ÉTUDE ANALYTIQUE DES PHÉNOMÈNES DE L'HYPNOSE
Nous nous sommes efforcé, dans le chapitre précédent, de tracer un tableau synthétique des symptômes du sommeil nerveux provoqué, tel qu'on l'observe dans les cas les plus favorables à ce genre d'étude, c'est-à-dire chez les hystériques. Mais les choses ne se passent pas toujours aussi régulièrement : chez beaucoup de sujets certains symptômes font défaut, d'autres acquièrent une importance prépondérante. Souvent une seule phase peut être réalisée, ou bien on observe des états mixtes dans lesquels les symptômes des différentes phases sont superposés et confondus.
Nous croyons donc utile de reprendre au point de vue analytique l'étude de chacun des points du tableau ; celte révision détaillée, en même temps qu'elle nous fournira l'occasion de combler plusieurs lacunes, nous permettra
de pénétrer plus avant dans l'intelligence de ces phénomènes complexes.
Nous passerons successivement en revue :
1° L'état des fonctions organiques ;
2° L'état des fonctions de relation ;
3° L'état mental.
§ I. — Etat des fonctions organiques.
Elles sont remarquablement peu modifiées et continuent à s'exercer dans l'état hypnotique, aussi régulièrement que dans le sommeil naturel.
Respiration. — D'après ïamburini et Seppilli (1), pendant la période d'invasion du sommeil nerveux la fréquence des mouvements respiratoires serait double de l'état normal ; la pause inspiratoire est supprimée, la pause expiratoire très diminuée, et les excursions de la cage thoracique varient beaucoup en profondeur et en durée. Heidenliain (2) a vu le nombre des mouvements respiratoires passer de seize à quarante-huit par minute au début de l'hypnose. Maisc'estlàun phénomène transitoire et celte excitation ne tarde pas à se calmer. Selon Charcot, dans l'état cataleptique, les respirations sont rares, superficielles, le pneumographe inscrit des courbes allongées et peu profondes. Dans l'état léthargique, au contraire, la respiration est précipitée, profonde, d'ailleurs assez régulière. Enfin dans l'état somnambulique elle diffère peu de ce qu'elle est à l'état de veille.
Circulation. — L'action cardiaque au début du sommeil nerveux est augmentée (Tamburini et Seppilli) ; le
(1) Tamburini et Seppilli. Contribuzione allo studio sperimentale dell'ipnotismo. Rivista sperira. di freniatria, 1882.
(2) Heidenhain. Der sogenanute thierische Magnetismus. Leipzig, 1880.
choc du cœur est plus accentué, plus large, les carotides battent avec force, le visage se colore ; la fréquence des pulsations s'élève légèrement (de 6 à 8 par minute). On constate en outre une tendance marquée aux paralysies vaso-motrices, telles qu'on les observe communément dans la plupart des états nerveux ; une excitation cutanée légère, telle qu'une piqûre, une simple pression sur les téguments, détermine l'apparition d'une tache rouge qui est longue à s'effacer. Quand le sommeil nerveux dure longtemps, la circulation se ralentit (surtout dans l'état léthargique), le pouls tombe au-dessous de 60 par minute et la température s'abaisse lentement, mais, sans s'écarter de plus d'un demi-degré ou un degré de la normale.
Nutrition. — Les échanges organiques continuent à s'effectuer dans le sommeil hypnotique aussi bien que dans la veille et il n'y a pas de différence sensible entre les opérations nutritives dans ces deux états. Cependant à en croire Giirtler (1), l'urée et les sels subiraient une certaine diminution, indice d'une nutrition moins active.
Le fait a besoin d'être confirmé.
§ 2. — État des fonctions de relation.
Action musculaire. — Les phénomènes présentés dans l'hypnotisme par l'appareil locomoteur sont extrêmement remarquables, mais d'une grande complexité : une analyse attentive montre que chez le sujet hypnotisé on peut constater successivement au moins quatre états musculaires offrant chacun ses caractères particuliers.
Dans l'état léthargique, où tout vestige d'activité cérébrale est aboli, l'excitabilité du muscle par les différents
(1) Giirtler. Stoffliche Veriinderungen bei der Hypnose und in Paralysis agitans. Berl, klin. Wochenschr., 1882.
agents physiques est extraordinairement accrue. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, il suffit de presser légèrement tMitre les doigts le corps du biceps par exemple, pour déterminer une contraction tétanique, une véritable contracture de ce muscle, avec ilexion forcée du bras ; un courant électrique a les mêmes résultats. Un choc sur le tendon rotulien, au lieu de provoquer une simple secousse dans le muscle triceps, comme cela a lieu dans l'état physiologique, détermine un soulèvement brusque non seulement de la jambe, mais du bras correspondant et quelquefois des quatre membres ; si on répète le choc à plusieurs reprises ou si on exerce une friction sur le tendon , le muscle entre en contracture (Gharcot etRicher). D'autre part une excitation quelconque (pression, choc, électricité) portée sur un nerf moteur détermine comme nous l'avons plus vu haut la contracture de tous les muscles animés par ce nerf, et le développement de griffes caractéristiques.
Quel est l'origine physiologique de cette hyperexcitabilité neuro-musculaire? L'effet du choc des tendons suffirait à montrer que le phénomène n'est pas d'origine périphérique, qu'il n'est pas dû à une exagération de l'excitabilité directe de la fibre musculaire. Mais Charcot et Richer (1) en ont donné une preuve encore plus saisissante : si, comme l'ont montré Rrissaud et Ch. Richet(2), on empêche, en anémiant un membre par la bande d'Esmarch, l'hyperexcitabilité neuro-musculaire de s'y manifester, on peut comprimer le nerf cubital au coude sans qu'il se produise rien d'apparent ; le bras et la main restent flasques ; — mais si alors, sans enlever la bande d'Esmarch, on vient à placer un aimant d'une quinzaine de livres à peu de distance de l'avant-bras du côté opposé,
(1) Charcot et Richer. Contribution à l'étude de l'hypnotisme chez les hystériques. Archives de neurologie, 1881.
(2) Brissaud et Ch. Richet. Progrès médical, 1880.
on voit au bout de quelques instants la griffe cubitale se constituer de ce côté sans excitation préalable du nerf ni des muscles. Ce transfert d'une contracture non effectuée ne peut s'expliquer que par l'hypothèse d'une excitation centrale persistante, bien qu'elle n'ait pu se traduire par ses effets habituels, et capable par conséquent de retentir sur lè centre homologue du côté opposé.
Nous sommes donc autorisé à définir l'état du système musculaire dans la phase léthargique en disant qu'il y a abolition de l'influence volontaire et exagération de l'excitabilité réflexe.
Prenons maintenant l'état cataleptique. Ici les phénomènes musculaires sont différents. Ainsi qu'on l'a vu, les membres présentent, si l'on peut s'exprimer ainsi, une exagération de la tonicité statique. Ils conservent sans effort toutes les positions qu'on leur donne, c'est-à-dire que les muscles se maintiennent en équilibre à tous les degrés de contraction.
D'autre part, dans cet état, l'excitabilité directe des muscles est nulle; ni la friction, ni la pression ne déterminent la contraction ; les excitations cutanées ne la provoquent pas davantage ; loin de là, selon la remarque deRicher (1), les excitations mécaniques superficielles ou profondes ont souvent pour résultat de diminuer le tonus musculaire et de faire retomber les muscles en résolution. Quant aux réflexes tendineux, ils sont très diminués ou même abolis. Il n'y a donc pas comme tout à l'heure une exagération de l'excitabilité réflexe ; celle-ci paraît plutôt diminuée. D'autre part, l'influence de la volonté est paralysée presque aussi complètement que dans l'étal léthargique. C'est la fonction de coordination des mouvements qui est conservée etmême accrue. Quel est le siège
(1) P. Richer. Phénomènes neuro-musculaires de l'hypnotisme. Bull, de la Soc. de biologie, 1883.
de cette fonction? Faut-il la placer dans lesmassesgi'ises mésencéphaliques ou dans les couches profondes de l'écorce cérébrale? Nous n'en savons rien et toute discustion à ce sujet nous paraît stérile, mais il nous semble que l'état de l'innervation musculaire dans la catalepsie peut se résumer ainsi : suppression de l'influx cérébral volontaire avec exagération de l'influx cérébral automatique et affaiblissement de l'excitabilité réflexe.
Dans l'état somnambulique, le tableau change encore. Les muscles, soumis à l'empire de la volonté (qui persiste quoique affaiblie) semblent dans un état peu différent de la condition normale. Cependant, nous avons vu que les excitations cutanées pouvaient produire la contracture, tandis que les excitations musculaires proprement dites demeurent sans effet. Bien plus, lorsque l'excitation cutanée porte sur la région de la nuque, la rigidité envahit le corps tout entier et c'est alors qu'on peut, selon l'expérience bien connue, faire reposer le malade entre deux chaises qui soutiennent seulement la tête et les talons.
Quelle est l'origine de ces contractures si spéciales de l'état somnambulique ? On serait tenté de les expliquer par une hyperesthésie des terminaisons nerveuses delà peau et par une exagération de l'influence réflexe exercée normalement par les centres de la sensibilité cutanée sur les centres moteurs. Mais alors comment expliquer que les mêmes excitations cutanées qui ont provoqué la contracture aient pour résultat de la faire disparaître? Il y a là une inconnue qui nous échappe. Bernheim n'a pas hésité à invoquer la suggestion et à déclarer que la contracture de l'état somnambulique se produisait uniquement parce que sans s'en apercevoir l'expérimentateur avait averti le sujet du phénomène attendu. Mais les résultats obtenus à la Salpêtrière, où les expériences sont conduites avec la plus grande prudence scientifique, sont trop constants pour qu'il soit possible d'admettre cette
explication. Bornons-nous donc à signaler le problème, dont la solution se fera peut-être encore attendre.
Pour en finir avec les états musculaires dans l'hypnotisme, nous avons encore à envisager une quatrième variété, celle des paralysies dites psychiques, qucl'on peut déterminer par suggestion dans l'état de somnambulisme provoqué.
Dans les cas de ce genre, on constate une flaccidité absolue du membre paralysé avec abolition de la sensibilité musculaire. Les réflexes tendineux sontconsidérablement augmentés, et sion enregistre lessecousses réflexes à l'aide du myographe de Marey, on constate qu'elles sont trois fois plus nombreuses et trois fois plus amples qu'à l'état normal. La secousse musculaire obtenue à l'aide des courants électriques est également plus haute et plus prolongée ; enfin on obtient, facilement la trépidation spinale, soit au membre inférieur, soit même au membre supérieur par extension forcée de la main sur l'avant-bras.
Ces caractères, selon la remarque de Richer et de Gilles de la Tourette, sont très analogues pour ne pas dire identiques à ceux que l'on observe dans la phase initiale des paralysies dues à une lésion organique de l'écorce. Il est permis d'en conclure que les paralysies suggestives ou psychiques sont dues à la même cause, c'est-à-dire à la suppression, à l'inhibition pour mieux dire, de l'activité corticale sans modification de l'excitabilité spinale. Si cette dernière paraît augmenter, c'est, comme on le sait, par suite de la disparition de l'influence modératrice des centres supérieurs.
Sensibilité générale. — La sensibilité de la peau et des muqueuses est très modifiée dans les différentes phases du sommeil nerveux provoqué. Dans l'état léthargique elle est complètement abolie dans tous ses modes et les
excitations de quelque nature qu'elles soient ne déterminent aucune réaction appréciable.
Dans l'état cataleptique, il n'en est pas tout à fait de même : d'après les observateurs de Breslau, le sens de la température serait affiné dans cette phase (Berger) ; ils expliquent par là ce phénomène bizarre de l'attraction exercée par l'expérimentateur sur le sujet à l'aide des mains promenées à peu de distance de celui-ci. D'autre part, Féré a montré qu'en mettant dans les mains du cataleptique un objet dont il connaît l'usage, on peut provoquer des mouvements automatiques en rapport avec l'usage en question : le sens du toucher n'est donc pas aboli. En revanche, l'analgésie, l'insensibilité à toute impression douloureuse, est aussi complète que dans l'état léthargique.
Le somnambule présente aussi de l'analgésie cutanée, mais il offre à un bien plus haut degré cette dissociation des différents modes de sensibilité, sur laquelle nous avons déjà eu l'occasion d'insister dans la première partie de ce travail. Certains sujets dans l'état somnambulique sont capables d'exécuter dans l'obscurité les travaux les plus délicats, et de lutter pour la finesse du toucher avec les aveugles. Ils saisissent les différences de température avec une précision dont ils seraient incapables à l'état de veille. Mais pour que cette hyperesthésie se manifeste, il faut que l'attention du sujet soit attirée ; lorsqu'il est livré à lui-même, sa sensibilité paraît ordinaire et même obtuse; c'est seulement dans les cas où il est mis en mouvement par une influence étrangère et en quelque sorte forcé de percevoir ses sensations qu'il manifeste cette exaltation fonctionnelle que nous allons retrouver plus frappante encore pour les sens spéciaux. Encore faut-il, pour que la fonction s'exerce, que le sujet croie pouvoir l'exercer; si l'expérimentateur lui affirme qu'il ne sent rien, qu'il a perdu la notion du froid,
du chaud, de la position de ses membres, il ne sentira rien en effet, et les excitations les plus énergiques ne provoqueront pas la plus légère impression. Preuve manifeste et déjà signalée à propos des paralysies suggestives, de l'influence considérable de l'imagination sur les différents centres cérébraux tant sensitifs que moteurs et de l'inhibition complète qu'elle peut exercer sur eux.
Setis spéciaux. — Il est rare que les sens soient complètement oblitérés dans l'état hypnotique. Même au degré le plus marqué de la léthargie, les pupilles réagissent toujours plus ou moins à la lumière et le fait qu'il suffit d'ouvrir les yeux du sujet pour le faire passer de l'état léthargique à l'état cataleptique, montre bien qu'il n'y a jamais d'anesthésie de la rétine ; mais s'il y a des sensations lumineuses, elles ne sont pas transformées en perceptions.
Dans l'état cataleptique, l'activité sensorielle est déjà plus manifeste; on peut, comme l'a montré Richer, faire cesser l'immobilité des yeux en agitant un objet quelconque devant le visage du sujet, dont le regard ne tarde pas à suivre le mouvement. De même en parlant brusquement à haute voix, on peut suggérer au cataleptique l'idée d'une voix amie ou ennemie, et lui faire prendre une physionomie correspondante.
Mais c'est seulement dans l'état somnambulique que l'activité sensorielle s'exerce avec une certaine énergie ; encore lorsqu'on cherche à étudier cette activité, ne tarde-t-on pas à reconnaître les mêmes anomalies, les mêmesinconséquences, les mêmes lacunes que noussignalions tout à l'heure à propos de la sensibilité générale.
D'abord, chez le somnambule, l'activité sensorielle ne s'exerce guère spontanément : il semble vivre dans un nuage ; les objets qui l'environnent le laissent indifférent, il ne les voit ni ne les entend, jusqu'au moment où l'ex-
périmentateur a dirigé son attention sur l'un d'eux. Alors ses sens paraissent acquérir par la concentration même une puissance extraordinaire : ce même individu qui tout à l'heure ne voyait pas une lampe allumée et se brûlait si on n'y prenait garde, déchiffre maintenant presque sans lumière de fins caractères imprimés, môme si on les lui présente à rebours ; cet autre qui n'entendait pas une conversation tenue à haute voix, percevra le tic-tac d'une montre à la distance de trois ou quatre mètres; un troisième, si on lui présente des objets, tels que trousseaux de clefs, mouchoirs, porte-monnaie, reconnaîtra leurs propriétaires à l'odeur, comme font les chiens (Taguet) ; celui-là distinguera le goût de l'eau de laurier-cerise dont on aura versé une seule goutte dans un verre d'eau.
Mais cette finesse parfois merveilleuse des sens ne met pas le somnambule à l'abri des plus grossières erreurs: il suffit d'une suggestion étrangère pour que ses yeux ou ses oreilles lui fournissent aussitôt les impressions les moins exactes. A la voix de l'expérimentateur il croit voir surun papierblanc une tache rouge, ou bleue, ou jaune, et il la sent si réellement que lorsqu'on remplace la feuille par une autre, sa rétine hyperesthésiée lui donne aussitôt la sensation de la couleur complémentaire (Charcot). De même on lui fait suivre en l'air le vol d'un oiseau fantastique, et il le distingue si réellement quesapupilleparune accommodation instinctive se dilate quand l'oiseau s'éloigne et se rétrécit quand il se rapproche (Féré). Ainsi du reste : on peut à son gré faire flairer au somnambule de l'ammoniaque pour de l'eau de Cologne, ou lui faire boire de l'eau salée sous prétexte de vin de Champagne. Les sens tout à l'heure si subtils ne lui donnent plus que des notions fausses, ou plutôt les impressions justes qu'ils lui fournissent sont faussées par une interprétation inexacte.
Car à dire vrai, chez le somnambule ce n'est pas l'or-
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gane sensoriel qui est en faute, c'est le récepteur psychique. Etranger à la plupart des objets qui l'entourent, il ne sait rien mettre au point; selon la comparaison dont nous nous servions tout à l'heure, il semble être dans un nuage : des éclaircies momentanées lui permettent quelquefois de distinguer les objets réels, mais dans les vapeurs qui se referment, mille objets fantastiques se dessinent au gré de son imagination.
De son imagination n'est point exact, mais plutôt de celle d'autrui, car le somnambule est le jouet de quiconque sait prendre autorité sur lui et on peut dire qu'il ne voit que par ses yeux, qu'il n'entend que par ses oreilles et surtout qu'il ne pense que par son cerveau. C'est ce dont nous allons nous convaincre en étudiant l'état mental dans l'hypnotisme.
§ 3 Etat mental.
L'étude des troubles psychiques qui précèdent, accompagnent et suivent l'hypnose est certainement la partie la plus intéressante de la question qui nous occupe.
Sans aller comme le professeur Bernheim et ses émules de Nancy jusqu'à dire que tout l'hypnotisme est dans l'imagination du sujet, on doit avouer que les phénomènes purement moraux tiennent une place prépondérante dans l'histoire de l'hypnotisme.
Nous avons signalé l'importance du rôle de l'imagination, de l'attente, de X'expectant attention, comme disait Carpenter, dans la production de l'hypnose.
L'attente du phénomène, avons-nous dit, est une condition très favorable pour que le phénomène se produise. Berger, Heidenhein regardent même cette condition comme indispensable. Selon eux, chez toutes les personnes qui ont assez de puissance sur elles-mêmes pour distraire leur attention et leurs sens, les manœuvres hypno-
lisantes restent absolument inefficaces. Mais dès que le patient s'imagine être magnétisé, l'état hypnotique ne tarde pas à paraître.
Les expériences citées à l'appui de cette assertion méritent d'autant plus l'attention qu'elles ont été pratiquées sur des sujets tout à fait dignes de confiance : un étudiant en médecine, dit Heidenhain(l), fut averti que le soir du même jour à quatre heures, il serait magnétisé à distance et on l'engagea à regarder sa montre un peu avant quatre heures pour vérifier l'exactitude de cette assertion. Un de ses voisins fut chargé de l'observer, et à l'heure dite l'étudiant s'endormit.
Le fait capital clans cette expérience remarquable, c'est l'anéantissement presque absolu de la volonté et du libre arbitre sous l'influence de l'imagination.
Le même fait s'observe dans la plupart des phases de l'hypnose: sinon dans la léthargie où les centres cérébraux sont frappés d'une impuissance absolue, du moins dans la catalepsie où l'entendement n'est pas absolument paralysé, et surtout dans le somnambulisme qui nous offre un exemple parfait d'activité cérébrale coordonnée avec oblitération de la conscience et de la volonté.
Ce n'est pas que le sentiment du moi ait disparu chez les sujets en état de somnambulisme ; ils possèdent à un haut degré le sentiment de leur identité ; ils laissent voir avec un naturel parfait à l'expérimentateur qui les interroge leur caractère et leurs passions, retenues encore par un certain reste de respect humain. Mais ils n'ont dans l'affirmation de leur personnalité et de leur libre arbitre ni courage, ni persévérance : un ordre qui les révolte d'abord est exécuté sans murmure dès qu'il a été répété avec une autorité suffisante ; à une affirmation invraisemblable, ils opposent d'abord un démenti convaincu,
(1) Heidenhain. Der thierische Magnetismus. Leipzig,
mais si l'on tient bon ils hésitent et l'instant d'après ils sont persuadés.
Aussi est-il très facile de faire exécuter aux hypnotiques somnambules des actes en opposition complète avec leur caractère et leurs goûts : Heidenhain a cité l'exemple de son propre frère, hypnotisé par lui, auquel il suggéra de se couper avec des ciseaux ses favoris, cultivés avec amour depuis d'un an, et qui obéit, ce dont il fut très navré en se réveillant. Cette expérience a de la valeur, car la vanité est un des sentiments les plus tenaces au cœur de l'homme. Il est du reste presque aussi facile de déterminer un somnambule à tuer quelqu'un ; il proteste d'abord faiblement, puis se décide et une fois décidé n'hésite plus : l'expérience en a été faite plusieurs fois à la Salpètrière et ailleurs (Liégeois).
Si la conscience est vacillante et la volonté très affaiblie dans le somnambulisme provoqué, en revanche les facultés de coordination sont remarquablement conservées ; elles paraissent môme plus développées qu'à l'état de veille. Tel malade, qui dans l'habitude ordinaire de la vie est d'une simplicité d'esprit touchant presque à l'idiotie, vous surprendra une fois plongé dans l'état somnambulique par la promptitude et la netteté de ses réponses et par la logique de ses raisonnements. Lorsqu'on cherche à l'induire en erreur, il sait très bien découvrir le côté faible de la fiction qu'on lui présente, et vous en démontrer l'invraisemblance.
On aurait clone tort de croire que le jugement soit aboli dans l'hypnose, il s'exerce au contraire avec plus de clarté souvent qu'à l'état de veille, mais dans une sphère très limitée et seulement sur les objets que l'observateur met sous les yeux du sujet. D'autre part il manque de sûreté et de confiance en soi-même : on dirait que le patient, se sentant dominé par une volonté supérieure, n'ose pas avoir son avis personnel, ou s'il a
poussé le courage jusqu'à l'exprimer, il ne le défend guère et se range bientôt à l'opinion de son maître.
Il faut cependant faire quelque différence selon qu'il s'agit de choses familières ou, au contraire, nouvelles pour l'esprit du sujet. Dans le premier cas, ses facultés s'exercent avec une certaine liberté ; il résiste à l'influence étrangère qui cherche à troubler son raisonnement. Dans le cas contraire, il adopte sans protester les fautes de logique les plus grossières ; souvent, il ne tente même pas de raisonner; il se soumet.
Pour s'expliquer cet état mental singulier, il faut se rappeler ce que nous disions tout à l'heure : le sentiment du moi n'est pas complètement aboli chez le somnambule artificiel, mais il est paralysé en quelque sorte et incapable de réagir contre des impressions vraies ou fausses, démesurément grossies par une imagination que nul frein ne retient plus.
Paralysie de la volonté consciente avec exubérance de la mémoire et de l'imagination, telle est en définitive la formule de l'état mental du somnambule.
L'exaltation de hvmémoire que nous avons rencontrée si manifeste dans le somnambulisme naturel n'est pas moins prononcée dans l'hypnotisme. C'est par elle que s'expliquent presque tous les prodiges qui ont fait attribuer aux somnambules le don de seconde vue : c'est grâce à elle que l'hypnotisé parle des langues étrangères, décrit des localités qui lui sont inconnues, et des visages qu'il n'a jamais vus. Il n'invente ni ne devine rien; il se rappelle seulement des choses qu'il avait depuis longtemps oubliées. Cette faculté n'a rien qui doive surprendre ; elle n'est même pas spéciale au somnambulisme et elle existe souvent dans le rêve ordinaire.
A ceux qui en douteraient, nous citerons le fait suivant, emprunté à Maury (1) : « Un de mes amis, M. F...,
(1) Maury. Le sommeil et les rêves, p. 121.
avait passé ses premières années d'enfance à Montbrison et n'y était pas retourné depuis. Vingt-cinq ans après, il projeta d'y faire une visite. La veille de son déparL, il rêve qu'il est arrivé au terme de son voyage ; il est près de Montbrison, dans un certain lieu qu'il n'a jamais vu et où il aperçoit un monsieur dont les traits lui sont inconnus et qui lui apprend qu'il est M. T... C'était uu ami de son père qu'il avait vu en effet dans son enfance mais dont il se rappelait seulement le nom. Quelques jours après, M. F... arrive à Montbrison. Quel n*est pas son étonnement de retrouver la localité vue par lui en songe et de rencontrer le même M. T... qu'il reconnut avant qu'il se nommât pour la personne qui lui était apparue en rêve ! Ses traits étaient seulement un peu vieillis. »
Cette reviviscence de souvenirs évanouis est très ordinaire dans l'état somnambulique et elle se combine avec le phénomène inverse : la disparition au réveil de tout souvenir des impressions reçues pendant le sommeil nerveux. Ces impressions ne sont pas plus effacées, au sens réel du mot, que ne l'était l'image de M. T... dans la mémoire de l'ami d'Alfred Maury; elles sont seulement devenues latentes : vienne une nouvelle période d'état somnambulique elles reparaîtront dans toute leur force, comme reparaissent les lignes tracées à l'encre sympathique lorsqu'on les soumet à un réactif convenable.
Mais là n'est pas le fait le plus incompréhensible : ces souvenirs, que le réveil a fait passer à l'état latent, ne laissent pas, même en cet état, d'influencer la volonté du oujet et de le pousser même à des actes par une sorte de réflexe aussi inconscient que les réflexes purement viscéraux. Voici un individu hypnotisé, auquel on a suggéré d'aller dans huit jours frapper un homme dont il n'a reçu aucune injure. Pans l'intervalle il n'a gardé en apparence
aucun souvenir, ni de la suggestion, ni du sommeil hypnotique lui-même ; il s'est conduit pendant ce temps comme un homme raisonnable et sain d'esprit; cependant au jour dit il sent naître en lui-même une tentation étrange, dont l'origine lui échappe et qu'il repousse d'abord comme folle et criminelle. Bientôt la tentation grandit, et en même temps l'esprit du malade trouve des raisons spécieuses pour la justifier; encore un peu et elle se transforme en une impulsion irrésistible, qui sera promptement suivie d'effet, si l'auteur de ce grave désordre n'intervient pas à temps pour l'arrêter.
Ces faits, dont on ne saurait douter, ne s'expliquent pas par une simple aberration morbide de la mémoire ; pour les comprendre il est nécessaire de se représenter l'état particulier de l'imagination chez l'hypnotique ; c'est par là que nous terminerons cette analyse déjà trop longue, bien que forcément incomplète.
L'imagination est en effet, de toutes les facultés, celle peut-être qui est le plus profondément modifiée dans l'état hypnotique, et la surexcitation de l'imagination peut être regardée à la fois comme la cause principale et comme la caractéristique des phénomènes du somnambulisme provoqué. Cette faculté, dont le rôle se borne d'ordinaire à faire revivre et à grouper des images sorties de la profondeur du souvenir, acquiert en outre chez l'hypnotisé le pouvoir de transformer les impressions fournies par les sens et d'en créer des fantômes qui ne se distinguent en rien des objets réels. Le somnambule qui croit voir un carré rouge sur la surface d'un papier blanc verra deux carrés rouges si l'on fait dévier un de ses globes oculaires ou si l'on interpose un prisme devant ses yeux, mais l'expérience ne réussira pas si le sujet est amaurotique ou simplement achromatopsique d'un œil.
L'impression est donc réelle; il ne s'agit pas d'une
hallucination pure; mais cette impression, fournie par la rétine hyperesthésiée, est transformée dans le sensorium par la puissance de l'imagination et la perception est si bien celle d'un carré rouge, que si on présente au malade une autre feuille de papier blanc, il y voit aussitôt et de lui-même un carré vert, c'est-à-dire la couleur complémentaire (Charcot).
Autre fait à noter. L'imagination surexcitée du somnambule ne se met pas d'elle-même en mouvement. Le malade a peu ou pas d'idées personnelles ; mais l'idée fournie par l'esprit d'un autre se réfléchit aussitôt dans son cerveau, et, l'impulsion une fois donnée, l'imagination fait le reste. Elle complète le tableau ébauché, l'orne d'une foule de détails et poursuit sans hésitation la ligne dont on lui a tracé le commencement.
L'étudiant en médecine hypnotisé par Heidenhain et conduit par lui en imagination dans le jardin zoologique voyait et reconnaissait les plantes et les animaux, et quand on lui parla d'un lion qui venait de s'échapper, il l'aperçut si bien qu'il jeta des cris de terreur et que dix minutes après son réveil il frissonnait encore sans plus savoir pourquoi.
C'est là ce qui fait l'originalité du somnambule, ce qui le différencie de l'automate, auquel on le compare si volontiers. Chez lui, une idée suggérée est le point de départ d'une série d'actes coordonnés et voulus ; la spontanéité seule fait défaut; l'intelligence et le raisonnement demeurent.
Mais nous n'avons pas tout dit. Cette idée dont le point de départ lui est étranger, le somnambule la fait sienne, elle s'installe dans son cerveau avec toutes ses conséquences ; elle survivra même à l'état hypnotique si l'on n'y prend garde.
Vient-on à réveiller le sujet dans ses conditions, il conserve l'idée, mais il perd le souvenir de son origine ; si
bizarre qu'elle soit, il la croit spontanée et trouve pour l'expliquer à lui-même et aux autres mille raisons plus ou moins bonnes. L'image objective fausse lui semble une réalité évidente, l'impulsion mauvaise ou absurde est suivie avec plus ou moins de répugnance, mais suivie presque toujours jusqu'au bout; tel est l'état mental bizarre du sujet hypnotisé et l'on peut lui appliquer avec bien plus de force tous les arguments dont s'est servi Alfred Maury pour identifier les hallucinations du rêve avec celles de la folie.
L'hypnotisé est un aliéné véritable; son intelligence est faussée dans ses plus secrets ressorts : il n'a ni plus de personnalité ni plus de responsabilité qu'un fou.