HISTORIQUE
Le fait qu'il est possible par certains procédés de plonger un individu dans un sommeil particulier, différant à beaucoup d'égards du sommeil physiologique, ce fait a été connu dès une haute antiquité par les peuples orientaux.
En Egypte, une secte très ancienne enseigne à ses disciples les pratiques duMandeb qui se rapprochent beaucoup des procédés d'hypnotisation que nous décrirons plus loin. SelonRossi, médecin au Caire (1), les adeptes du
(l) Deraarquay et Giraud-Teulou. Recherches expérimentales sur l'hypnotisme. Paris, 1860.
mandeb endorment leurs sujets en leur faisant regarder fixement, soit une assiette blanche, au fond de laquelle est peinte une inscription cabalistique entourée de deux triangles croisés, s'oit même une simple boule de cristal.
Au dire de tous les voyageurs, les fakirs de l'Inde se plongent eux-mêmes dans le sommeil nerveux parla fixation prolongée d'un point imaginaire dans l'espace ou même de l'extrémité de leur nez.
Les moines grecs du montAthos arrivaient, comme on le sait, à se plonger dans l'extase par la contemplation ininterrompue de leur nombril et cette étrange coutume leur a valu le surnom d'omphalo-psychiens.
Ajoutons, sans songer à faire un rapprochement irrévérencieux, que dans tous les pays, les enfants de la campagne connaissent depuis un temps immémorial l'art d'endormir les coqs en leur mettant une paille sur le bec.
Mais ces pratiques populaires n'avaient jamais attiré sérieusement l'attention des médecins, et c'est bien à Braid que revient l'honneur d'avoir découvert et étudié scientifiquement le sommeil nerveux et les moyens de le produire.
Pour bien montrer l'importance de la découverte de Braid et la lumière qu'elle a jetée sur toute une série de phénomènes jusqu'alors réputés fabuleux, ou tout au moins inexplicables, il est nécessaire de jeter un coup d'œil en arrière sur l'histoire de ce qu'on a appelé le mesmérisme ou le magnétisme animal.
Parmi les idées vagues et demi-scientifiques répandues en si grand nombre par les alchimistes du moyen âge, celle de Paracelse, admettant qu'un fluide vital émané des astres met en communication les êtres entre eux, était faite pour séduire les esprits toujours avides de ce qui est étrange et merveilleux.
Selon le fameux empirique d'Einsiedeln, tout homme
possède en lui une vertu attractive et cachée, un magnès lui permettant, s'il est sain, d'attirer l'aimant des personnes malades .
Ce système, dit de la sympathie magnétique, trouva, en Allemagne surtout, de nombreux partisans. Glocénius etVanHelmontl'adoptèrentenpartie. Robert Fludd, philosopheanglais, s'efforça de lui donner une base scientifique à l'aide d'une théorie où il faisait intervenir la notion des pôles et des influences attirantes ou répulsives.
Sébastien Wirdig, en 1673, puis Maxwell, condensèrent toutes les rêveries astrologiques et magnétiques et les formulèrent en un corps de doctrine qui ne laissa pas de se répandre progressivement dans le vulgaire.
En France, les théories magnétiques avaient obtenu peu de succès. Elles étaient même à peu près oubliées lorsque vint à Paris, en 1778, un aventurier viennois du nom de Mesmer. Ce personnage actif et intrigant, avide de réputation et surtout d'argent, apportait avec lui un système de traitement fondé sur la doctrine magnétique, et très habilement combiné pour faire impression sur un public toujours trop crédule. La base de son système était simple : tous les êtres sont imprégnés d'un fluide universel qui a son origine dans les corps célestes; la santé ou la maladie dépendent de la quantité de fluide répandue dans le corps et de sa répartition.
Or, tout individu imprégné de ce fluide peut le répandre au dehors, le faire passer dans le corps d'un autre individu et dans les substances inanimées, telles que l'eau, le verre, les métaux, le bois qui deviennent magnétiques par son contact.
Pour appliquer cette théorie à la médecine, il suffit qu'un opérateur habitué fasse passer son fluide dans le corps des malades, ce qui a lieu par l'attouchement et le regard. Le magnétiseur, le dos tourné au nord, s'assied en face du sujet, les genoux touchant les genoux, les
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yeux dans les yeux, les mains sur les hypochondres ou sur la région lombaire. Par ce contactée fluide est transmis d'un organisme à l'autre; le fluide prépondérant du magnétiseur fortifie celui de l'opéré, se distribue dans tous ses organes et fait cesser les troubles qui étaient la conséquence d'une mauvaise répartition.
Nous ne reproduirons pas les vingt-sept propositions dans lesquelles Mesmer a formulé ses doctrines : ramassis obscur d'hypothèses vagues, d'affirmations sans preuves et d'absurdités revêtues d'un langage scientifique, elles méritaient bien le dédain avec lequel elles furent accueillies par tous les savants.
Mais si la doctrine de Mesmer ne supportait pas l'examen, les résultats qu'il obtenait par son procédé étaient trop manifestes pour ne point captiver l'attention publique ; les sujets soumis à ses manœuvres en éprouvaient ou semblaient en éprouver des effets extraordinaires. C'était une sensation de poids à l'épigastre, uneconstriction des tempes, un malaise indéfinissable ; bientôt le malade suffoqué renversait la tête en arrière, poussait des gémissements, entrait même en convulsions. Calmé par l'opérateur, il se déclarait soulagé, parfois même entièrement guéri de ses maux.
Bientôt l'engouement du public était devenu tel que Mesmer ne suffisait plus aux nombreux malades qui venaient réclamer ses secours. Trop ingénieux pour ne pas profiter d'une vogue si fructueuse, il inventa alors le baquet, qui permettait de magnétiser à la fois un nombre indéfini de personnes.
Dans une grande salle close de toutes parts et faiblement éclairée se trouvait une caisse circulaire en bois de chêne, de six pieds de large et d'un pied et demi de hauteur ; dans cette caisse, remplie d'eau, un mélange de verre pilé et de limaille de fer sur lequel reposaient des bouteilles disposées d'une façon particulière. Par les
trous du couvercle sortaient des tiges de fer dont une extrémité plongeait dans le liquide et dont l'autre, coudée et terminée en pointe, pouvait s'appliquer au corps des malades. Ceux-ci étaientassis sur plusieurs rangs autour de la cuve et reliés entre eux par une corde partant du baquet. Les tiges étaient censées amener le fluide sur les adeptes, la corde les unissant entre eux en assurait l'égale répartition.
Un piano-forte, jouant des airs variés, aidait par ses vibrations à la diffusion du fluide.
Quand les effets tardaient à se produire, le maître intervenait en personne, touchait de sa baguette la tige centrale du baquet ou simplement l'un des malades. « Aussitôt le fluide forme un véritable torrent : » les yeux s'égarent, les gorges palpitent, les membres se raidissent; les femmes surtout poussent des cris, se renversent en arrière, se jettent les unes sur les autres ; quelquesunes tombent en convulsions et vont donner de la tête contre les parois matelassées. Mais bientôt le maître, par quelques passes, faiteesser tout ce désordre. Les patients sont guéris ou croient l'être.
Inutile de dire que les commissions de l'Académie des sciences et de la Société de médecine nommées pour examiner la doctrine de Mesmer et sa méthode ne trouvèrent rien d'aimanté dans le baquet ; le médecin viennois avait du reste prévu cette objection en déclarant dans sa vingtième proposition, que le fluide magnétique animal diffère absolument du fluide magnétique minéral. Quant aux effets produits, les commissaires observant qu'il s'agissait exclusivement de phénomènes nerveux, qu'ils se produisaient surtout chez les femmes et plus spécialement lorsqu'elles étaient réunies en grand nombre autour du baquet, en conclurent qu'il n'était nul besoin d'invo* querpourleur explication la présence d'un fluide inconnu ; trois causes concouraient à Les produire : Les attouclic-
ments, l'imagination, l'imitation. Dans leur rapport,déposé le 11 août 1784, les commissions déclarèrent nettement que le magnétisme animal n'existe pas, que ses vertus curatives sont nulles et ses pratiques dangereuses et même scabreuses.
Peu après ce verdict, Mesmer, discrédité par des insuccès notoires et abandonné par la mode, vit son influence s'évanouir aussi vite qu'elle était née ; il ne tarda pas à quitter la France, emportant comme consolation plus d'un demi-million extorqué à la crédulité parisienne.
Mais le magnétisme n'était pas mort ou plutôt il allait renaître de ses cendres.
Vers la même époque, en 1784, le marquis Chastenet de Puységur, instruit des pratiques de Mesmer, les essaya sur quelques paysans de sa terre de Buzancy. Il obtint des résultats inattendus : un jeune villageois, atteint d une fluxion de poitrine, s'endormit sous l'influence des passes magnétiques et se mit à parler dans son sommeil, à chanter des airs, à désigner les objets qu'on lui présentait. Ces phénomènes se répétèrent sur plusieurs autres sujets et bientôt Puységur, assailli à son tour par la foule des malades, se vit obligé pour y suffire de magnétiser un arbre. Les patients s'asseyaient sur plusieurs bancs, tenant entre les mains des cordes attachées au tronc et aux branches et alors commençait une scène analogue à celle du baquet de Mesmer. Mais bientôt Puységur, choisissant entre ses malades un sujet plus impressionnable, le touchait de ses mains ou de sa baguette et le faisait tomber en crise parfaite (1).
Dans cet état il semblait endormi, mais d'un sommeil particulier dans lequel les facultés physiques semblaient suspendues au profit des facultés intellectuelles. Les yeux étaient clos, l'ouïe semblait abolie, mais se réveillait à la
(1) Puységur. Mémoire pour servir à l'histoire du magnétisme animal. Paris, 1784-85.
voix du maître ; il fallait se garder de toucher le malade en crise : on lui aurait causé des angoisses, des convulsions que le maître seul pouvait calmer. Lui seul aussi avait le pouvoir de faire cesser la crise.
On qualifia ces phénomènes du nom de somnambulisme magnétique et, d'après quelques observations mal interprétées, on s'empressa d'attribuer aux somnambules le pouvoir surnaturel de reconnaître les maladies et d'en indiquer le remède en touchant simplement les malades ou quelque objet leur ayant servi.
Bientôt, l'attrait du merveilleux aidant, on découvrit aux somnambules une foule d'autres facultés merveilleuses, telles que le transport des sens à l'épigastre ou à l'extrémité des doigts, la possibilité de voir à distance et à travers tous les obstacles, enfin (naturellement) le don de prophétie.
Pététin, en 1787, reproduisit sérieusement toutes ces visions; il signala les phénomènes de catalepsie qui s'observent chez les individus en état de somnambulisme, et les attribua doctement à l'influence de l'électricité animale.
Il est inutile d'entrer dans les détails de l'histoire du somnambulisme dit magnétique et de citer les publications sans nombre dont il a été le sujet. Maintes fois ses adeptes tentèrent d'obtenir la consécration de la science officielle, et maintes fois les corps savants nommèrent des commissions pour assister aux expériences des magnétiseurs et en contrôler les résultats. Constamment le résultat fut le même que pour l'homéopathie : mis en présence de gens décidés à exiger des preuves positives, les adeptes ou se récusèrent ou échouèrent honteusement. Le prix de 3,000 francs, promis par Burdin au somnambule qui pourrait lire sans le secours des yeux, ne fut jamais remporté, et en 1840 l'Académie de médecine, fatiguée d'inutiles débats, décida sur la proposition de
Double qu'elle ne répondrait plus aux communications relatives au magnétisme animal.
Et cependant la crédulité populaire est si grande, l'amour du merveilleux si profondément ancré au cœur de l'homme que le somnambulisme magnétique, toujours comme l'homéopathie, compte encore aujourd'hui des partisans, et qu'il y a encore des médecins (1) qui impriment sérieusement qu'un somnambule, sans voir un malade, reconnaît sa maladie mieux qu'eux, médecins, ne pourraient le faire par un examen attentif! — Mais cela est en dehors de notre sujet: revenons à l'hypnotisme.
Parmi les charlatans plus ou moins habiles qui avaient fondé leur réputation sur lapratiquedu magnétisme, s'était montré à Paris (vers 1815), un brahmine du nom de Faria qui mérite une mention spéciale parce que, magnétiseur lui-même, il a contribué à ruiner la théorie du magnétisme. Il professait que la cause quelconque du somnambulisme ne réside en aucune façon dans la personne de l'opérateur, contre la volonté duquel il peut se produire, mais qu'elle a sa raison d'être dans le sujet lui-même. Les passes sont inutiles. Il suffit de dire au sujet prédisposé: « Dormez », pour le voir tomber au bout de quelques instants dans le sommeil lucide. On peut alors lui suggérer des hallucinations de toute sorte, lui faire prendre un breuvage quelconque pour du Champagne, etc.
Faria, peut-être sans le savoir, se rapprochait des conclusions de la commission académique de 1784, qui avait indiqué l'imagination des malades comme cause principale des phénomènes produits par les pratiques de Mesmer.
La même conclusion se dégageait implicitement du rapport déposé en 1831 par la grande commission de
(1) Espinouse. Du zoomagnétisme. Bordeaux, 1879.
l'Académie de médecine, dans laquelle figuraient Magendie, Laennec, Esquirol et d'autres savants bien connus. 11 y était dit que les frictions, les gestes et les passes magnétiques n'étaient pas toujours nécessaires à la production du sommeil magnétique; que la volonté, la fixité du regard suffisaient souvent. Parmi les symptômes observés, la commission notait l'occlusion des yeux, avec déviation des globes oculaires en haut et en dedans, l'abolition (inconstante) de l'ouïe, de l'odorat, du goût, l'anesthésie cutanée, l'exaltation de certaines facultés et notamment de la mémoire, enfin l'amnésie complète au réveil. Tout cela, comme nous le verrons, était exact, et n'avait rien de commun avec les fables débitées par les charlatans et leurs dupes.
Observons en passant que deux ans avant ce rapport, en 1829, Cloquet (1) avait apporté à l'Académie l'observation d'une dame âgée de 64 ans, magnétisée plusieurs fois auparavant par Chapelain et opérée par lui, Cloquet, d'un cancer du sein pendant qu'elle était dans le sommeil magnétique. Cette dame, non seulement n'avait pas paru souffrir, mais n'avait manifesté aucun changement dans la respiration, aucune émotion dans le pouls; elle était restée dans un état d'abandon et d'impassibilité automatique et avait conservé pendant toute la durée de l'opération une gaieté parfaite, causant avec le chirurgien comme s'il s'était agi d'une autre personne.
Cloquet fut attaqué avec une grande violence par Larre y . Hervez de Chégoin, Lisfranc, qui lui donnèrent à entendre qu'il était imposteur ou dupe, et le ton d'acrimonie qui règne dans cette discussion montre à quel point les passions étaient surexcitées en ce temps-là et combien entre la crédulité superstitieuse des uns et la négation
(1) Cloquet. Amputation du sein pendant le sommeil magnétique. Bull, de l'Acad. de méd., 1829.
systématique des autres, la vérité avait peu de chance de se faire jour.
Les choses en étaient là quand, vers 1843, Braid (1), chirurgien à Manchester, assistant avec un scepticisme absolu aux expériences du magnétiseur Lafontaine (qu'il regardait comme un adroit charlatan), crut s'apercevoir que certains phénomènes étaient indépendants de la volonté de l'expérimentateur comme de celle du patient, et se mit à étudier la question lui-même sans se laisser influencer par les préjugés de l'opinion. 11 n'eut pas de peine à reconnaître et à démontrer qu'il n'y avait pas lieu d'admettre une influence mystérieuse de l'opérateur sur l'opéré, encore moins l'existence d'un fluide mesmérique ou magnétique: les patients pouvaient se plonger euxmêmes, par leur seule manière d'être personnelle, dans le sommeil hypnotique. En faisant regarder fixement par les patients un petit objet brillant, disposé au-dessus de l'axe visuel et à une petite distance du visage, il voyait un certain nombre d'entre eux tomber plus ou moins promptement dans un sommeil profond, présentant tous les caractères du somnambulisme magnétique.
Braid donna le nom d' 'hypnotisme au sommeil nerveux ainsi produit et le définit « un état particulier du système nerveux, déterminé par des manœuvres artificielles ».
Selon Pitres et Gaube (2), auxquels nous avons emprunté une grande partie des détails qui précèdent, les phénomènes observés par Braid étaient surtout la perte de la connaissance et de la volonté, etlanesthésie cutanée poussée parfois à un tel degré qu'elle permettait de pratiquer à l'insu du malade des opérations chirurgicales. Dans certains cas les muscles restaient dans le relâche-
(1) Braid. Neurypnology, or the rationale of nervous sleep. London, 1843.
(2) Pitres et Gaube. De l'hypnotisme. Revue gén. in Revue des se. méd., 15 janv. 1886 et suiv.
ment, le pouls et la respiration demeuraient calmes; d'autres fois on constatait de la rigidité musculaire, avec respiration laborieuse et accélération considérable de la circulation.
Ce n'est pas tout; Braid nota que la volonté et le jugement des sujets placés dans l'état d'hypnotisme sont comme paralysés et entièrement sous la dépendance de l'expérimentateur ou de toute autre personne qui inspire confiance au patient. Par simple suggestion verbale, ou encore par suite de l'activité communiquée à certains muscles, on peut faire naître dans leur esprit toutes les impressions qu'on veut; en un mot, « ils sont tellement soumis à leur enchanteur momentané et leur imagination est excitée à un tel point qu'ils voient, sentent et agissent comme si toutes les impressions qui leur passent par la tête étaient la réalité ; ils sont pleins de ces idées, quelque folles qu'elles soient » (Braid).
Pour faire cesser le sommeil hypnotique il suffisait de frapper dans les mains du sujet, de lui frotter les paupières ou tout simplement de lui projeter un courant d'air au visage.
Comme nous aurons l'occasion de le montrer, l'histoire de l'hypnotisme est presque tout entière dans le petitlivre de Braid; on a développé ses idées, on a débrouillé des phénomènes qu'il 'n'avait aperçus que confusément, mais on n'a presque rien changé à sa doctrine dont tous les observateurs qui se sont occupés de la question ont reconnu l'exactitude.
Malheureusement Braid ne s'arrêta pas là; imbu des doctrines de la phrénologie, il voulut les vérifier par l'expérimentation hypnotique, en recherchant si par la pression exercée sur les points du crâne supposés correspondre à certaines régions du cerveau on n'obtiendrait pas des manifestations en rapportavec la mise enjeu des fonctions localisés dans ces régions. Il y réussit trop bien
pour labonnerenomméedeson système; non quesabonne foi puisse être un instant suspectée, mais il ne s'aperçut pas que la suggestion, dont il avait lui-môme indiqué la fréquence et la facilité dans le sommeil nerveux, intervenait à son insu pour faire prendre aux sujets des attitudes en rapport avec les prétendues localisations phrénologiques.
Le pbréno-bypnotisme trouva peu de partisans et comme il arrive souvent, ce qu'il y avait de faux dans les théories de Braid empêcha de voir le reste. En Angleterre comme en France, la question demeura stalionnaire pendant près de quinze ans.
Mais vers 1860, un homme à l'esprit ingénieux, le Dr Azam, de Bordeaux, donnant des soins à une malade atteinte d'accidents hystériques graves, eut l'idée d'essayer dans un but thérapeutique, de produire chez elle le sommeil nerveux, par la méthode de Braid: « Dès le premier essai, après une minute ou deux de la manœuvre connue, la malade était endormie et Fanesthésie cutanée complète.... A la suite survint une hyperesthésie très prononcée avec possibilité de répondre aux questions et d'autres symptômes particuliers du côté de l'intelligence. »
Azam, frappé surtout du fait de l'anesthésie, crut voir dans l'hypnotisme un moyen d'endormir les malades et de pratiquer les opérations, sans courir les dangers du chloroforme. Il apporta sa méthode à Paris où Broca, Follin, l'accueillirent et s'empressèrent de la mettre à l'essai ; plusieurs succès furent obtenus et communiqués à l'Académie de médecine.
-■ Mais bientôt l'hypnotisme, employé comme moyen anesthésique, se montra si infidèle et ses résultats si peu constants qu'il fallut y renoncer. Demarquay et Giraud- Teulon, dans un mémoire très important, firent voir l'insuffisance de l'hypnotisme comme méthode anesthésique ;
mais en même temps, ils revinrent sur les faits signalés parBraid etnotamment sur le phénomène de la suggestion. Ils reconnurent l'exactitude des dires du chirurgien de Manchester et signalèrent les dangers que pouvait offrir entre des mains imprudentes ou coupables la pratique de l'hypnotisation ; ils en conclurent que le meilleur remède était de donner à ces faits singuliers une publicité entière.
En dépit de ces travaux, le fait même de l'existence du sommeil nerveux trouvait encore de très énergiques contradicteurs. Dechambre, dans le très remarquable article du Dictionnaire des sciences médicales qu'il consacrait, en 1874, à l'histoire du mesmérisme, sans se prononcer nettement sur la question de l'hypnotisme proprement dit, laissait percer néanmoins un grand scepticisme.
Mais, à la même époque, Mathias Duval, dans le Dictionnaire de médecine pratique, reconnaissait explicitement la réalité des phénomènes constatés par Braid. Il faisait voir, en même temps, que la plupart de ces phénomènes sont susceptibles de recevoir une explication physiologique.
L'annéesuivante, Charles Richet(l), dans un travail très important et très personnel sur le somnambulisme provoqué, arrivait à conclure que l'on peut, par des passes dites magnétiques comme par la fixation d'un objet brillant ou par d'autres procédés empiriques, provoquer une névrose spéciale, analogue au somnambulisme, et caractérisée surtout par un automatisme complet qui soumet la personne endormie à la volonté des individus qui l'entourent et permet de provoquer chez elle les hallucinations les plus diverses. Il ajoutait que les phénomènes observés sont en rapport avec les données de la physiologie et de la psychologie et se retrouvent à des degrés
(1) Ch. Richet. Du somnambulisme provoqué. Journ. de l'anat. et de la physiologie, 1875.
divers clans quelques intoxications et dans certaines névroses.
Ce n'étaient là que des travaux partiels et la question du sommeil nerveux provoqué demeurait vague et imparfaitement connue, quand, vers 1878, le professeur Charcot, en étudiant les phénomènes de la grande hystérie, reconnut que parmi les manifestations inconstantes de l'attaque hystéro-épileptique pouvait se montrer soit le somnambulisme, soit la catalepsie. 11 essaya alors de provoquer chez ses malades les symptômes de l'hypnotisme et reconnut qu'il était extrêmement facile d'y réussir.
Pourvu ainsi d'un matériel d'observation aussi nombreux que choisi, il entreprit l'étude rigoureuse des phénomènes hypnotiques et s'attacha à distinguer les diverses formes jusqu'alors toujours confondues par les auteurs. Ces recherches donnèrent promptement des résultats importants auxquels vinrent s'ajouter les travaux de plusieurs des élèves de la Salpêtrière, notamment ceux de Paul Richer, Féré, Bourneville et Regnard.
En même temps, un mouvement dans le même sens se produisait en Allemagne. Heidenhain, Berger et plusieurs autres professeurs de l'Université de Breslau, témoins des expériences du magnétiseur Hansen, entreprirent de les vérifier. Ils obtinrent sur un très grand nombre de sujets, et notamment sur des étudiants en médecine, une série de phénomènesqui, s'ils n'ont pas lanetteté de ceux observés chez les hystériques de la Salpêtrière, n'en sont pas moins identiques sur bien des points.
Sous cette double impulsion, l'hypnotisme est devenu une des questions du jour, et dans ces dernières années les travaux dont il a été l'objet se sont multipliés d'une manière extraordinaire.
Nous aurons l'occasion de les citer dans la suite de notre travail. Pour le moment, il suffit de mentionner ceux de Charcotet Richer sur l'hyperexcitabilité musculaire dans
l'hypnotisme, de Féré et Binet sur les hallucinations sensorielles, enfin de Bernheim, de Liégeois, de Ueaunis sur la suggestion dans l'état hypnotique.
Tous ces efforts réunis ont fort avancé la solution des difficiles problèmes relatifs à la physiologie pathologique du sommeil nerveux provoqué et, bien qu'il reste encore beaucoup de points obscurs, nous en savons assez dès maintenant pour essayer de tracer un tableau d'ensemble.