PROVOQUÉ
Avant d'aborder la question encore très peu avancée de la physiologie pathologique de l'hypnose, nous devons dire quelques mots d'une série de phénomènes qui ont excité de tout temps un vif intérêt, et qui paraissent offrir une réelle analogie avec ceux du sommeil nerveux provoqué; nous voulons parler de ce qu'on a appelé l'hypnotisation des animaux.
Dès le xvii" siècle, en 1646, le père Kircher, dans un ouvrage intitulé: « Ars magna lucis etumbrœ » citait sous le nom cC experimentum mirabi/e, la pratique populaire qui consiste à prendre une poule, à la maintenir sur le ventre, le col étendu, et à tracer avec de la craie une longue ligne droite partant du bec et se prolongeant selon l'axe du corps. La poule, dit Kircher, tient ses yeux
fixés sur cette ligne blanche qu'elle prend pour un lien qui la retient et demeure immobile, sans tenter aucun mouvement pour s'échapper.
Le fait indiqué par Kircher est exact et il est facile à chacun de le reproduire ; mais son interprétation était fausse. Czermak (1) montra, en 1873, qu'on pouvait obtenir le même phénomène, sans tracer de ligne sur le sol; il suffit de maintenir quelque temps l'animal immobile, la tête et le cou étendus, ou au contraire repliés sur le dos. 11 parvint à hypnotiser et même à cataleptiser des animaux de toute sorte (oiseaux, lapins, salamandres, écrevisses) en leur faisant fixer pendant quelque temps un objet placé en face de leurs yeux, ou simplement en les mettant dans une position contre nature.
Preyer (2), dans deux mémoires successifs, chercha à démontrer qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène d'hypnotisation véritable, mais bien d'une immobilité, d'une sorte de fascination produite par la peur, état auquel il donne le nom de cataplexie. La stupeur produite par la foudre, par le choc d'un projectile, par un grand traumatisme chirurgical, serait un fait du même ordre. Ces effets seraient dus à l'excitation des appareils modérateurs de l'innervation centrale par une impression sensitive violente.
Mais peu après Danilewsky (3) a fait connaître des résultats nouveaux et intéressants, obtenus sur des grenouilles par le procédé du père Kircher. Il constatait
(1) Czermak. Ueber hypnotische Zustânde bei Thieren. Arch. f. Physiologie, VII, 1873.
(2) Preyer. Ueber eine "Wirkung der Angst bei Thieren. Gentralbl. f. med. Wiss., n° 12, 1873, et Die Kataplexie und der thierische Hypnotismus. Samml. physiol. Vortràge, 2° Reihe, 1' Heft, 1878.
(3) Danilewsky. Hypnose bei Froschen. Pfluger's Archiv., Bd. XXIV, 1881.
une anesthésie complète du tégument externe, avec abolition presque complète de l'excitabilité musculaire réflexe; déplus les mouvements conscients sont abolis, même ceux qui présentent le caractère instinctif (mouvements de défense) : ainsi, quand on place un papier humide sur les narines de la grenouille hypnotisée, elle ne l'enlève pas (ce qu'elle ne manque jamais de faire à l'état normal); elle demeure inactive et sans volonté, bien qu'une dyspnée intense ne tarde pas à se produire. Cet état présente une analogie incontestable avec ce qu'on observe dans certaines phases de l'hypnose chez l'homme.
D'autre part, comme l'a rappelé Heubel (1), des effets analogues ont été observés, il y a déjà longtemps, sur des animaux beaucoup plus voisins de l'homme, le cheval par exemple. Dès 1828, un Hongrois, Balassa (2) avait fait connaître une méthode qui permet de ferrer sans difficulté les chevaux les plus vicieux. En le fixant carrément dans les yeux, on amène le cheval à reculer, à lever la tête ; son cou se raidit et souvent il demeure complètement immobile, au point de ne pas bouger, même si l'on tire un coup de fusil dans le voisinage. La friction douce avec la main en croix sur le front et les yeux, serait aussi un moyen auxiliaire précieux pour calmer et assouplir le cheval le plus méchant. L'efficacité de ces manœuvres a été tant de fois constatée que l'application de la méthode de Balassa « das balassiren » est encore aujourd'hui traditionnelle dans l'armée austrohongroise.
Ces phénomènes, sur lesquels Rieger (3) a de nouveau
(1) Heubel. Archiv fur die gesammte Physiologie, t. XIV,
(2) Balassa. Méthode des Hufbeschlages ohne Zwang. Wien,
(3) Rieger. Der Hypnotismus. Iena, 1884.
insisté dans un travail récent, ne sont à coup sûr pas identiques à ceux de l'hypnose proprement dite, mais ils en sont très voisins, et selon la remarque deBernheim (1), à qui nous avons emprunté une partie des détails qui précèdent, ils prouventque même chez les animaux, certaines excitations extérieures, de nature physique (douleur vive, position contre nature, fixation des yeux) ou môme psychique (peur, attention anxieuse) peuvent, en concentrant l'activité cérébrale sur un unique objet, paralyser momentanément certaines fonctions au profit des autres.
Nous verrons tout à l'heure quelle application on peut faire de ces données forcément très générales. Pour le moment revenons à l'hypnotisme chez l'homme.
A en croire Liébeault, le professeur Bernheim et les autres observateurs de Nancy, le sommeil nerveux n'aurait rien de pathologique : il serait un phénomène presque normal et qu'on pourrait produire plus ou moins facilement chez tous les sujets. Nous ne pouvons nous ralliera cette opinion.
Et d'abord, c'est une erreur de dire que tous les sujets sont hypnotisables. Liébeault et Bernheim eux-mêmes n'en ont trouvé que quatre-vingt-quinze pour cent. Bottey (2) réduit cette proportion de plus des deux tiers. Seppilli (3j n'en trouve que dix pour cent. Mais, alors même que tous les sujets seraient hypnotisables, il ne s'ensuivrait pas que le sommeil nerveux fût un phénomène physiologique. Qu'on nous pardonne une comparaison presque triviale : il est possible de donner mal à la tête à tout le monde et cependant nul ne dira que la céphalalgie soit un fait physiologique.
(1) Bernheim. De la suggestion dans l'état hypnotique. Paris, 1884.
(2) Bottey. Le magnétisme animal. Paris. 1884.
(3) Seppilli. I fenomeni di suggestione nel sonno e nellaveglia. Bivista speriment. di freniatria, 1885.
Pour que l'hypnose puisse réussir, il faut que le sujet soit déjà dans un état nerveux qui n'est plus l'état normal. Cet état, on le trouve tout préparé chez beaucoup de gens, chez la plupart des névropathes, et Dieu sait s'ils sont nombreux dans un siècle où la pathologie nerveuse menace d'envahir presque tout le domaine médical. Mais il est possible de le faire naître chez beaucoup d'individus sains en apparence par différents moyens que l'on retrouve partout dans l'histoire de l'hypnotisme et du magnétisme (qui est la même chose sous un autre nom). Ces moyens, c'est l'imagination et l'exemple, c'est aussila fatigue imposée au système nerveux par des manœuvres plus ou moins prolongées pendant lesquelles le sujet résiste sans trop savoir à quoi il résiste.
il est à peine besoin de citer des exemples.
L'influence de la fatigue nerveuse est démontrée par les symptômes mêmes qui précèdent l'état hypnotique ou qui le remplacent chez les sujets réfractaires : douleur de tête, constriction des tempes, pesanteur des yeux, brisement général, pandiculations.
L'influence de l'exemple se manifeste dans toutes les séances dites de magnétisme lorsque plusieurs personnes réunies pour se soumettre aux manœuvres mystérieuses échangent et multiplient leurs émotions l'une par l'autre. C'est aussi l'imitation, suivant la juste remarque de Demarquay et Giraud-Teulon, qui créait au moyen âge les épidémies de possédés, qui plus tard a enfanté les merveilles du baquet de Mesmer et de l'arbre magnétisé de Puységur.
Enfin c'est l'imagination qui toujours, en troublant l'esprit du sujet, en lui représentant des forces mystérieuses contre lesquelles toute lutte est impossible, le place d'avance dans l'état morbide favorable au développement des phénomènes de l'hypnose.
On aurait donc tort de considérer le sommeil nerveux
provoqué comme un phénomène physiologique; c'est une maladie artificielle et une maladie qui s'aggrave par la récidive.
Quelle place faut-il lui donner dans la nosologie? Pour le savoir, il suffit de rappeler les analogies, les identités pour mieux dire que nous avons constatées à chaque pas entre l'hypnose et les diverses formes du sommeil nerveux spontané. Entre le sommeil léthargique, décrit dans la première partie de ce travail et l'état léthargique artificiel, il y a similitude presque parfaite. Tout s'y retrouve : l'assoupissement complet des facultés cérébrales, le ralentissement des fonctions organiques, le phénomène de l'hyperexcitabilité musculaire, mal vu par les auteurs, mais qu'il estfacile cependantde discerner dans un certain nombre d'observations (Puel, Berdinel et Monod), enfin la transformation possible de cet état en une autre forme de sommeil sous l'influence de certaines excitations extérieures.
Entre la catalepsie spontanée et l'état cataleptique provoqué, la ressemblance est encore plus parfaite : même début par une impression sensorielle brusque et violente, même abolition de la sensibilité et des sens spéciaux, même état des muscles dont l'aptitude extraordinaire à conserver les positions communiquées fait toujours Téton nement des observateurs, même écarquillement des paupières avec fixité du regard.
Quant à l'état somnambulique, il ne diffère du somnambulisme naturel que par des caractères accessoires. Le somnambule spontané suit son rêve, il ne voit, n'entend que ce qui s'y rapporte, il brise ou tourne les obstacles et rentre dans le repos quand il a satisfait l'impulsion qui le pousse. Le somnambule artificiel n'a point d'idées à lui, mais celles qu'on lui suggère n'en sont que plus irrésistibles et pour les exécuter il déploie la même vigueur, la même subtilité : le premier obéit à une idée fixe, le
second à diverses idées nées de f intelligence d'un autre : là est toute la différence.
Nous n'hésitons donc point à conclure que les manifestations du sommeil nerveux provoqué sont la reproduction expérimentale des diverses formes du sommeil pathologique et procèdent comme elles d'un état morbide du système nerveux.
Mais quelle est la nature, quelle est l'origine de cet état morbide?
11 est difficile de ne pas reconnaître qu'il s'agit d'un trouble au moins en partie d'origine psychique et, comme le fait remarquer Berger (de Breslau), l'impossibilité d'éliminer ce facteur psychique rend forcément incomplètes et boiteuses toutes les hypothèses relatives à la pathogénie et à la physiologie pathologique de l'hypnose. Quand nous aurons répété ce que nous disions dans l'introduction de ce travail, que les phénomènes du sommeil morbide se réduisent à une dissociation de l'activité des diverses parties de l'encéphale, dissociation qu'on observe à un degré moins accentué dans le sommeil avec rêve, nous n'aurons pas beaucoup avancé la solution. Comment et pourquoi cette dissociation s'opère-t-ellc? Voilà ce qu'il faudrait savoir.
Preyer(l), appliquant à l'hypnotisme sa théorie du sommeil ordinaire, a cru pouvoir avancer que la concentration de la pensée déterminait une activité exagérée des cellules cérébrales, lesquelles produisaient alors en abondance des lactates facilement oxydables qui paralyseraient l'encéphale en fixant l'oxygène destiné à entretenir son activité.
Il est à peine besoin de faire remarquer combien cette théorie est peu d'accord avec la rapidité de l'apparition et de la disparition des phénomènes hypnotiques.
(1) Preyer.DieEntdeck.ung der Hypnotismus. Berlin, 1881.
- La théorie de Rumpf (1) soulève des objections non moins sérieuses.
Cet auteur, ressuscitant les vieilles doctrines qui faisaient provenir le sommeil d'une modification circulatoire dans les centres nerveux, a voulu voir des ischémies et des hyperémies partielles et systématisées à la source de tous les phénomènes du sommeil morbide. Or, bien que l'étude des localisations cérébrales soit loin d'être achevée, nous en savons assez pour affirmer que les centres encéphaliques sont groupés d'une manière tout autre que ne le feraient supposer leurs analogies fonctionnelles et qu'ils ne sauraient posséder chacun un système circulatoire distinct.
D'ailleurs, quand même ce système circulatoire, spécial à chaque centre et par conséquent à chaque fonction, serait démontré réel, on n'en saurait expliquer les modifications individuelles sans faire intervenir une influence vaso-motrice réflexe et alors on voit à quelles complications d'hypothèses on est entraîné.
Un autre argument plus direct peut être opposé à cette théorie. Heidenhain a fait voir qu'on pouvait produire l'hypnotisme et tous ses phénomènes après avoir fait inhaler au sujet du nitrite d'amyle et déterminé ainsi une dilatation vasculaire générale.
Enfin, dernière raison, la plus frappante de toutes, les sujets passent d'une phase à l'autre de l'hypnose avec une rapidité qui exclut la possibilité même d'une modification vasculaire. La contraction des fibres musculaires lisses, comme on le sait, est lente; elle demande un temps appréciable pour s'effectuer : or telle hystérique dont l'oreille est frappée par un bruit violent tombe en catalepsie d'une manière subite, instantanée, sans avoir le temps d'achever le mouvement commencé ; la même ma-
(1) Rumpf. Ueber Hypuotismus. Deutsche med. Wochenscbrift, 1880.
lade, à qui dans cet état l'on serre la main et les doigts sans qu'elle réagisse, va tomber en léthargie par la simple occlusion des yeux et aussitôt cette main, comme si elle était mue par un ressort, vase refermer sur la vôtre avec la vigueur et la soudaineté de la main du Commandeur.
A notre avis, les phénomènes de l'hypnose comme ceux du sommeil pathologique spontané doivent être attribués non pas à un changement circulatoire mais k une modification primitive et directe de l'activité des cellules nerveuses. Durand de Gros, Liébeault et plus récemment Schneider (1) ont entrevu cette idée lorsqu'ils ont supposé que la concentration de la pensée sur un seul point, en accaparant pour ainsi dire toute la force nerveuse, en localisant l'activité psychique dans une région circonscrite, avait pour résultat de paralyser les autres parties de l'encéphale.
Mais la théorie de l'inhibition, outre qu'elle est plus claire et d'une nature moins abstraite, fournit une interprétation beaucoup plus satisfaisante de tous les phénomènes observés. On sait par des preuves expérimentales nombreuses que l'excitation portée sur un point du système nerveux a souvent pour effet de paralyser par une sorte d'interférence l'activité d'une autre partie du même système en relation avec la première. Le mécanisme de ces actions $ arrêt nous échappe absolument, mais leur réalité n"est pas douteuse. Quoi d'étonnant que les diverses portions du centre cérébro-spinal unies entre elles par des connexions si nombreuses et si étroites puissent nous présenter les phénomènes d'arrêt à leur maximum d'intensité.
Chez l'hystérique jetée en catalepsie par une lumière vive, par un bruit éclatant, c'est l'impression sensorielle
(1) Schneider. Die psychische Ursache der hypnot. Ersckeinungen. Leipzig, 1880.
Barth. 10
qui exerce une inhibition soudaine sur la totalité de l'écorce cérébrale, tout en respectant, en exaltant môme peut-être l'activité du centre de coordination des mouvements.
Chez le névropathe qui, par son imagination seule, tombe en léthargie, c'est une fonction cérébrale exaltée à l'excès, qui supprime momentanément toutes les autres.
Même phénomène chez l'individu ravi en extase et auquel la fixation persistante d'un unique objet enlève le sentiment et la raison.
11 est donc permis d'admettre avec Brown-Séquard (1) et Heidenhein que chez les individus prédisposés, une excitation faible et continue (ou au contraire brusque et violente) amenée au cerveau par les nerfs périphériques, ou suscitée en lui par le travail de l'imagination, peut déterminer par voie d'inhibition la paralysie fonctionnelle de certains éléments nerveux, en exciter d'autres directement ou par suppression des influences qui modéraient leur action et produire ainsi des états anormaux dont la caractéristique est la dissociation de l'activité cérébrale , l'exaltation de certaines fonctions au détriment des autres.
C'est tout ce qu'on sait, tout ce qu'on peut dire sur la pathogénie des phénomènes du sommeil nerveux : vouloir aller plus loin serait dangereux et inutile.
(1) Brown-Séquard. Application de la théorie de l'inhibition aux phénomènes de l'hypnotisme. Gaz. hebdomadaire, p. 136, 1882.