CHAPITRE IV
DES RELATIONS QUI EXISTENT ENTRE LES DIVERSES FORMES DU SOMMEIL PATHOLOGIQUE.
Nous nous sommes attaché, dans les pages qui précèdent, à montrer successivement chacune des formes du sommeil morbide avec ses caractères spéciaux, tels qu'on les observe dans les cas simples et dégagés de toute complication.
Mais ces cas types ne sont pas, il faut bien le dire, les plus fréquents, et dans la majorité des faits, les phéno-
mènes de somnambulisme, de sommeil léthargique, de catalepsie, sont précédés, accompagnés et suivis d'urne série d'autres accidents nerveux ; ils ne forment pour ainsi dire qu'un anneau dans une longue chaîne de désordres variés.
Or, il est des cas nombreux où, parmi ces accidents précurseurs ou consécutifs on découvre d'autres formes du sommeil pathologique : à la suite du somnambulisme c'est la catalepsie qui apparaît, aux accès léthargiques succède l'extase, et ces manifestations, en apparence si diverses, peuvent alterner les unes avec les autres, donnant ainsi une preuve de plus de l'étroite parenté qui les unit.
Sauvage de la Croix, cité par Bourdin, a observé une jeune fdle de vingt ans qui était fréquemment prise d'accès de catalepsie, auxquels succédait une période de somnambulisme actif, pendant laquelle la malade circulait les yeux ouverts, parlait et conversait avec des personnes imaginaires, répétait textuellement une instruction de catéchisme qu'elle avait entendue le jour précédent, etc. Elle était insensible à toutes les excitations extérieures. Une crise de catalepsie mettait fin à l'accès somnambulique, et la malade se réveillait ensuite comme d'un profond sommeil, sans aucun souvenir de ce qui s'était passé.
On doit à Prina (t) l'histoire d'une jeune fdle de vingt ans, aménorrhéique, qui fut prise de toux nerveuse et de divers troubles vaso-moteurs et ne tarda pas à tomber dans un état léthargique, interrompu par des attaques d'extase, auxquelles se joignirent bientôt des accès cataleptiques, puis des crises de délire avec visions effrayantes. Dans les périodes de rémission, la malade présentait une amaurose presque complète, avec réaction pupillairc normale, et une anesthésie cutanée absolue.
(1) Prina. Gaz. med. di Milanc, 1844.
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Haase (1) a fait connaître l'observation d'une autre malade, âgée également de vingt ans, sujette aux attaques de nerfs, qui, étant tombée à l'eau, fut prise, quoiqu'on l'eût retirée aussitôt, de convulsions suivies de pertes de connaissance. L'accès dura huit semaines, pendant lesquelles les attaques convulsives alternèrent avec des crises cataleptiques (flexibilitas cerea) et des périodes de léthargie; ces dernières se prolongeaient pendant plusieurs heures et même une journée entière ; elles étaient parfois accompagnées d'un abaissement très marqué de la température, et de tous les phénomènes de la mort apparente. Au bout de deux mois, la malade s'éveilla subitement, sans avoir aucun souvenir de ce qui s'était passé depuis l'accident.
La malade de Mesnet (2), Madame X..., présenta successivement, après de violentes attaques hystériques, des périodes plus ou moins longues de catalepsie parfaite, puis des accès de grand somnambulisme, puis encore de la catalepsie, enfin de l'extase, et les différents états se succédèrent, alternèrent les uns avec les autres pendant plusieurs semaines.
Mais les faits les plus démonstratifs au point de vue du mélange entre elles des différentes formes cliniques du sommeil pathologique, sont assurément ceux relatifs à ces épidémies de manie religieuse dans lesquelles l'exaltation mystique aidée par l'esprit d'imitation a développé à la fois chez de nombreux sujets les phénomènes nerveux les plus variés.
Sans rappeler les faits trop connus des exorcistes de Loudun, des inspirés cévenols, des convulsionnaires de Saint-Médard, nous citerons seulement comme exemple de ce genre une petite épidémie religieuse qui fut obscr-
(1) Haase. Archiv. der Heilkunde, 1868.
(2) Mesnet. Archives de médecine, 5e série, t. XV, 1800,
vée en 1853 dans une école de filles à Niedcr-Eggenen, petit village de la Forêt-Noire, et dont la relation très in • téressante a été publiée dans les bulletins de l'Association des médecins du grand- duché de Bade (1).
Les phénomènes morbides furent observés à la fois sur une dizaine de petites filles, âgées de 12 à 15 ans. Il y eut au début des manifestations hystériques diverses: soupirs, mouvements répétés de déglutition, roideurs et soubresauts des membres, tremblement, etc., puis les accidents passèrent par trois phases distinctes, dont chacune fut constatée simultanément chez toutes les petites malades. Ce fut d'abord une chorée qui dura plusieurs mois ; ensuite vinrent des attaques de sommeil pendant lesquelles se produisirent des accès de somnambulisme avec visions, chants religieux, etc. Enfin la troisième phase fut caractérisée par des attaques de rigidité avec manie prédicante, durant environ une demi-heure, et se terminant brusquement par le réveil, avec amnésie complète.
Voilà donc une série de faits complexes dans lesquels nous trouvons la léthargie, le somnambulisme, l'extase, la catalepsie, toutes les formes, en un mot, du sommeil morbide associées, confondues parmi les accidents de la grande névrose qui joue chez tous ces malades le rôle prépondérant: l'hystérie.
Or clans l'étude approfondie que nous avons faite de chaque sommeil pathologique envisagé isolément, qu'avons-nous trouvé constamment h la base de l'éliologie? L'hystérie toujours, ou pour mieux dire l'état névropathique.
De ce double rapprochement étiologique et symptomatologique, ne sommes-nous pas en droit de conclure que touslessommeilsnonnaturelssontprochesparents, qu'ils
(1) Eine Schulepideraie. Mittheil. des badischen arztl. Yereins, 1853.
peuvent se succéder ou se transformer l'un dans l'autre chez le même sujet, enfm qu'ils appartiennent en réalité à un même état morbide, a cette maladie protéiforme qui prend dans la pathologie moderne une place chaque jour plus grande, qui, pour mieux dire, est en train de constituer une pathologie nouvelle à côté de l'ancienne: maladie sine matériel que, dans l'ignorance où nous sommes de sa véritable nature, nous sommes réduits à appeler l'état nerveux ?
Cette unité d'origine et de nature des diverses formes du sommeil pathologique, qui s'impose à nous comme très vraisemblable de par l'observation clinique, nous allons la voir encore plus irréfutablement démontrée par l'expérimentation.
En effet, tous ces phénomènes si bizarres et si variés que nous avons décrits dans les chapitres précédents, on peut les reproduire presque à volonté chez les sujets prédisposés, et cela non par des moyens surnaturels (comme le croient encore bien des gens), mais par une série de procédés extrêmement simples dont l'action unique est de troubler momentanément l'équilibre du système nerveux chez le sujet en expérience, et de favoriser cette dissociation des fonctions cérébrales, condition première de tous les sommeils morbides.
C'est à la description du sommeil nerveux expérimental, autrement dit de f hypnotisme, que sera consacrée la seconde partie de ce travail.