‹ Du sommeil non naturelChapitre 4 sur 20 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Pendant près d'un tiers de sa vie l'homme est plongé dans un état que les Anciens ont appelé l'Image de la mort, mais qui ne lui ressemble pas plus qu'une rivière aux eaux calmes ne ressemble à la nappe immobile d'un étang: cet état est le sommeil, problème biologique dont l'étude occupera longtemps encore les physiologistes et les philosophes.

Né de la fatigue des organes, le sommeil est le réparateur par excellence et la vie ne saurait résister à la privation de sommeil plus qu'à la privation d'aliments. Chaque jour, à une heure marquée par l'habitude, mais qui peut être modifiée par une foule de causes accidentelles, le besoin de sommeil, sensation interne vague comme celles de la faim et de la soif, se manifeste chez Thomme bien portant: une sensation de poids sur les paupières supérieures, un spasme des muscles sous-hyoïdiens conduisant au bâillement, une lourdeur de la tête et des membres, un obscurcissement progressif de l'intelligence, un engourdissement de la sensibilité générale et des sens spéciaux, une paresse croissante des muscles volontaires, sont les premiers symptômes de l'approche du sommeil. Si l'homme, par un effort de sa volonté, réagit contre la torpeur qui l'envahit, s'il secoue ses membres et rassemble ses facultés, le besoin de dormir peut céder pour un temps plus ou moins long, mais tôt ou tard il reparaît plus impérieux. L'attention alors se distrait, la pensée se ralentit, les yeux se ferment, les sens peu à peu se paralysent et cessent d'être accessibles aux excitations extérieures, les muscles entrent en résolu-

tion et le corps, abandonné aux lois delà pesanteur, cherche la position horizontale. Quand il l'a trouvée, une détente générale se fait dans l'organisme, annonçant le commencement du repos; la respiration se ralentit, devient régulière et profonde, le cœur diminue l'énergie et le nombre de ses battements, la température générale du corps s'abaisse : le sommeil est complet. Si une excitation anormale ne vient pas l'interrompre il durera jusqu'au moment où les organes, réparés dans leur substance et dans leur excitabilité, rentreront d'eux-mêmes dans l'état actif.

Quelle est la cause organique du sommeil? Longtemps les physiologistes et les médecins, se basant sur des expériences forcément incomplètes, l'ont cru produit par des modifications de la circulation cérébrale, et les théories de la congestion et de l'anémie, défendues avec un zèle égal, se sont partagé la faveur publique. Mais si l'irrigation sanguine se ralentit en effet pendant le sommeil (comme l'a démontré Mosso à l'aide du pléthysphygmographe), il est à peu près prouvé aujourd'hui que cette anémie est secondaire et qu'elle succède au repos fonctionnel de l'organe, tout comme dans les vaisseaux des glandes la congestion ou l'anémie succède aux variations de l'activité sécrétoire. La cause du sommeil doit donc être cherchée ailleurs.

On s'accorde assez généralement à mettre en cause un trouble primitif de l'activité de la cellule nerveuse, un arrêt momentané des échanges dont elle est le théâtre, une sorte d'asphyxie, selon l'expression de Pfliiger. Mais on est peu d'accord sur le mécanisme de cette asphyxie. D'après Kohlschiilter (1) elle serait due àrépuisementmomentané des principes oxydables dans le protoplasma cellulaire et le repos du sommeil aurait pour effet princi-

(1) Kohlschiitter. Die Mekanik des Schlafes. Zeitschr. fur rationn. Med. Bd. 34. S. 42, 1861».

pal de permettre à la eellule nerveuse de reconstituer ses réserves aux dépens du courant sanguin ralenti. Preyer(l) au contraire attribue la fatigue nerveuse, cause du sommeil, à l'accumulation dans la substance cellulaire des déchets de la nutrition, et notamment des lactates, dont la présence empêcherait les processus d'oxydation interstitielle nécessaires au maintien de l'activité cérébrale; il y aurait un véritable empoisonnement.

Laquelle de ces deux théories se rapproche le plus de la vérité? Les recherches de M. le professeur Bouchard sur la toxicité des urines vont peut-être nous l'apprendre. Dans une série d'expériences dont il a bien voulu nous comm uniquer verbalement les résultats, l'éminent observateur, partageant !a journée de vingt-quatre heures en trois périodes égales (de 8 h. du matin à 4 h. du soir, de 4 h. à minuit et de minuit à 8 h. du matin), a constaté que la toxicité des urines, égale à 7 pendant la première période (de la veille), tombe à 5 pendant la seconde et à 3 pendant la troisième qui est celle du sommeil. De plus les effets toxiques ne sont pas les mêmes pendant les trois phases: tandis que le poison de l'urine du jour est narcotisant, celui de l'urine de la nuit est convulsivant.

Ces faits sont du plus haut intérêt: non-seulement ils apportent un puissant argument à l'appui de l'hypothèse qui attribue le sommeil à une sorte d'intoxication des éléments nerveux, mais ils semblent révéler que l'organisme, tout en restaurant l'excitabilité cérébrale, prépare en lui-même le moyen de la remettre en jeu. Ce sujet prêterait à de longs développements, mais nous ne pouvons y insister. D'ailleurs, si la théorie toxique peut servir à expliquer la production du sommeil naturel, nous verrous plus loin qu'elle ne saurait être invoquée pour rendre compte des phénomènes du sommeil pathologique. Hâ-

(1) Preyer. Die Ursache des Schlafes. Stuttgart., 1877.

lons-nous donc d'arriver à une question qui est en rapport plus direct avec notre sujet: à l'état des fonctions pendant le sommeil.

Elles ne dorment pas toutes au même degré. D'abord les fonctions organiques, bien que ralenties, continuent à s'accomplir avec une grande régularité : la digestion des aliments, l'absorption intestinale, les sécrétions salivaire, biliaire, urinaire, la respiration, la circulation et l'hématose ne subissent pas un instant d'arrêt; l'activité des échanges organiques est, il est vrai, modifiée, la nutrition devient moins active, les processus d'oxydation diminuent d'intensité, mais la production de la chaleur animale reste presque la même qu'à l'état de veille, et si la température du corps s'abaisse, c'est tout au plus de quelques dixièmes de degrés.

Les fonctions de relation subissent une interruption beaucoup plus marquée : les muscles volontaires sont généralement inactifs, mais ils ne sont nullement paralysés et leur excitabilité réflexe diffère peu de l'état normal. La sensibilité générale est obtuse et ne réagit qu'à une excitation un peu vive; les sens, bien qu'ils ne soient pas fermés d'une manière absolue, demeurent pourtant indifférents à la plupart des impressions extérieures.

Quant aux fonctions cérébrales proprement dites, elles sont très inégalement modifiées. La volonté est absente, les facultés de raisonnement sont très affaiblies, le jugement fait presque entièrement défaut. En revanche la mémoire, et l'imagination qui lui est unie par tant de liens, non seulement n'est pas toujours abolie, mais jouit souvent d'une activité bien supérieure à l'état normal : une foule d'images plus ou moins confuses s'éveillent dans le cerveau, se croisent, se poursuivent et se combinent de mille manières. Pendant ce temps le sentiment du moi est rarement tout à fait obscurci, mais une partie des liens qui rattachent entre elles les diverses fonctions

cérébrales sont rompus, et la conscience flotte indécise au milieu du désordre des idées qu'elle ne gouverne plus.

La dissociation des activités fonctionnelles pendant le sommeil physiologique nous explique la production des rêves, ces conceptions chimériques, délirantes, qui existent souvent, peut-être toujours, dans l'esprit de l'homme endormi et dont le souvenir est parfois assez net au moment du réveil pour permettre à l'observateur attentif de les reconstituer dans tous leurs détails.

Comme le dit excellemment Alfred Maury (1) dans son livre bien connu « les rêves naissent du conflit des facultés intellectuelles, inégalement développées pendant le sommeil ; leur variété lient à ce que certaines fonctions du cerveau peuvent rester éveillées et acquérir même par la somnolence des autres un plus haut degré d'activité. » Ces facultés qui s'exaltent pendant le sommeil, c'est d'ordinaire la mémoire et l'imagination ; en même temps, nous l'avons dit, l'attention, la réflexion, la volonté sont engourdies. Alors les images nées du souvenir et celles qui sont transmises plus ou moins confusément par les sens endormis, prennent immédiatement une importance, un relief extraordinaires : ce sontd'abord des hallucinations de la vue et de l'ouïe, qui se produisent pendant la transition de la veille au sommeil et qui ont reçu d'Alfred Maury le nom d'hallucinations hypnagogiques. En un clin d'œil,le temps de fermer les paupières et de laisser tomber la téte sur la poitrine, le monde extérieur a disparu, et dans l'esprit, qui n'est plus distrait par l'action des sens, des images se développent, si colorées et si vivantes, que le cerveau, par une extérioration singulière, les transforme en perceptions véritables. Vienne le sommeil proprement dit, le désordre psychique est encore plus grand, si complet même que

(1) A. Maury. Le sommeil et les rêves, 3° édition. Paris,

Maury a pu, sans forcer les analogies, appeler le rêve une folie momentanée. Des souvenirs perclus surgissent et revivent, mais déformés et démesurément grossis ; à des impressions sensorielles vagues succèdent des sensations disproportionnées ; images et sensations se combinent en une fantasmagorie où les notions de temps, de lieu, de personnes disparaissent. Cependant le faible raisonnement qui persiste encore cherche à se retrouver dans tout ce désordre ; avec une logique grossière, il relie entre elles ces conceptions fantastiques et ainsi sont créées des visions dont l'étendue, la variété et l'incohérence témoignent d'un jugement aussi faible que l'imagination est surexcitée.

Cette exaltation de certaines fonctions au détriment des autres, que nous venons de constater dans le sommeil avec rêves, nous allons la retrouver encore plus manifeste dans certaines formes du sommeil pathologique. Mais pour comprendre ce qui se passe alors, il faut se rappeler la théorie ingénieuse développée par Brown- Séquarcl, relativement aux réactions réciproques des centres nerveux. « Qu'un centre nerveux soit anormalement surexcité », dit le savant professeur du Collège de France, « il pourra réagir sur d'autres centres en connexion avec lui, soit en les excitant à leur tour (par dynamogénie), soit en les frappant d'une sorte de stupeur (par inhibition). »

Or, qu'on suppose l'activité de l'imagination et de la mémoire, déjà si manifeste dans le rêve ordinaire, portée aune puissance encore plus haute, cette activité se communiquera aux centres moteurs et engendrera non plus seulement des images, mais des actes en rapport avec les conceptions évoquées par ces images : on aura le noctambulisme ou rêve en action. — Que l'excitation soit d'un degré plus forte, elle aura pour résultat de réveiller non seulement la motilité, mais les organes des sens; en

même temps la sensibilité générale pourra être complètement anéantie : on aura ce paradoxe étrange du somnambule qui distingue dans une obscurité presque complète les moindres objets relatifs cà son rêve, qui donne maintes preuves du toucher le plus délicat, et qui ne sent ni les piqûres ni aucune des excitations cutanées par lesquelles on s'efforce de le réveiller. — Encore un degré de plus, et les fonctions intellectuelles pourront se mettre à leur tour en mouvement, le sujet agira, parlera, raisonnera comme à l'état de veille, mais la volonté consciente demeurant paralysée, il ne sera qu'un automate livré sans défense aux impulsions sensorielles, et, commedans les formes précédentes, une amuésie complète après le réveil trahira le trouble profond qui a régné dans ses facultés pendant la crise : c'est le singulier état que Carpenter a désigné sous le nom de cérébration inconsciente, et dont le type le plus parfait nous est fourni par l'absence qui succède parfois au vertige épileptique.

Mais d'autres cas peuvent se présenter : cette activité cérébrale, qui ne s'endort jamais complètement dans le sommeil normal et que nous venons de voir exaltée démesurément dans certaines formes de sommeil pathologique, peut au contraire être complètement abolie : seules les fonctions de la vie végétative continuent alors à s'exercer : c'est le sommeil léthargique. Sous l'influence de causes encore mal connues, l'anéantissement du système nerveux peut arriver cà un degré tel que les appareils ganglionnaires eux-mêmes participent à la paralysie et que les échanges organiques se ralentissent ; il en est ainsi dans les attaques de sommeil qu'on observe parfois chez les hystériques et sous l'influence desquelles ces malades vivent pendant des semaines et des mois dans une torpeur presque absolue, sans plus dépenser que ne font les animaux hibernants. Parfois même le trouble apporté à l'innervation viscérale

est si grand que la respiration, les battements du cœur faiblissent, au point de devenir imperceptibles ; la température extérieure s'abaisse et le sujet prend l'aspect d'un cadavre: c'est la mort apparente, phénomène rare, mais cependant observé. Si éloigné que cet état puisse paraître d'un véritable sommeil, on a vu pourtant des malades se réveiller en peu d'heures et revenir rapidement à l'état normal, preuve qu'il ne s'agissait que d'un trouble fonctionnel, d'une inhibition générale des centres nerveux et non d'une lésion matérielle.

Mais il est des associations de symptômes plus singulières encore : quelquefois les fonctions cérébrales proprement dites sont seules frappées de stupeur, tandis que les centres de la moLilité sont le siège d'une excitation morbide; la tonicité statique des muscles peut alors être exaltée à un degré tel que les membres, incapables du moindre mouvement volontaire, prennent sans résistance toutes les positions qu'on leur communique et les conservent sans effort pendant un temps presque indéfini : c'est la catalepsie, cette forme de névrose singulière qui a de tout temps passionné la curiosité du vulgaire. — Ailleurs le tableau est inverse : le système musculaire est flasque, frappé d'une paralysie absolue, les muscles respirateurs, le cœur lui-même participent à cette impuissance; les sens au contraire sont éveillés et la conscience persiste; le sujet voit, entend et comprend, mais il est incapable de se mouvoir : c'est la léthargie lucide, dans laquelle on a vu des malades assister inertes aux préparatifs de leurs funérailles, jusqu'au moment où la violence même de l'émotion rompait les liens de leur volonté captive et rendait la voix à leur gosier paralysé.

Tous ces états, si différents les uns des autres en apparence, et que les pathologistes considèrent souvent encore comme autant de névroses distinctes, on peut, chose remarquable, les reproduire à son gré chez certains

sujets par un ensemble de procédés auxquels Braid, de Manchester, qui les a le premier employés dans un but scientifique, a donne le nom d'hypnotisation. Grâce à la puissante impulsion de M. Charcot, la pratique du sommeil nerveux provoqué, jadis abandonnée aux magnétiseurs et aux charlatans, est aujourd'hui entrée dans le domaine médical; elle a permis de faire en quelque sorte l'étude expérimentale du sommeil pathologique, d'en distinguer nettement les diverses formes et d'attribuer à chacune d'elles ses caractères propres.

11 y a donc un grand intérêt à envisager parallèlement les formes spontanées et les formes provoquées du sommeil morbide, et à chercher dans les faits relativement simples fournis par l'expérimentation, la solution des problèmes plus compliqués posés par l'observation clinique. C'est le but que nous allons tâcher de poursuivre ; dans la première partie de ce travail, nous étudierons les maladies du sommeil; dans la seconde nous exposerons les phénomènes de Y hypnotisme ou sommeil provoqué. Nous espérons démontrer qu'entre celui-ci et celles-là il y a identité de nature comme il y a similitude de symptômes, et que les uns et les autres assortissent à une seule et même cause : l'état névropathique.

Dans un court appendice nous étudierons brièvement les effets produits sur le cerveau par l'action des substances narcotiques etanesthésiques et nous tâcherons de faire ressortir les analogies qui les rapprochent et les différences qui les séparent des phénomènes du sommeil proprement dit, tant physiologique que pathologique.

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