CHAPITRE II
DES MOYENS DE PROVOQUER i/lîYPNOSE.
Les procédés par lesquels on peut obtenir le sommeil nerveux artificiel peuvent être classé-s sous deux chefs différents : les uns sont purement physiques, les autres s'adressent à l'imagination du sujet.
§ Ier. — Moyens physiques.
Les plus connus et les plus fréquemment employés s'adressent au sens de la vue. L'opérateur fait asseoir le sujet en face de lui et le regarde fixement dans les yeux; il n'est nullement nécessaire, comme le faisaient les magnétiseurs, de tenir les pouces du patient entre ses mains ni de pratiquer des passes sur son visage. Au bout de quelques minutes, les yeux du sujet rougissent et s'injectent légèrement; des larmes baignent ses paupières et roulent sur les joues; il ferme spontanément les yeux et tombe en arrière : c'est l'ancien procédé de Mesmer, de Puységur et de leurs successeurs, débarrassé des manœuvres accessoires qui n'avaient d'autre utilité que d'étonner l'imagination.
On peut aussi, à l'exemple de Braid, faire fixer un objet brillant, une boule métallique, un porte-plume, le bout d'une canne, placé à 15 ou 20 centimètres du visage au niveau du front, de manière à produire la convergence des globes oculaires en haut et en dedans.
Pour bien montrer que la personne de l'opérateur n'est pour rien clans les phénomènes produits, on peut, comme l'ont fait Demarquay et Giraud-Teulon (1), fixer l'objet au moyen d'un bandeau frontal surmonté d'une tige de la longueur voulue.
Ces moyens réussissent plus ou moins rapidement selon les sujets.
Il en est d'autres qui ont une action instantanée sur certains malades : quand on fait fixer à une hystérique une lumière de Drummond ou une lampe électrique, on la voit s'hypnotiser en l'espace de quelques secondes ; elle tombe alors dans un état particulier que nous décrirons plus loin sous le nom d'état cataleptique.
On peut aussi agir sur le sens de l'ouïe : une excitation faible et prolongée, comme celle qu'on obtient par le bruit monotone d'un tambourin, produit le sommeil nerveux plus ou moins rapidement, mais presque toujours sous la forme spéciale désignée par Charcot sous le nom d'état léthargique.
En revanche, un bruit violent et inattendu, un coup frappé sur la grosse caisse ou sur le gong chinois fait tomber certains malades en catalepsie ; cet effet se produit avec une soudaineté qui tient du prodige, le sujet demeurant comme pétrifié dans l'attitude qu'il avait au moment de la secousse (2).
(1) Demarquay et Giraud-Teulon. Loc. cit.
(2) Nous tenons de M. Charcot l'anecdote suivante : Un jour de visite officielle à la Salpêtrière, tandis qu'on était occupe à examiner des malades dans la cour, une hystérique profita du désordre pour s'introduire dans le cabinet du professeur et ouvrir un tiroir qui renfermait des photographies qu'elle con-
Les excitations cutanées légères peuvent aussi déterminer l'hypnose chez certains sujets. Divers observateurs ont réussi, en grattant légèrement la peau du cou (Chambard, Laborde) ou par une série répétée de petites chiquenaudes (Heidenhain).
D'après leprofesseur Pitres (1), la pression sur certaines parties du corps détermine aussi, chez quelques sujets, le sommeil hypnotique.
Ces régions dites zones hypnogènes pourraient se rencontrer sur tous les points du corps en nombre variable de 4 à 50 chez la même malade (il s'agit toujours d'hystériques). Leur distribution varie selon les sujets et n'obéit du reste à aucune loi.
Elles n'ont aucun rapport avec l'hémianesthésie. D'une étendue très limitée, elles sont excitées surtout par une pression brusque ; parfois aussi le frôlement d'un pinceau à aquarelle, l'action de la chaleur ou du froid suffisent à produire l'effet désiré.
Dans le groupe des zones hypnogènes, il faut, selon Pitres, distinguer trois variétés :
1° Les zones hypnogènes simples, dont la pression pratiquée sur des sujets à l'état de veille détermine invariablement une phase, toujours la même, du sommeil hypnotique.
2° Les zones hypnogènes à effets successifs, dont la pression donne lieu successivement à des phases de plus en plus profondes du sommeil provoqué à mesure que cette pression devient plus énergique.
3° Les zones hypnogènes à effets incomplets, dont la
voitait. Au moment où elle commettait ce larcin, un coup de gong retentit qui ne lui était pas destiné, et qui la fit tomber instantanément dans l'état cataleptique. Quand on revint, la visite terminée, on la trouvaimmobile dans la même position, debout, la main dans le tiroir ouvert.
(1) Pitres. Des zones hystérogènes et hypnogènes. Bordeaux,
pression ne produit pas le sommeil lorsque les malades sont cà letat de veille, mais peut modifier les phases du sommeil hypnotique chez les sujets préalablement endormis.
D'autres moyens physiques peuvent encore être employés. D'après Landouzy ei Chambard, l'application d'un aimant disposé à quelques centimètres d'une partie quelconque du corps suffirait à provoquer très rapidement le sommeil nerveux.
Weinhold et Eulenburg auraient obtenu le même résultat par le passage, à travers la peau, de courants électriques faibles. Enfin, selon Pitres, on produirait aussi, dans quelques cas, l'hypnose par le contact de certaines substances métalliques.
Il est nécessaire, dans ce genre de recherches, d'éviter d'instruire le sujet du but que l'on poursuit ; il est même préférable que son attention ne soit nullement éveillée, car nous allons voir que des phénomènes psychiques interviennent souvent et parfois d'une manière presque exclusive dans la production de l'hypnose.
§ II. — Actions psychiques.
Chez certains sujets impressionnables, l'attente du sommeil hypnotique, la certitude qu'il ne saurait manquer de se produire, la foi dans la puissance de l'expérimenmentateur suffisent souvent à déterminer l'hypnose. C'est ainsi que l'abbé Faria, vers 1819, faisait asseoir le sujet dans un fauteuil, lui commandait de fermer les yeux et lui disait impérativement : « Dormez. »
Le professeur Bernheim, de Nancy, et le Dr Auguste Voisin, à la Salpêtrière, ne procèdent pas autrement.
En l'absence même du prétendu magnétiseur, l'idée que la magnétisation s'opère agit sur l'imagination du sujet avec assez d'intensité pour amener l'hypnose.
Elliotson(l), l'émule de Brâid dans la pratique de l'hypnotisme, raconte qu'ildéclara aune de ses malades qu'il allait l'endormir de la chambre voisine. 11 s'y rendit, se promena de long en large en pensant à toute autre chose et fut très surpris, en rentrant, de trouver sa malade plongée dans le sommeil nerveux le plus profond.
Ces résultats, il faut le dire, ne s'obtiennent guère que chez les malades très impressionnables et qui ont déjà été fréquemment endormies.
Les hystériques de la Salpêtrière sont dansée cas: suivant Bourneville et Regnard, l'une d'elles à qui on avait persuadé que les boutons des portes étaient magnétisés, s'endormit dès qu'elle y toucha.
Cette expérience explique les faits souvent cités dans l'histoire du magnétisme animal, où les malades s'endormaient après avoir touché un arbre magnétisé (Puységur) ou bu un verre d'eau magnétisée. Elle explique aussi comment certains sujets, hypnotisés fréquemment, finissent par tomber comme foudroyés, dès quele magnétiseur étend la main au-dessus de leur tête.
Certains auteurs, Bernheim est du nombre, sont partis de là pour affirmer que, dans l'hypnotisme, l'imagination était tout. Cette opinion semble exagérée. En effet on aurait réussi plusieurs fois à transformer le sommeil naturel en sommeil magnétique (Berger, Gschleiden) par l'application des mains, ou de plaques modérément chauffées, à peu de distance de la tête ; d'autre part, on parvient quelquefois, bien que difficilement, à endormir des sujets malgré eux en produisant la fatigue nerveuse (Féré, A. Voisin). Ce dernier faitaété nié par Braidetplus récemment par Bernheim. Il est cependant hors de doute. Il est vrai que dans les cas de ce genre, une grande patience est nécessaire, surtout s'il s'agit d'un malade qui n'ait
(1) Elliotson. The Zoist, 1846.
Barth.
jamais été hypnotisé. Chez une aliénée agiléc Auguste Voisin n'a réussi qu'après une séance prolongée sans interruption pendant trois heures et quart (communication orale).
Tous les individus ne sont pas hypnotisables. Beaucoup peuvent subir toutes les manœuvres que nous venons de passer en revue sans en être aucunement impressionnés ou sans éprouver autre chose qu'un peu de lourdeur de tête et de pesanteur oculaire.
Les enfants, dontil est difficile de fixer l'attention, sont particulièrement réfractaires à l'hypnotisme. Chez 30 enfants de cinq à huit ans, Berger n'a pas obtenu un seul succès.
Il en est de même des vieillards, bien qu'à un moindre degré.
D'une manière générale, les adultes jeunes, et surtout les femmes, sont beaucoup plusfacilementhypnotisables; mais ici même interviennent une série de facteurs dont l'importance est difficile à mesurer et parmi lesquels l'imagination joue certainement le premier rôle. C'est ainsi qu'un magnétiseur connu réussit par sa seule présence, là ou un autre expérimentateur échoue, que plusieurs personnes réunies pour une séance d'hypnotisme s'endorment plus facilement que si elles sont isolées, que la répétition des séances augmente l'aptitude des sujets dans des proportions excessives.
Ces diverses causes réunies nous expliquent comment les médecins de Nancy qui pratiquent depuis longtemps l'hypnotisme sur une très grande échelle ont trouvé dans la capitale de la Lorraine une proportion vraiment inouïe de sujets hypnotisables.