le sommeil. La nuit suivante (je donne cette expérience avec autant de coafianoe que si elle m'était personnelle ) , il rêva que je lui développais ma théorie ; trèsH^Urleux de Da connaître » il prétait , comme il le fait du reste à mes leçons qu^il suit depuis plusieurs années, l'oreille la plus attentive, filais c'était en vain : ou bien je me tournais , en parlant , de manière à ce que mes paroles ne lui parvins-* sent pas ; ou bien le bruit d'une voiture qui roulait sur le pavé l'empêchait de les sai$ip ; il n'entendait point, mais il écoutait.

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Dans la nait da 21 au 22 aoûtiSSô^ je chorcliais, en rôve , une date ; je voulais savoir ^ qoelle année il follail rapporter la naissance de Kant: mes souvenirs me faisant défaut , j'avais recours k mes Questions de pàilosophie ; j'en tournais et retournais les feuillets pour arriver à la biographie du philosophe de Kœnigsberg; je n'y pouvais parvenir: mon manuel s'était tout dfun coup transformé en un Jivre de médecine aioquel je compris enfin, après tant de peine {lerdue, qu'il ne fallait pas demander un pareil renseignement.

Une antre fois j'étais en scène avec une grande dame ; nous représentions , elle , je ne sais quelle reine des premiers siècles de la monardiie » moi ^ je ne sais quel seigneur du même temps. Lorsqu'elle eut débité son couplet , qui me parut bien su et bien dli , et qn'il me fallut déclamer le mien à mon tour , je m'aperçus que je ne savais pas un seul mot de mon rôle ; j'en étals réduit à l'improviser. Je me défiais , et non sans raison , de mofi talent poétique ; j'allais néanmoins » disant aussi bonne contenance que possible , alignant passablement mes douze pieds et rimant, non pas aussi richement que je l'aurais voulu , mais enfin d'une ma* nière telle quelle. L'épreuve cependant se prolongeait, je me sentais à bout d'baleine. J'Imaginais alors , pour alléger ma tâche , de croiser mes rimes ; je me per-^ mettais même ( sur notre scène tragique ! ) des vers de dfx syllabes ; quand j'en vins à ce triste expédient , ma confusion s'accrut à tel point , je redoutais tellement la mauvaise hnmeur du parterre, que je m'éveillai.

J'emprunte au doeleur Moreau/cle la Sarihe^ un dernier ei^Bple de ce genre d'efforts que leur insuocès irrite et par -cela même rend .palpables. Dans un de «es songes, qu'il écrivit, ditril , avec soin en se réveillant « il se voyait obligé de lire devant une Sopiëté $avaute un mémoire dont il lui . faisait hommage. D'abord, comme le prédicateur embarrassé , il se mouchait , toussait , crachait à^ plusieurs reinrises ; il tournait et cetournait son manuscrit en tout sens; pois, se décidant à lire, il se trouvait arrêté fMir les abréviations dont récriture qu'il avait sous les yeu^ était hérissée* Il en déiDhiffrait péniblement quelques phrases , balbutiant , hésitant comme un écolier. £nfin les fragments qu'il parvenait à faire entendre lui paraissaient aussi ridicules que le débit en était laborieux (60). £xplîquez«-vous , Messieurs, après ces détails où Teifort est si clairement empreint, après ces lignes où il est si formellement constaté, comment le savimt docteur a pu, dans Je même article, avancer que <c ce qui constitue le sommeil, c'est la suspension de rattentiOQ , de la perception , de la volonté , en un mot, du développement actif des facultés de Tentendemeol (61) ! »

. L'effort intellectuel, qui se prononce, qui s'afifirmesi hautement dans les cas qù il lutte contre une résistance qu'il ne peut vaincre, cesse-t-il d'être, parce quîon l'y aperçoit moins, dans les cas. où la résistance est moins forte , et où il en triomphe ? A qui persuaderat*on qu'une suite quelconque de conceptions « formant un ensemble régulier , ait pu éclore d'elle-même dans l'esprit et sans que l'attention y ait la moindre part?

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fst'ce qae dans le sommeil , ainsi qoe dans la veille > l'opèratloii qui coordonne au toar d'une idée générale les idées particulières qu'elle y rapp<»te , n'a pas h se tenir en garde contre les innombrables provocations auxquelles elle est sans cesse exposée , et qoi , si elles n'étalent constamment- repoussées , rendraient je ne dis pas seulement pour un long discours» mais pour la plus simple combinaison de phrases ou même de mots^ toute anité Impossible? J'ai d^à, à propos et dans l'intérêt d'une question précédemment étudiée , cité plus d'un rêve dont la marche et la tenue seraient avouées de la veille elle-même (62). Je puis vous en soumettre quelques autres, où celte régularité et l'effort, qui l'assure me paraissent portés à un degré éminent. — Vous connaissez , Messieurs , la fameuse Sonate du dxMe ; mais savez-vous dans quelles circonstances et comment elle a été trouvée? Fatigué du travail de la composition , Tartini s'était assoupi » la tête pleine de pensées musicales qui s'y agitaient, s'y croisaient âans s'y coordonner, sans s'y organiser encore. A peine endormi , il voit se lever devant lui un fantôme, qu'à certains indices il a bientôt reconnu. « Donne'-moi ton âme> lui dit la vision , et je le donne un chef-d'œuvre. » Le marché conclu, le diable saisit un violon et joue. Ravi des sublimes accords que rend l'archet sous cette main étrange, le compositeur s'éveille; il écrit à la hâte ce qu'il a entendu, ou plutôt ce qu'il a chanté en rêvant, c'est-à-dire le plus beau et le plus étonnant de ses poëmes (63) !

J'extrais de mon recueil une pièce qui présente , quoiqu'à un degré beaucoup moins élevé (ne dort pas

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ainsi qui veat) ^ le mêoie caractère. Je ne la citerais points après Texemple frappant que je vtois de rappeler^ si elle ne compensait à mes yeuK ce qni lai manque sous tant d'autres rapports, par un -mérite que la science apprécie , je yeux dire, par son incontestable authenticité et sa scrupuleuse exactitude. •—Un concours, je ne saurais trop dire à quelle occasion , était ouvert. De nombreux candidats se pressaient , dans une des salles de 1^ Sorbonne > pour prendre part aux épreuves. M. Cousin présidait Je jury d'examen* Deux des concurrents avaient déjà pris la .parole. Mon tour étant venu, je me mis à exposer et h décrire , dans leur valeur relative et dans Tordre de succession qu'ils affectent , les trois mobiles qui coadulsent Thomme à l'accomplis&eme&t du. devoir : d'abord la peur, puis l'amour, enfin la raison pure. Cette raisou pure , que je considérais comme pouvant suffire à l'âge mûr des individus et des peuples, n'était pas (sa contenance et son regard me le disaient assez), goûtée de l'illustre président, et, sur cet avertissement tacite , je modifiais , sans me contredire , pe que ma théorie pouvait avoir de trop absolu et de trop tranchant. Je terminais donc en reconnaissant que probablement l'humanité ne serait jamais assez parfaite pour s'en tenir au plus élevé de ces trois mobiles» et que sans doute il lui faudrait toujours s'appuyer sur les deux premiers comme sur le dernier ; mais je maintenais hardiment qi]ie,sans supprimer entièrement, pour la conduite de la vie, ni la peur, ni l'amour» il était à désirer que l'on fit de siècle en siècle à la raison une part plus large et plus haute.

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Je dis, Merifeors» toi» direi a?ee mol ifiie de pareilles concepUoiis ne se prodoisent pas, ne san* raleot se prod aire sans une attention soutenue » et vous y constatez, quoique Tesprit qui les enfante n'en ait pas Qoe connaissance bien claire ni par conséquent un souvenir bien net , la présence de l'effort

Je vais plus loin : je reconnais cette même activité aux t>rises arec les difficultés qui la gênent toujours quand elles ne Tarrêtent pas, même dans les scènes si légères, si décousues, si désordonnées, où les idées se précipitent, s(^ poussent, se heurtent, se culbutent, comme ces flocons de nefge que , dans une sombre journée d'hiver, la tempête chasse et roule à travers Fespace. Cette pluie d'idées ne se fait point sans nous laisser voir partout, non, il est vrai, dans des ensembles de quelque étendue, mais dans les agrégats tels quels dont ces ensembles pourraient se former, notre force active et même ordonnatrice. Si brisés qu*fls soient, nos songes sont encore des tissus où plusieurs jugements s'enchatnent; et chacun de ces jugements n'est-il pas lui-même un accouplement de notions, dont l'originalité témoigne hautement de l'activité qui y préside ? Non : il n'y a pas plus dans le rêve qu'ailleurs de génération spontanée, et partout où l'homme pense, de quelque façon qu'il pense, là est nécessairement l'énergie qui s'empare de la matière hitellectuelle et la façonne.

Quoi donc! oublions-nous tout ce que les songes doivent à l'association des idées et à la mémoire, qui leur fournissent, sans qu'ils aient à les chercher, non seulement les éléments qu'ils combinent , mais encore les combinaisons elles-mêmes qu'ils n'ont qu'à répéter?

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