CHAPITRE PREMIER
DU SOMNAMBULISME NATUREL ET DES ÉTATS QUI s'y RATTACHENT.
Les gens qui marchent en dormant ont eu de tout temps le privilège d'exciter la curiosité ou d'inspirer l'effroi, et on sait quel parti Shakspcare a su tirer de la connaissance qu'il en avait, dans la terrible scène oùlady Macbeth endormie s'efforce vainement de laver sur sa main droite la tache de sang que le meurtre du roi Duncan a laissée dans son souvenir.
Mais si les anecdotes relatives aux somnambules abondent dans les recueils médicaux et populaires de toutes les époques, c'est seulement depuis trente ans que l'étude scientifique du somnambulisme est entrée définitivement dans le cercle des connaissances médicales.
Les premiers efforts dans ce sens se rattachent aux progrès accomplis par la pathologie mentale : c'est en étudiant les divers troubles nerveux qui se rencontrent dans les maladies de l'intelligence, que plusieurs médecins, qui étaient en môme temps des philosophes, ont eu l'occasion d'approfondir la question de l'état mental des somnambules; grâce aux travaux de Lélut (1), de Macario (2), deMesnet(3), d'Azam (4), les phénomènes psychologiques de ce singulier état sont aujourd'hui assez bien connus.
(1) Lélut. Du sommeil, des songes et du somnambulisme. Ann. médico-psychologiques, 2e série, t. IV, 1852.
(2) Macario. Du sommeil, des songes et du somuambulisme dans l'état de santé et de maladie. Lyon, 1857.
(3) Mesnet. Etude sur le somnambulisme au point de vuo pathologique. Arch. gén. de méd., février 1860.
(4) Azam. Amnésie périodique ou dédoublement de la vie. Ann. méd. psych., 5° série, t. XVI, 1876.
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Quant aux symptômes physiques du somnambulisme, sur lesquels on ne possédait jusqu'à ees dernières années que des données fort incomplètes, la pratique de l'hypnotisme permet aujourd'hui de les étudier méthodiquement, et bien qu'il reste encore beaucoup de points obscurs, les principaux faits sont dès maintenant cà peu près élucidés.
§ I. — Caractères généraux du somnambulisme spontané.
On peut définir le somnambulisme un rêve avec exaltation de la mémoire et de l'activité automatique des centres nerveux, en l'absence de la volonté spontanée et consciente.
Le sujet endormi d'un profond sommeil s'agite , pousse quelques soupirs, puis tout à coup, sous l'influence d'une impulsion irrésistible, il se lève, parcourt sa chambre et les localités environnantes, se livre à une série d'actes coordonnés exigeant plus ou moins le concours des sens. A le voir se diriger sans effort à travers mille obstacles, reconnaître les objets qu'il désire et s'en servir à propos, exécuter sans difficulté apparente les actes les plus minutieux, un observateur superficiel le croirait éveillé. Mais si on s'approche on voit que ses yeux sont tantôt fermés, plus souvent ouverts et hagards, que sa physionomie est impassible et sans expression, qu'il ne paraît ni voir ni entendre rien de ce qui est étranger à son rêve. Les excitations cutanées, la piqûre, la brûlure, le chatouillement ne font sur lui aucune impression ; une vive lumière, un son éclatant ne sont pas perçus davantage. Les obstacles qu'on lui suscite l'arrêtent d'abord, mais il cherche à les tourner et il y réussit avec une adresse extraordinaire. Essaye-t-on de le maintenir par la force, il résiste et se débat avec une vigueur qui étonne; si on prolongeait la contrainte on provo-
querait un accès coiïvulsif. Le laisse-t-on aller, il reprend son rêve où il l'avait laissé, ou change brusquement d'idée et semble obéir à une impulsion nouvelle. La crise achevée il retourne à son lit, se recouche paisiblement et retombe dans l'immobilité du sommeil normal. 11 s'éveille à l'heure accoutumée et ne conserve à son réveil aucun souvenir de ce qu'il a fait.
Voilà l'accès de somnambulisme spontané, tel qu'on a l'occasion de l'observer dans les cas ordinaires. Nous verrons plus loin qu'il comporte de nombreuses variétés, et qu'indépendamment des différences individuelles, qui sont innombrables, on doit distinguer plusieurs formes cliniques. Mais auparavant il nous faut analyser, au point de vue des diverses fonctions, l'état physique et mental dans le somnambulisme.
§ H. — État physique et mental du somnambule.
« Dans le somnambulisme, dit Maury, comme dans l'état déterminé par l'inhalation des anesthésiques, les facultés particulières de sentir et de penser, comprises clans la sphère de la sensibilité générale et de l'intelligence, sont désunies, en sorte que telles sensations, telles opérations de l'esprit peuvent être effectuées et d'autres rester abolies. »
Cette désunion, cette déséquilibration des diverses fonctions rend compte des bizarreries du somnambulisme ; elle permet de comprendre aussi pourquoi il n'y a pas deux somnambules qui se ressemblent absolument.
Si on étudie d'abord l'état des sens, on a beaucoup de peine à le définir: chez la plupart des somnambules, ils ne sont ni absolument fermés, ni absolument ouverts; en d'autres termes, parmi les impressions extérieures, le somnambuleen perçoit quelques-unes, mais seulement celles qui sont en rapport avec l'objet de son rêve.
Barth. 2
Le sens de la vue est celui qui présente cette dissociation au plus haut degré ; les yeux grands ouverts sont fixes, les pupilles dilatées, on peut croire la vision abolie, et de fait la plupart des objets ne font aucune impression; une lumière, môme vive, n'est pas aperçue. Le religieux qui, clans un accès de somnambulisme, alla frapper dom Duliaguet dans son lit, ne parut pas voir les deux lampes allumées qui se trouvaient sur le bureau du prieur. De même, la malade dont Mesnet (1) a raconté les tentatives de suicide en état somnambulique, ne voyait pas le gardien qui suivait ses démarches et traversait toutes ses tentatives. En revanche, le somnambule, quand il est pris du désir d'écrire, sait fort bien reconnaître les menus objets : plume, papier, encre, dont il a besoin. Il semble même parfois jouir d'une acuité visuelle bien supérieure à celle qu'il possédait pendant la veille, et cette hyperesthésie de la vue (que nous retrouverons dans le somnambulisme provoqué) , lui permet quelquefois d'accomplir de véritables tours d'adresse.
Les mêmes remarques s'appliquent au sens de l'ouïe, chez le somnambule. Un bruit accidentel, quand il n'est pas trop violent, le laisse impassible, mais si on l'appelle par son nom, si on prononce des paroles en rapport avec l'objet de son rêve, on parvient quelquefois à éveiller son attention et même à détourner son activité dans une voie nouvelle. Si la notion de l'heure paraît exister chez ces malades avec une précision qui tient du prodige, c'est parce que leur oreille très aiguisée entend sonner l'horloge à une distance très considérable.
Le sens de l'odorat, celui du goût, sont rarement mis en activité dans les rêves somnainbuliques ; c'est ce qui explique pourquoi les observateurs les ont trouvés obtus :
(1) Mesnet. Loc. cit. Arch. gén. de méd., 1860.
des plumes brûlées sous le nez, un flacon d'ammoniaque débouché n'exercent que rarement une influence sur le somnambule ; mais il est probable que si l'exercice du goût ou de l'odorat était nécessaire à l'accomplissement de sa fantaisie, ces deux sens feraient preuve de la même acuité, de la môme finesse que les autres.
Le sens du toucher, dont nous n'avons rien dit encore, est peut-être le plus étrangement modifié de tous : l'hyperesthésie tactile est constante chez les somnambules ; ils reconnaissent dans l'obscurité les moindres détails des objets, et semblent parfois distinguer les obstacles sans les toucher, par la sensation de plus grande résistance de l'air. Cependant, ils sont insensibles à toutes les excitations cutanées, à la piqûre, à la chaleur et au froid; on en a vu se plonger dans l'eau en plein hiver et traverser, sans s'éveiller, une rivière à la nage. Moulinié (1) a rapporté l'observation d'une jeune fille somnambule qui, dans un accès, s'en alla au bûcher couper du bois avec une serpe et se hacha l'avant-bras et la main, jusqu'au moment où l'hémorrhagie la fit tomber sur le sol évanouie. Cette abolition de la sensibilité générale avec conservation ou exaltation du sens du toucher n'est du reste pas spéciale au somnambulisme, mais elle y atteint son plus haut degré.
Si on y réfléchit, l'exagération du tact avec abolition de la sensibilité cutanée chez le somnambule est en rapport avec la dissociation analogue que présente l'exercice des autres sens ; tous ces phénomènes de même ordre procèdent de la concentration nerveuse qui fixe toutes les facultés de l'individu sur un objet unique et supprime toutes les perceptions qui n'ont pas de relation directe avec cet objet. Ajoutons avec Bail et Cham-
(1) Moulinié. Bull, médical de Bordeaux, t. I, p 13
bard (1) que cette sélection des impressions extérieures, qui s'opère automatiquement chez les somnambules, nous explique, non moins que l'exaltation de leur mémoire, la sûreté et l'aisance qu'ils déploient dans leurs promenades les plus difficiles et le bonheur avec lequel ils se tirent presque toujours de leurs périlleuses expéditions. Le somnambule en équilibre sur la crête d'untoitn'a point le vertige parce qu'il ne voit pas l'abîme ; mais si on a le malheur de le réveiller, il y a de grandes chances pour qu'il tombe.
L'innervation motrice n'est guère moins exaltée chez le somnambule que l'activité sensorielle, et ses mouvements témoignent de cette exaltation; il coordonne les actes les plus compliqués, franchit les obstacles les plus difficiles avec une agilité, une souplesse et une force qui ont fait l'étonnement de tous les observateurs. Mais si on vient à le toucher, à le gêner quelque peu dans la liberté de ses mouvements, il se manifeste souvent une rigidité des membres qui témoigne de l'excitation morbide à laquelle le malade est en proie. Souvent même, comme le matelot observé par Bourgarel (2), il est pris d'une véritable crise convulsive qui ne cesse qu'au bout d'un temps plus ou moins long et qui peut aboutir soit au réveil, soit à la répétition de l'accès somnambulique.
Quant à l'état des fonctions organiques dans le somnambulisme naturel, il n'a été que rarement noté et on en conçoit facilement la raison. Tout au plus quelques observations mentionnent-elles le caractère tumultueux de la respiration et des battements du pouls, en rapport avec la violence des impulsions qui agitaient le malade, ou avec les efforts qu'il faisait pour se débarrasser des
(1) Bail et Chambard. Dict. encycl. des se. méd., 3° série, t. X, p. 350.
(2) Bourgarel. Union méd., n° 6, 1861.
obstacles. Nous aurons l'occasion, en traitant du sommeil provoqué, de donner des détails plus précis sur le fonctionnement des appareils organiques pendant le somnambulisme ; quant à présent, nous croyons préférable d'aborder tout de suite l'étude de l'état mental du somnambule.
Dans le fonctionnement de l intelligence, nous allons trouver les mêmes disproportions, les mêmes lacunes que dans celui des sens, et il n'y a pas lieu d'en être étonné si le somnambulisme n'est, comme nous l'admettons avec Maury, que l'exagération du rêve.
Une exaltation extraordinaire de la mémoire, tel est le premier fait qui domine tous les autres ; la mémoire retrace au somnambule ses préoccupations, ses passions, les événements gais ou tristes de sa vie ; en même temps, selon la remarque de Lélut, elle lui représente, avec bien plus de vivacité qu'à l'état de veille, la situation et les rapports des objets qui lui sont familiers. Cette extrême perfection de la mémoire des faits et de la mémoire des lieux chez le somnambule nous permet de comprendre comment il reproduit parfois avec une fidélité surprenante les faits de la vie réelle qui ont fait impression sur son esprit, et comment il se dirige dans ses pérégrinations nocturnes, exécutant, presque sans le secours des sens, mille exploits dont il serait à peine capable dans l'état de veille.
L'imagination, non moins surexcitée que la mémoire, transforme clans l'esprit du somnambule les souvenirs en faits actuels : de là, l'extrême violence des impulsions automatiques, qui prennent le caractère impassible et en quelque sorte fatal des mouvements réflexes ; le somnambule agit sous la pression des faits et ses actes les plus extraordinaires en apparence ne sont que des réactions instinctives. Mais là ne se borne pas le rôle de l'imagination surexcitée ; selon l'ingénieuse remarque de Maury,
elle transforme les conceptions en perceptions : par elle les images nées du souvenir sont métamorphosées en impressions sensorielles vivantes. Un malade de Mcsnet(l) écrivait une lettre sans s'apercevoir qu'après chaque ligne on lui retirait la page commencée ; il relisait ensuite sur le dernier feuillet qui ne portait que sa signature et corrigeait cette page blanche comme s'il avait eu sous les yeux sa lettre entière : évidemment, il la voyait par le souvenir, et l'imagination lui représentait les caractères comme s'ils se fussent peints réellement sur sa rétine. On comprend d'après cet exemple pourquoi les somnambules confondent si étrangement le vrai avec le faux, et comment à des notions souvent très exactes des faits réels, ils mêlent sans cesse des conceptions chimériques.
Les facultés du raisonnement sont dans un étatdifficileà caractériser; on ne peut pas dire qu'elles soientabsentes, car les somnambules font preuve de logique clans leurs rêves et se livrent fréquemment à desactes nécessitantdes opérations intellectuelles compliquées; mais d'autre part le domaine dans lequel s'exerce leur intelligence est très limité et ne s'étend guère au delà du cercle de leur idée fixe; de même qu'ils ne voient pas les objets sans relation avec leur rêve, de même ils sont incapables de tout raisonnement indépendant. Aussi, les voit-on mis en défaut par le plus léger obstacle, s'il est de nature à ne pouvoir être surmonté qu'à l'aide d'une opération intellectuelle en dehors de la préoccupation qui les fait agir.
Si nous essayons de définirl'état de la conscience et de la volonté chez le somnambule, nous allons rencontrer des difficultés encore plus grandes. En effet lesmalades, nous l'avons dit, semblent de véritables automates; ils agissent sous l'impulsion d'une idée qui les domine cl
(1) Mcsnet. De l'automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique, in-8°. Paris, 1874.
qui annule entièrement leur libre arbitre ; de là des actes répréliensibles, impudiques ou immoraux commis parfois clans leurs accès par des individus que rien ne défend plus contre la poussée instinctive des passions. Et cependant il est des cas où la volonté n'est pas entièrement éteinte chez le somnambule, où il peut lutter contre l'impulsion morbide et même la vaincre, témoin l'histoire de la malade de Mesnet, qui, atteinte pendant ses accès de la manie du suicide, jette le poison qu'elle avait préparé, et dans une lettre écrite aussitôt rend compte à ses amis de la lutte morale qu'elle a soutenue. — Môme incertitude pour l'état de la conscience : si dans la grande majorité des cas elle paraît complètement éteinte, il est pourtant des malades chez qui elle brille encore d'une lueur assez vive pour leur permettre de se rendre vaguement compte de leur état. Il en est surtout ainsi dans les formes élevées du somnambulisme, dans celles qu'on pourrait, par une antithèse un peu hardie, désigner sous le nom de somnambulisme à l'état de veille. Un malade observé par Pochon (1) et dont nous relaterons l'histoire plus loin disait à ceux qui l'observaient pendant ses accès : « Vous croyez que je dors, mais je ne dors point ». 11 avait vaguement conscience de son état, puisqu'il cherchait à le cacher. — Ces faits nous obligent à revenir sur la définition trop absolue que nous avons donnée du somnambulisme, et à reconnaître que la conscience et la volonté peuvent parfois n'être pas entièrement abolies. Mais, hâtons-nous de le dire, c'est là une exception; en général le somnambule est un automate vivant, la volonté consciente est chez lui momentanément détruite, ou si elle subsiste à l'état virtuel c'est pour assister inerte aux écarts tumultueux des facultés inférieures qu'elle ne peut plus réprimer.
(1) Pochon. Obs. de somnambulisme naturel. Arch. gén. de méd., 1" série, t. XIV, 1827.
Cette étude de l'état mental dans le somnambulisme ne serait pas complète si nous ne disions quelques mots de l'amnésie au réveil, ce phénomène presque constant dont on a fait avec raison l'un des caractères les plus importants de l'état somnambulique. Presque toujours cette amnésie est complète, c'est-à-dire que le sujet une fois réveillé ne se rappelle absolument rien de ce qui s'est passé pendant le sommeil; quelquefois cependant, lorsque son rêve a laissé des traces, lorsqu'il a écrit une lettre, exécuté un travail matériel., on parvient, en attirant son attention sur ce fait, à provoquer des associations d'idées qui aboutissent aune réminiscence plus ou moins complète; mais ce travail intellectuel est toujours lent et difficile, le plus souvent il est tout à fait impossible. Maury, pour expliquer cette paralysie de la mémoire, a admis que la concentration exagérée de la force nerveuse pendant l'accès produisait une vibration excessive qui s'épuise par son intensité même. — Mais cette hypothèse s'accorde peu avec le fait, bien connu dans l'histoire des somnambules, que le souvenir d'un accès se réveille dans l'accès suivant : témoin l'histoire rapportée par Macario d'une jeune fille violée dans l'état somnambulique et qui une fois réveillée n'avait gardé aucun souvenir de ce fait, mais qui dans la crise suivante se rappela l'outrage qu'elle avait subi et désigna son ravisseur. Nous verrons bientôt que dans une forme de somnambulisme les accès répétés périodiquement ramènent chaque fois les souvenirs des crises antérieures et ceux-là seulement de telle sorte que le malade, partagé entre deux existences différentes, finit par croire à un dédoublement de sa personnalité. On se rend compte aisément de cette amnésie périodique, si on admet avec Ribot (1) que la notion dumot résulte de la possibilité d'associer au
(1) Ribot. Les maladies de la mémoire, p. 83, 3» édit. Paris
sentiment de son existence dans le présent le souvenir d'un certain nombre d'états localisés dans le passé : cette association est rompue dans le somnambulisme, où par suite du changement profond survenu dans l'être, le sentiment de l'existence est forcément tout autre que pendant la veille. L'accès terminé, aucun lien n'existe entre l'état normal rétabli et l'état pathologique disparu : ce ne sont pas deux états, ce sont deux êtres différents ; il n'est pas surprenant qu'ils ne puissent avoir aucun souvenir commun. Mais qu'un nouvel accès survienne, d'ordinaire très semblable au premier, le sentiment de l'existence, la céncsthésie de l'état somnambulique se reproduira avec les mêmes caractères et les souvenirs liés à cet état de l'être jailliront aussitôt des profondeurs de la mémoire.
§ III. — Formes et degrés du somnambulisme.
Comme on l'a déjà vu, les phénomènes du somnambulisme peuvent se montrer sous des formes et à des degrés différents, selon que l'activité psychique inconsciente est plus ou moins énergiquement surexcitée et scion qu'elle réagit plus ou moins violemment sur les diverses parties des centres nerveux.
a). Noctambulisme ou rêve en action. — Dans un premier degré, qui s'observe en dehors de tout état morbide chez beaucoup d'individus nerveux, il y a simplement exagération des mouvements instinctifs (ou réflexes pour mieux dire) qui se produisent durant le sommeil physiologique ; de même que tout homme endormi retire sa main quand on le pique, chasse une mouche posée sur son visage et répond machinalement à son nom qu'on prononce à haute voix, ainsi le névropathe noctambule obéissant aux incitations de son rêve, sort de sonlitpour
commencer un voyage imaginaire, répond à des interlocuteurs chimériques, ou frappe aveuglément les ennemis dont il se croit menacé.
Les accidents causés par les noctambules sont fréquents : on connaît l'histoire, citée par Legrand du Saulle (1) d'un nommé Bernard Schedmaizig qui rêvant de fantômes prit sa hache, frappa avec fureur sans se réveiller et tua sa femme endormie à ses côtés. Alfred Maury (2) a raconté l'histoire d'une dame que son mari rêvant d'incendie voulut jeter par la fenêtre et qui eut beaucoup de peine à lui échapper. Plus récemment Yellowlees (3) a fait connaître l'histoire d'un homme de vingt-huit ans, de souche névropathique, qui dans un accès de noctambulisme rêva d'une bête nuisible, saisit son petit enfant endormi et le lança contre la muraille. On pourrait multiplier les citations de ce genre.
Les noctambules sortent facilement de leurs accès ; souvent ils se réveillent d'eux-mêmes sous l'influence du froid quiles saisit; interpellés avec une certaine force par quelqu'un dont ils connaissent la voix, ils s'arrêtent et obéissent à l'injonction qu'on leur adresse de se recoucher. Quand on les secoue un peu fortement, ils se réveillent et, après avoir promené autour d'eux des yeux hagards, ils reprennent lentement conscience d'euxmêmes. Chez eux le souvenir du rêve persiste fréquemment après le réveil.
b). Somnambulisme proprement dit. — 11 se relie par d'insensibles gradations à la forme précédente, mais il s'en
(1) Legrand du Saulle. Somnambulisme naturel ; discussion médico-légale. Ann. d'hygiène et de médecine légale, 1862.
(2) Maury. Des hallucinations hypnagogiques. Ann. medicopsychol. Janv. 1848.
(3) Yellowlees. Homicide by a somnambulist. Journ. of mental science, 1878.
distingue par la coordination beaucoup plus parfaite des actes pendant l'accès et par l'amnésie au réveil, qui est beaucoup plus constante que dans la première variété.
Les malades de cette espèce ont des accès prolongés, pendant lesquels ils accomplissent souvent une série d'actes parfaitement coordonnés, parfaitement logiques, et se montrent môme capables d'un certain degré de discernement et de volonté pour tourner les obstacles qu'on leur oppose. — 11 est difficile déclasser les actes dessomnambules ; cependant on peut, en s'attachant aux formes les plus trancbées, distinguer un certain nombre de variétés d'après la systématisation du rêve.
Les uns reproduisent pendant leur sommeil les actes de leur profession, ceux qui remplissent leur vie journalière et dont ils ont l'habitude inconsciente; les faits de ce genre sont les plus nombreux, sinon les plus frappants. Les actes du somnambule dépendent alors beaucoup du degré de culture intellectuelle et des préoccupations ordinaires de l'état de veille.
Les artisans se livrent à des travaux manuels : un matelot observé par Bourgarel (1) se levait de son hamac, circulait sur le vaisseau, grimpait dans la nicâlure et s'occupait aux travaux ordinaires des gabiers. Une jeune fille de 18 ans, dont Claret (de Vannes) (2) a recueilli l'observation, ouvrait les yeux au bout d'une heure de sommeil, sautait à terre, s'habillait, faisait sa prière et une lecture de dévotion, puis après avoir mangé une tartine cle beurre vaquait aux soins du ménage, brossait vêtements et chaussures, se livrait à des travaux de couture, etc. Ses mouvements étaient précis, assurés; bien qu'elle eût les yeux ouverts elle ne semblait voir personne, mais elle
(1) Bourgarel. Obs. de somnambulisme. Un.méd., n° 6, 1861.
(2) Claret (de Vannes). Obs. de somnambulisme naturel. Arch. gén. deméd., lre série, t. XXV, p. 269, 1831.
fuyait la lumière et recherchait les coins obscurs ; quand on l'appelait, elle ne répondait pas, mais parfois elle parlait elle-même, et si alors on lui donnait la réplique, elle continuait la conversation commencée; ces accès duraient cinq ou six heures, au bout desquelles la malade se déshabillait, se recouchait et dormait paisiblement jusqu'au matin ; au réveil, elle ne conservait aucun souvenir de ce qui s'était passé.
On peut admettre que les actes de ce genre sont devenus automatiques par l'habitude, mais que penser des poètes, des musiciens, des savants, qui dans leur accès de somnambulisme lisent, écrivent et composent comme ils auraient pu le faire cà l'état de veille? Les faits de ce genre sont rares; il en existe pourtant d'authentiques : Weinhold a cité l'histoire d'un ecclésiastique, qui composait des sermons, les relisait en effaçant les fautes de style et d'orthographe. Nous-même avons recueilli l'observation d'un élève de philosophie, que ses camarades virent se lever la nuit, passer dans la salle d'études, composer une pièce de vers latins, et qui le lendemain matin ignorait si bien ce qu'il avait fait, qu'il vint s'excuser auprès de son professeur, alléguant que le manque de temps ne lui avait pas permis d'achever la tâche prescrite.
11 est d'autres cas où les actes du somnambule se rapportent à une préoccupation accidentelle, parfois à un événement quia fait sur son esprit une profonde impression : on voit alors le malade reproduire par ses gestes et ses paroles la scène qui remplit son souvenir; cette forme de somnambulisme, qui a frappé tous les auteurs, est celle que le professeur Charcot a jfréquemment observée à la fin de la grande attaque d'hystérie, et dont Paul Richer(l)a donné des exemples saisissants : il suffit
(1) P. Richer. Etude descriptive de la grande attaque hystérique, p. 62. Th. de Paris, 1879.
de citer celui d'une jeune fille qui avait subi un attentat avec violence, et qui reproduisait avec une vérité et une précision déchirantes toutes les phases de la pénible lutte qu'elle avait traversée.
Chez certains malades, les souvenirs d'actes antérieurs peuvent être évoqués durantles accès par une impression sensorielle, et on peut, en quelque sorte, faire passer le sujet d'un morceau a l'autre de son répertoire. Témoin le fameux malade de Mesnet(l), qui présentait périodiquement des accès de somnambulisme, d'une durée de quinze à trente heures, pendant lesquels, avec l'aspect d'un homme éveillé, il présentait une anesthésie cutanée complète, une abolition de tous les sens, à l'exception de celui du toucher. Ce malade ne semblait voir que les objets qu'il avait touchés préalablement; et le contact des objets extérieurs semblait éveiller par une association d'idées une série de souvenirs relatifs à un fait passé, que le malade reproduisait alors avec une exactitude remarquable. Lui mettait-on dans les mains une canne à pomme recourbée, il la prenait pour un fusil, se croyait sur le champ de bataille où il avait été blessé, encourageait de la voix ses camarades, exécutait tous les mouvements du soldat qui charge son arme, se couchait par terre en embuscade, ajustait l'ennemi et faisait feu. S'il venait à toucher une plume, il se meLtait aussitôt à écrire des lettres, se rapportant à ses préoccupations habituelles. Un rouleau de papier en forme de cahier de musique lui rappelait son ancienne profession de chanteur comique, il s'habillait pour la représentation, saluait le public, exécutait correctement plusieurs morceaux et faisait même le geste d'avaler un rafraîchissement.
A côté de ces formes de somnambulisme, viennent se
(1) Mesuet. De l'automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique, in-S. Paris,
placer les faits dans lesquels les sujets se livrent à des actes impulsifs, d'une violence parfois extrême, sous l'empire de passions qui ne sont plus contenues ni par le sentiment du devoir, ni par la crainte du châtiment. Laplus connue des histoires de ce genre est celle qui fut racontée à Fodéré (1), par domDuhaguet, religieux bénédictin, et cà laquelle nous avons déjà fait allusion; elle est si remarquable par le fond et par la forme, que nous ne pouvons résister à la tentation de la reproduire.
«Nous avions, dit dom ûuhaguet, à X..., où j'ai été prieur, un religieux d'une humeur mélancolique et sombre, qui était connu pour être somnambule. Dans ses accès, il sortait de sa cellule et y rentrait; d'autres fois, il s'égarait et on était obligé de l'y reconduire. Une nuit, je travaillais à mon bureau lorque j'entendis ouvrir la porte de mon appartement, et je vis entrer ce religieux clans un état de somnambulisme. Il avait les yeux ouverts, mais fixes, et tenait un couteau à la main. Lorsqu'il passa devant moi, il avait la figure contractée et les sourcils froncés. Il alla droit à mon lit, eut l'air de vérifier, en tâtant avec la main, si je m'y trouvais; après quoi, il frappa trois grands coups, tellement fournis, qu'après avoir percé les couvertures, la lame entra profondément dans le matelas. Quand il eut frappé, il s'en retourna. J'observai alors que son visage était détendu et qu'il y régnait un air de satisfaction. L'éclat de deux lampes qui étaient sur mon bureau ne fit aucune impression sur ses yeux. Il ouvrit et ferma les deux portes de ma cellule et je m'assurai qu'il se retirait paisiblement dans la sienne.
Le lendemain je le fis appeler, et je lui demandai sans affectation à quoi il avait rêvé la nuit précédente. Cette question le troubla. Sur mon ordre de parler avec sincérité, il me dit : A peine étais-je endormi, que j'ai rêvé que
(1) Fodéré. Traité de médecine légale, lre partie, section IV.
vous aviez tué ma mère, que son ombre sanglante m'était apparue pour demander vengeance, et qu'à cette vue j'avais été transporté d'une telle fureur, que j'ai couru comme un forcené à votre appartement, et vous ayant trouvé dans votre lit, je vous ai poignardé. Peu après, je me réveillai tout en sueur, en détestant mon attentat, et j'ai béni Dieu qu'un si grand crime n'ait pasété commis...
II a été commis plus que vous ne pensez, lui dis-je. Alors je lui racontai ce qui s'était passé, et lui montrai la trace des coups qu'il avait cru m'adresser.
A cette vue, il se jeta à mes pieds tout en larmes, gémissant du malheur involontaire qui avait failli arriver et implorant mon pardon. Depuis lors, on l'enferma la nuit dans sa cellule. »
Notons en passant que, dans ce fait remarquable, où le caractère impulsif et automatique du somnambule est si bien mis en lumière, il n'y a pas eu amnésie au réveil : le moine se souvient de toute la scène comme d'un rêve. C'est là une particularité rarement notée, mais ce seul fait suffit à montrer que l'opposition établie par certains auteurs, entre le rêve dont on se souvient, et l'accès somnambulique dont on ne se souvient pas, est beaucoup trop absolue.
c). Somnambulisme avec extase. — Les phénomènes qui caractérisent l'extase diffèrent par plusieurs aspects de ceux du somnambulisme ordinaire, et ces différences ont assez frappé la plupart des auteurs, pour les décider à décrire l'extase comme une névrose distincte. Nous croyons que cette séparation est inutile, et que l'extase peut être envisagée comme une forme de somnambulisme.
Dans l'extase proprement dite, nous retrouvons l'exaltation de l'imagination et de la mémoire, qui transforme les images nées du souvenir, en perceptions sensorielles ;
comme dans le somnambulisme ordinaire, la sensibilité générale est abolie, les sens sont fermés aux excitations extérieures, et n'offrent d'activité que dans les choses en rapport avec la vision; mais celle-ci absorbe et fascine à tel point l'attention du sujet, qu'il semble frappé d'immobilité; ses membres, tantôt raidis, tantôt inertes, sont incapables du moindre mouvement, ses facultés intellectuelles sont concentrées sur un objet unique : l'admiration muette du spectacle qui ravit son imagination. On voit quelles sont les différences qui séparent le somnambulisme de l'extase : le rêve actif dans l'un est passif dans l'autre; la surexcitation mentale qui, chez le somnambule, met en branle toutes les fonctions de relation, les paralyse au contraire chez l'extatique. Ajoutons que ce dernier ne perd jamais complètement la conscience de soi etque, l'accès terminé, il en conserve parfois un souvenir plus ou moins net.
Mais ces différences, si elles nous autorisent à faire de l'extase une forme distincte, ne nous paraissent pas suffisantes pour la séparer du somnambulisme, avec lequel on la trouve souvent associée.
Les faits de somnambulisme extatique ont de tout temps frappé les esprits, à cause de l'apparence surnaturelle que prennent les sujets qui en sont atteints ; ils se sont produits surtout dans les époques de foi vive et les vies des saints en renferment de nombreux exemples : l'histoire de sainte Thérèse, celle de saint François d'Assise, contiennent de très belles descriptions d'extase. Dans des temps plus reculés, Socrate, que l'on vit au siège de Potidée demeurer immobile d'un lever de soleil à l'autre, les bras en croix et le visage tourné vers l'orient, était certainement atteint de somnambulisme extatique.
Mais en dehors de ces faits, d'un intérêt purement historique, de nombreuses observations d'extase ont été recueillies dans ces dernières années, avec toutes les
garanties d'authenticité nécessaires; les deux plus remarquables sont celles de l'extatique de Fontct et de la stigmatisée de Bois-d'Haine.
Marie Bergadier, l'extatique de Fontet, observée par Mauriac et Verdalle (1), avait de temps en temps des attaques d'extase, au début desquelles la malade déclarait voir Jésus-Christ et sa Passion ; le regard alors devenait fixe, la. pupille se dilatait légèrement, sans cesser de réagir à la lumière, les lèvres remuaient comme pour prier, les membres devenaient raides. Au bout de cinq minutes, la malade se levait et commençait l'exercice du chemin de la croix qui durait trente-six minutes ; puis elle tombait dans un état rappelant la posture du Christ en croix et cette période de l'accès durait plusieurs heures pendant lesquelles les yeux demeuraient fermés, les globes oculaires fortement convulsés en haut et en dedans; il y avait analgésie cutanée complète, obtusion apparente des sens, incapacité de répondre aux questions; roideur des membres. La respiration surtout diaphragmatique, très bruyante, était suspendue par des pauses prolongées. A la fin de l'accès, la malade s'asseyait sur son lit, déclarait voir la Vierge et versait d'abondantes larmes, puis elle se recouchait, rentrait dans le calme et s'éveillait au bout d'une demi-heure sans aucun souvenir de la crise.
Les accès de Louise Lateau, la stigmatisée belge, étaient encore plus extraordinaires : on les trouvera relatés tout au long dans l'intéressant ouvrage de Prosper Despine(2). Cette malade, dont la bonne foi était hors de doute, et qui d'ailleurs, a été observée, à plusieurs reprises, par un médecin bien connu (le docteur Warlo-
(1) Mauriac et Verdalle. L'extatique de Foutet. Bordeaux,
(2) Despine (P.). Etude scientifique sur le somnambulisme. Paris, 1880.
Barth. 3
mont), avait des attaques de somnambulisme extatique pendant lesquelles elle assistait, en imagination, à toutes les scènes de la Passion, depuis le jardin des Oliviers jusqu'à l'agonie sur la croix ; elle a offert, en outre, pendant plusieurs années, le phénomène de la stigmatisation, sur lequel nous aurons à revenir à propos du somnambulisme provoqué. Cette observation prêterait à des réflexions intéressantes, mais le temps nous presse, et nous contraint d'abréger.
d). Somnambulisme à l'état de veille (cérébration inconsciente de Carpenter). — Chez le noctambule et le somnambule proprement dits, l'accès survient toujours à l'occasion et pendant la durée du sommeil naturel. Dans l'extase, le fait est moins constant, mais presque toujours la crise est précédée et suivie par une période de torpeur très analogue au sommeil.
Dans les formes qui nous restent à décrire, les malades entrent souvent en somnambulisme sans sommeil préalable, àla sui te d'une secousse qui peutpasser inaperçue pour les assistants, mais qui a pour effet de supprimer brusquement la conscience du moi et de transformer l'individu en automate, mais en automate intelligent, s'il est permis d'associer ces deux mots. Les sujets atteints de la sorte méritent assez bien le nom de somnambules à l'état de veille -, ils offrent, à son plus haut degré, le phénomène que Carpenter a désigné sous le nom de cérébration inconsciente: ils semblent jouir du plein exercice de leurs facultés, mais le frein de la conscience, le self-control, comme disent les Anglais, leur fait défaut; sans défense contre les impulsions passionnelles, ils marchent dans les voies les plus dangereuses ou les plus coupables avec autant d'insouciance que le somnambule ordinaire sur la crête d'un toit.
On peut citer, comme type de ce genre, les phénomè-
nés qui s'observent parfois clans l'épilepsie, surtout lorsqu'elle affecte la forme incomplète ou larvée. Comme l'ont bien montré Trousseau (1) et Herpin de Genève (2), certains épileptiques éprouvent, à la suite d'un accès, d'un simple vertige, une absence prolongée dans laquelle ils perdent la conscience de leurs actes. Leur aspect extérieur est à peine modifié, cependant l'observateur prévenu est frappé de l'étrangeté de leur expression, du caractère nerveux et saccadé de leurs paroles et de leurs gestes. En cet état, ils continuent leurs occupations habituelles ou se livrent à des actes impulsifs parfois très dangereux pour leur entourage. Au bout d'un temps variable, ils reprennent tout à coup possession d'eux-mêmes et perdent en même temps tout souvenir de ce qui s'est passé depuis le début de l'accès : il y a une lacune dans leur mémoire. Toutefois, cette amnésie n'est pas toujours absolue, et les malades arrivent quelquefois, en s'aidant des traces matérielles, à retrouver par association d'idées un souvenir confus de leurs actes.
Herpin a raconté l'histoire d'un docteur en droit, épileptique, qui, souvent pris dans la rue d'un vertige, perdait le sentiment de son existence et ne se retrouvait qu'au bout d'un certain temps, ayant parcouru un long chemin à pied sans se heurter ni se faire mal, ou ayant pris l'omnibus dans une direction opposée à celle où il voulait aller. Le même individu, pris d'un accès en chemin de fer, descend à une station, bien avant son point d'arrivée et se réveille quelques minutes après, se promenant sur le quai, le train parti. Les employés lui apprirent qu'ils avaient fait de vains efforts pour le décider à remonter en voiture.
(1) Trousseau. Clin, médicale, 4e édition, t. II, p. 102 et suiv.
(2) Herpin. Des accès incomplets d'épilepsie. Paris, 1807, p. 154 et suiv.
11 ne s'agit là que d'accès de courte durée, mais on en a observé de beaucoup plus longs: par exemple, le fait rapporté par Zierl(l), d'un colporteur qui avait été blessé d'un éclat d'obus à la tête pendant la guerre de 1870, et atteint consécutivement d'une hémiplégie droite, ayant duré six mois. Guéri de ces accidents, cet homme avait fréquemment des accès d'épilepsie, et dans l'intervalle il était pris, une ou deux fois par mois, d'une absence pendant laquelle il perdait conscience de lui-même. Son caractère, fort doux d'habitude, changeait alors entièrement ; il devenait violent et querelleur, se grisait au cabaret, battait tout le monde et finissait par se faire arrêter. Revenu à lui, il ne se rappelait rien de ce qui s'était passé pendant la crise et ne pouvait concevoir les causes de sa frénésie soudaine.
Plus curieux encore, peut-être, sont les faits du même genre observés par Crothers (2) dans l'alcoolisme chronique. Chez certains malades, l'absence peut durer plusieurs jours et ne se trahir par aucun désordre apparent: les facultés cérébrales semblent s'exercer normalement, mais la notion du moi est suspendue ; le sujet est complètement ignorant de son existence et par conséquent de sa responsabilité. Les observations de Crothers mériteraient d'être reproduites ; nous donnerons seulement le résumé de l'une d'elles, relative à un avocat qui avait été lui aussi, blessé à la tête d'un éclat d'obus pendant la guerre de la Sécession, et qui avait pris l'habitude de l'alcool dans les périodes de travail excessif auxquelles sa profession l'obligeait. Il était alors sujet à des absences prolongées que sa femme, seule instruite de sa mala-
(1) Zierl. Gerichtlich-psychiatrische Mittheilungen. Priedreich's Blatt fur gerichtl. Medicin, p. 345, 18S2.
(2) Crothers. Cérébral trance or loss of consciousness and meraoryin inebriety. The quarterly Journal of inebriety.t.IV, n* 1, 1880.
die, observait très exactement. Un matin, après plusieurs nuits passées au travail, dans la préparation d'un procès difficile, il boit plusieurs verres de whiskey avant d'aller au tribunal, perd aussitôt la conscience de lui-même et se réveille seulement trente heures après, sans la moindre idée de ce qui s'était passé. Or, pendant ce temps, il avait dirigé les débats avec beaucoup de présence d'esprit, reçu le serment des jurés, plaidé avec sang-froid, puis, rentré chez lui, avait écrit un long mémoire en vue de l'appel, avait dormi et s'était levé le lendemain matin pour travailler encore avant déjeuner. Et tout cela était une page blanche dans le livre du souvenir.
Dans les accès de ce genre, dont nous n'aurions pas de peine à multiplier les exemples, la conscience du moi n'est pas toujours complètement abolie, et parfois le sujet éprouve le sentiment vague qu'il n'est pas dans son état normal. Il en était ainsi dans le cas, relaté par Pochon (1), d'un étudiant en médecine qui tombait en somnambulisme à la suite d'une tension morale un peu forte ou d'un bruit même léger. D'après l'auteur, qui avait souvent l'occasion de l'observer pendant ses crises, il était alors presque comme éveillé, mais son visage prenait un air de méfiance, sa voix devenait brusque, son caractère brutal; il tutoyait tout le monde et injuriait ceux qui lui résistaient. Sauf cela, il pensait, parlait et agissait comme dans l'état de veille, vaquait à ses occupations ordinaires ; seulement il était sans cesse préoc cupé de la crainte qu'on ne s'aperçût de son état, n'aimait pas qu'on le regardât de trop près et assuraitvolontiersà ses camarades qu'il ne dormaitpoint. Pochon, qui seul conservait sur lui quelque influence, parvenait cà le faire sortir de sa crise en le saisissant par le milieu du corps et en le tenant plusieurs minutes embrassé, malgré sa
(1) Pochon. Observation de somnambulisme naturel. Arch. de méd., 1" série, t. XIV, 1827.
résistance. Il s'éveillait alors et un profond étonnement se peignait sur sa figure. 11 ne se rappelait rien de ce qui s'était passé. Mais cà l'accès suivant il retrouvait le souvenir de l'état somnambulique antérieur, sans perdre la conscience de ce qu'il avait fait dans l'état de veille.
Nous trouvons dans cette intéressante observation une ébauche de l'état d'amnésie périodique qui se rencontre dans les formes les plus élevées du somnambulisme et qu'il nous reste à étudier.
e). Somnambulisme périodique et doublement de la personnalité. — Jusqu'ici nous avons vu les accès somnambuliques rester à l'état d'exception, d'accident en quelque sorte dans la vie des sujets. Que si ces accès deviennent périodiques et si, comme nous l'avons observé chez le malade de Pochon, ils se relient les uns aux autres par la réviviscence de la mémoire d'une crise à l'autre, on aura le tableau bizarre dont les observations bien connues de Mesnet et surtout d'Azam nous offrent des exemples saisissants, d'une personne dont la vie s'écoule pour ainsi dire en partie double, l'existence normale étant coupée par la période de vie somnambulique, sans que l'esprit parvienne à saisir la filiation de ces deux états et à combler les lacunes qui se produisent périodiquement dans la mémoire.
A vrai dire, ce doublement de la personnalité est rarement complet : dans la plupart des faits connus, tandis que les malades à l'état de veille n'ont aucune connaissance de ce qui s'est passé dans l'état somnambulique, ils conservent dans ce dernier état la conscience plus ou moins précise de ce qui s'est passé pendant la veille. Il en résulte cette conséquence bizarre que l'état somnambulique devient à leurs yeux l'état normal, celui où ils retrouvent la pagination complète du livre de leur vie, tandis que l'autre état leur semble un chaos d'incerti-
tiule, égarés qu'ils sont à chaque minute par mille objets, par mille notions dont l'origine leur échappe, parce qu'elle remonte à l'époque d'une de leurs crises.
C'est ce qui avait lieu pour le malade de Pochon, dont nous avons résumé l'observation tout à l'heure ; c'est ce qu'éprouvait au plus haut degré FélidaX..., la célèbre malade dont Azam (1) a fait connaître l'histoire en 1876, à la Société médico-psychologique de Paris.
Chez cette jeune femme, manifestement hystérique, les accès avaient débuté à l'âge de 15 ans, et n'avaient d'abord qu'une durée assez courte: tout à coup, au milieu d'une occupation quelconque, la malade s'arrêtait brusquement, sa tête se penchait sur sa poitrine, ses mains devenaient inertes ; elle tombait dans un sommeil profond accompagné d'analgésie cutanée absolue, et dont on ne pouvait la faire sortir par aucune excitation extérieure. Mais au bout de quelques minutes elle s'éveillait spontanément, et alors tout lui semblait différent: elle devenait gaie, active, ne se plaignait plus d'aucun malaise; elle semblait exaltée, ses facultés paraissaient plus développées et plus complètes et elle se souvenait de tout, aussi bien de ses crises antérieures que de sa vie normale. Au bout de trois ou quatre heures sa gaieté disparaissait tout à coup, sa tête se fléchissait de nouveau sur sa poitrine et elle retombait dans l'état de torpeur du. début. Trois ou quatre minutes se passaient ainsi au bout desquelles elle ouvrait les yeux, pour rentrer dans son existence ordinaire, sans aucun souvenir de ce qui s'était passé pendant la crise.
Avec les années, la durée des accès cle somnambulisme (ou de condition seconde suivant l'expression d'Azam) avait augmenté au point de remplir la vie presque entière, et toujours, lorsqu'enfin la terminaison de l'accès
(1) Azam. Amnésie périodique ou dédoublement de la vie, Ann. méd. psycholog., 5° sér., t. XVI, 1876.
ramenait pour quelque temps l'état normal (la condition première pour mieux dire), tout ce qui s'était passé pendant la crise était effacé de la mémoire. Il en résulte que Félida, pendant les courtes périodes d'état soi-disant normal se trouvait très malheureuse; des événements survenus pendant les semaines (ou même les mois) qu'avait duré la condition seconde, elle n'avait nul souvenir : les faits de la vie journalière, les incidents de famille, les opérations de son commerce lui échappaient totalement, et il fallait qu'elle fît d'incessants efforts pour échapper aux mille difficultés où la plongeait cette amnésie périodique. Son état était d'autant plus pénible qu'elle avait perdu jusqu'à la notion du temps; quelle que fût la durée de l'accès, sa mémoire tendait à réunir les deux périodes * de condition prime, comme si elles n'avaient été séparées que par un court sommeil : endormie en plein été, elle se réveillait en hiver, revenant du convoi d'un de ses proches qu'elle s'imaginait avoir vu la veille en bonne santé. Selon l'expression du célèbre observateur bordelais, elle éprouvait alors le même isolement que le marin qui toucherait la terre, après une longue navigation sur une mer déserte, sans chronomètre ni boussole.
Dans une autre variété plus rare d'amnésie périodique, les souvenirs de chaque état sont effacés pendant l'état opposé; le doublement de la personnalité est alors complet. L'exemple le plus net de cette singulière aberration mentale est celui de Mac Nish, dont nous donnons le résumé d'après Ribot (1).
« Une jeune dame américaine, après un sommeil prolongé, perdit le souvenir de tout ce qu'elle avait appris. Sa mémoire était devenue une table rase. Il fallut tout lui rapprendre. Elle fut obligée d'acquérir de nouveau l'iiabitude d'épeler, de lire, d'écrire, de calculer, de con-
(1) Ribot. Les maladies de la mémoire, 3° édit., p. 70,
naître les objets et les personnes qui l'entouraient. Quelques mois après elle fut reprise d'un profond sommeil, et quand elle se réveilla elle se retrouva telle qu'elle avait été avant son premier sommeil, ayant toutes ses connaissances et tous les souvenirs de sa jeunesse, par contre ayant complètement oublié ce qui s'était passé entre ses deux accès. Pendant quatre années et au delà, elle a passé périodiquement d'un état à l'autre, toujours à la suite d'un long et profond sommeil.... Elle a aussi peu conscience de son double personnage que deux personnes distinctes en ont de leurs natures respectives. Par exemple, dans l'ancien état, elle possède toutes ses connaissances primitives. Dans le nouveau, elle n'a qu'une pauvre écriture maladroite, ayant eu trop peu de temps pour s'exercer. Si des personnes lui sont présentées dans un des deux états, cela ne lui suffit pas; elle doit, pour les connaître d'une manière suffisante, les voir dans les deux états. Il en est de même des autres choses. »
Ces faits s'écartent assurément beaucoup du somnambulisme ordinaire, tel que nous l'avons défini au début de ce chapitre ; ils nous paraissent néanmoins devoir lui être rattachés au point de vue nosologique. En effet, à regarder les choses de près, c'est toujours la même série de phénomènes : à la suite de l'engourdissement du sommeil, ou d'une torpeur qui lui ressemble, l'harmonie des fonctions du système nerveux est troublée, leur association est rompue, certaines facultés se développent à l'excès, d'autres sont frappées comme de paralysie, le sentiment du moi, résultat de l'équilibre et du jeu régulier de tout le système, est anéanti ou tellement modifié qu'il ne se reconnaît pas lui-même : en cet état, l'imagination, la mémoire des faits sont le plus souvent surexcitées, rarement abolies ; la mémoire routinière et semiorganique des mouvements, presque toujours exaltée, sert de guide au système locomoteur, qui fonctionne avec
une énergie une coordination remarquables ; les sens, rarement inactifs, ne s'exercent que sur un petit nombre d'objets à l'exclusion des autres, et acquièrent souvent par cette conentration même une acuité supérieure à celle dont ils jouissent d'habitude; les facultés de raisonnement et de jugement s'exercent parfois avec une régularité et une souplesse qui donne l'illusion du libre arbitre, mais qui n'est qu'un effet réflexe, résultat des impulsions d'origine interne ou externe, auxquelles le cerveau obéit sans en avoir conscience.
Le sujet vit ainsi d'une vie nouvelle pendant un temps plus ou moins long, puis tout à coup l'activité factice du cerveau s'éteint, le malade retombe dans une torpeur plus ou moins profonde, pendant laquelle les fonctions reprennent leur équilibre, et quand il se réveille c'est pour se retrouver tel qu'il était avant la crise. Les actes qu'il a commis durant son sommeil n'existent pas pour lui; ce sont les actes d'un autre homme, ce ne sont pas les siens, et s'il s'en souvient, c'est.uniquement en qualité de témoin, comme on se souvient d'un rêve. C'est seulement dans l'accès suivant, avec le retour de l'état somnambulique, que le souvenir de cet état émergera de sa mémoire.
§ IV. — Etiologie et nature du somnambulisme.
Si on parcourt avec attention les observations de somnambulisme spontané dispersées dans les auteurs, il est aisé de se convaincre que cette affection, que ce syndrome, pour mieux dire, est toujours précédé et accompagné d'autres manifestations révélant un état pathologique du système nerveux.
Tantôt il survient chez des individus réputés bien portants, mais entachés d'hérédité nerveuse; d'autres fois il se montre dans le cours d'une affection encéphalique.
Rare dans les phlegmasies cérébrales proprement dites, il s'observe parfois dans certaines phrénopathies d'origine toxique ou toxémique ; mais il appartient surtout aux névroses, telles que l'épilepsie (idiopathique ou consécutive à un traumatisme du crâne) et surtout l'hystérie. Neuf fois sur dix, cette dernière joue un rôle dans sa production.
Quelle que soit son origine, le somnambulisme se développe presque toujours à la suite d'un trouble psychique qui constitue la cause occasionnelle de l'accès. Chez les hystériques, une contrariété, un chagrin, une émotion vive sont les causes les plus habituelles; quelquefois même chez les somnambules d'habitude, une forte tension intellectuelle, une excitation sensorielle même légère, suffit à provoquer la crise. L'influence de l'imitation, souvent signalée, et sur laquelle nous aurons à revenir dans une autre partie de ce travail, agit plutôt en développant la névrose causale qu'en faisant naître le somnambulisme lui-même. Chez les épileptiques, chez les alcooliques, la cause occasionnelle est parfois difficile à saisir; cependant l'influence d'une fatigue nerveuse exagérée, d'un excès, a été signalée par plusieurs auteurs.
Peut-on, en se basant sur l'étiologie, déterminer quelle est la nature des phénomènes somnambuliques? Les tentatives faites dans ce sens ont donné jusqu'ici peu de résultats.
Un fait apparaît manifeste : c'est que des troubles à début aussi subit, à durée aussi courte, à terminaison aussi instantanée, que ceux qui signalent l'accès somnambulique ne peuvent être que de nature dynamique ou fonctionnelle.
Mais quel est leur mécanisme? Despine, se basant sur les phénomènes produits par l'anesthésie chloroformique, a cru pouvoir avancer que le trouble nerveux d'où résulte le somnambulisme était dû h une modification
circulatoire dans le cerveau; mais pour se mettre d'accord avec les faits, il est contraint d'ajouter que la paralysie encéphalique d'origine circulatoire est produite tantôt par une hypérémie, tantôt par une anémie des parties correspondantes du cerveau ; il explique ces anémies et ces lrypérémies par des actions réflexes. Un peu plus loin, il est obligé, en présence des phénomènes de transfert et de leur soudaineté, d'admettre des paralysies nerveuses sans modification circulatoire. Nous aurons l'occasion d'examiner cette question à propos de la pathogénie du sommeil nerveux provoqué; nous montrerons que la théorie vasculaire n'explique rien et doit être délaissée.
Si l'on veut absolument faire une hypothèse, il est bien plus rationnel d'admettre que dans le somnambulisme comme dans une série d'autres affections dites psychiques, les éléments nerveux sont modifiés directement dans leur excitabilité, que dans chacun des territoires distincts, dont la réunion constitue les centres nerveux, l'excitabilité peut être diminuée ou accrue, et qu'elle est souvent diminuée dans certains centres par ce fait même qu'elle est momentanément exaltée dans d'autres.
La théorie de l'inhibition, si brillamment soutenue par le professeur Brown-Séquard, dans plusieurs travaux récents, trouve ici son application : que l'on suppose une portion de l'encéphale, celle qui préside à la mémoire, par exemple, surexcitée morbidement par une impression extérieure violente, il est facile de concevoir que l'excitation puisse réagir sur certains centres voisins, réveiller de proche en proche certaines facultés qui, parle mécanisme ordinaire, peuvent mettre en jeu les organes de la vie de relation. Mais en même temps que cette activité désordonnée se manifeste dans certains départements du centre nerveux encéphalique, d'autres régions sont frappées par une de ces actions d'arrêt si fréquentes dans le mécanisme du système nerveux, et leur activité entière-
mentparalysée faitcontraste avec la surexcitation des premières. De là ces dissociations si variées que nous avons passées en revue, et qui ont toutes un lien commun, l'absence ou tout au moins l'obnubilation du moi, de cette faculté supérieure aussi appelée la conscience, qui contrôle et régit toutes les autres facultés, mais qui semble être l'émanation de leur harmonie, car il suffît pour qu'elle s'obscurcisse que cette harmonie soit troublée.