DU SOMMEIL LÉTHARGIQUE ET DES ATTAQUES DE SOMMEIL
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, l'activité psychique inconsciente s'exalter pendant le sommeil, réagir sur les organes de la vie de relation, et les faire fonctionner d'une manière parfois très analogue à l'état de veille.
Nous allons maintenant envisager une série de faits absolument différents, caractérisés par une abolition progressive de l'activité encéphalique chez l'homme endormi, supprimant en lui d'abord les impressions extérieures vagues, puis encore les images autochtones, d'où naissent les rêves, et paralysant quelquefois les opérations de la vie organique, au point de réduire le sujet à un état comateux qui est alors vraiment l'image de la mort.
Cette forme de sommeil morbide, à laquelle nous conserverons le nom de léthargie que l'usage a consacré, peut se présenter sous des aspects variés, selon le degré de brusquerie, d'intensité et de durée des phénomènes. Tantôt elle est seulement caractérisée par un invincible
besoin de dormir, survenant d'une manière brusque et en dehors des habitudes du sujet ; le sommeil, quoique profond, n'est pas accompagné d'insensibilité et sa durée ne dépasse guère les limites normales : c'est le trouble fonctionnel qu'on désigne, d'après Gélineau, sous le nom de narcolepsie. Tantôt le malade est pris, à des intervalles variables, de crises d'assoupissement qui affectent la forme de véritables attaques et qui le laissent pendant plusieurs jours, plusieurs semaines ou môme plusieurs mois, complètement insensible aux excitations extérieures : ce sont les attaques de sommeil, les accès léthargiques proprement dits, de Briquet et des anciens auteurs. Rarement enfin l'état soporeux devient si profond que le pouls, la respiration se ralentissent, que la température s'abaisse et que le sujet, inerte et glacé, prend l'aspect d'un cadavre : c'est la mort apparente, ce phénomène rare qui a défrayé les légendes populaires et les fictions des romanciers.
Nous décrirons brièvement ces trois états et nous dirons ensuite quelques mots d'une affection très obscure, dont le tableau clinique, seul bien connu, paraît offrir quelque ressemblance avec celui du sommeil léthargique observé dans nos climats : la maladie du sommeil ou hypnosie des nègres de Guinée.
§ I. — Narcolepsie ou somnolence invincible.
Gélineau (1) et Ballet (2) ont décritsous ce nom un phénomène caractérisé par l'invincible tendance au sommeil se reproduisant non plus seulement chaque soir, à l'heure du repos, mais plusieurs fois par jour et à tout
(1) Gélineau. De la narcolepsie. Gaz. des hôp.,nos 79 et 80,
(2) Ballet. Coutrihution à l'étude du sommeil pathologique. Revue de médecine, 1882.
moment do la journée. Les malades de ce genre dorment littéralement debout : un moment de silence, de recueillement intellectuel, suffit pour amener l'assoupissement. Le balancement d'une voiture, le bruit de la voix d'un professeur en chaire, l'harmonie d'un concert ont sur eux la même influence.
Mais c'est surtout pendant et après les repas que la somnolence est irrésistible : la tête alors s'appesantit des bâillements incessants se produisent et au bout d'un instant le malade tombe dans un sommeil profond, souvent accompagné de ronflement, d'où il est très difficile de le tirer. Quand on réussit à le réveiller, quelques moments lui sont nécessaires pour reprendre le cours de ses idées.
Chez certains individus, la tendance au sommeil est si prononcée que pendant leur travail journalier, au milieu même d'une conversation d'affaires, ils s'arrêtent et s'endorment sans même changer de position. Une jeune fille, dont notre ami le Dr Féré nous a communiqué l'observation, était prise de somnolence dès neuf heures du matin et obligée de travailler debout pour ne pas s'endormir; encore arrivait-il qu'elle s'appuyait machinalement contre un meuble et s'endormait clans cette posture.
Un malade de 50 ans, observé par Marrotte (1), s'endormait malgré lui à table, en voiture, en parlant même ; nous devons ajouter qu'il avait largement usé de la bonne chère et des plaisirs vénériens.
Le malade dont Gélineau a rapporté l'histoire était pris de ces accès de somnolence jusqu'à deux cents fois par jour; les émotions gaies ou tristes, les spectacles extérieurs, les préoccupations d'affaires, loin de le réveiller, ne faisaient que provoquer les crises.
(1) Marrotte. Un cas de maladie du sommeil. Union médicale, 1862.
Un jeune garçon de 14 ans, observé par Thûmen (1), s'endormait aussitôt assis. Lorsqu'on l'interpellait, il répondait mollement comme au sortir d'un profond sommeil. Si on lui mettait des aliments dans la bouche, il les mâchait et les avalait machinalement. Le soir l'état soporeux augmentait à tel point qu'il devenait impossible de le réveiller.
Un jeune paysan, cité par Fricker (2), avait éprouvé à la suite d'une insolation une légère congestion cérébrale avec perte de connaissance de quelques minutes. Depuis lors il était repris dix ou douze fois par jour, dans tous les actes de la vie, de crises de sommeil. On le voyait rester immobile, fermer les yeux, pencher la tête et s'endormir. Au bout de quelques minutes, il se réveillait brusquement avec un air d'effroi et accusait une sensation de pression au creux de l'estomac. Quand l'auteur le vit, il s'endormait même en parlant et on ne s'apercevait de son état qu'à l'incohérence de son discours.
Les causes delanarcolepsie sont encore mal connues : selon Ballet, tout ce qui est de nature à gêner la nutrition de la cellule nerveuse doit hâter le moment de la fatigue organique et provoquer le besoin du repos. Or, la nutrition de la cellule nerveuse peut être entravée, soit par une gêne de l'hématose résultant du ralentissement de la circulation (affections cardiaques, athérome artériel), soit par une altération du liquide sanguin trop chargé de principes nuisibles (maladies par ralentissement de la nutrition, diabète, urémie), soit enfin par un trouble primitif de l'activité des organites cérébraux, comme cela paraît être le cas chez les névropathes. Cette dernière cause n'est pas la moins fréquente, assurément; nous
(1) Thiïmen. Ein Fall von Schlafsucht. Canstatt's Jahresbericht, 1841.
(2) Fricker. Ein Fall von SchUfsucht. Med. Corr. Blatt. des Wiïrtemb. ârztl. Vereins. Band IX, 1841.
allons la voir presque seule en action dans les formes plus élevées du sommeil léthargique.
§ II. — Attaques do sommeil ( trance des auteurs anglais ).
Les observations de sommeil léthargique et prolongé ne sont pas très nombreuses dans la science; encore parmi celles qui ont été publiées sous ce titre en trouvet-on plusieurs qui n'ont rien de commun avec le sommeil. Il est, en effet, une forme d'aliénation mentale, désignée par Baillarger sous le nom de mélancolie avec stupeur, dans laquelle les malades demeurent parfois pendant des mois entiers en proie à une immobilité, à une inertie qui ressemble à un profond sommeil : ces malades semblent ne rien voir, ne rien entendre; les excitations cutanées les laissent indifférents ; ils refusent toute nourriture et on est obligé pour les alimenter de recourir à la sonde œsophagienne ; mais souvent, lorsqu'ils ne se croient pas surveillés, on les voit ouvrir les yeux, faire quelques mouvements bien évidemment volontaires, prendre par exemple leur vase de nuit pour satisfaire un besoin naturel. Ces malades ne dorment pas, mais par une impulsion morbide singulière, ils font obstinément semblant de dormir. Les observations de Legrand du Saulle (1), de Semelaigne (2), de Gairdner (3), nous paraissent appartenir à cette catégorie de faits ; nous ne pouvons y insister.
Les véritables attaques de sommeil sont observées le plus souvent chez des femmes hystériques, plus rarement chez des hommes atteints de la même névrose. L'excel-
(1) Legrand du Saulle. Gaz. des hôp., 1869.
(2) Semelaigne. Du sommeil pathologique chez les aliénés. Paris, 1885.
(3) Gairdner. Case of léthargie stupor or trance. The Lancet, 22 déc. 1883.
Barth. 4
lente description qu'en ont donnée Bourncville et Regnard (1) est le document le plus complet que nous possédions sur cette question ; nous la reproduisons presque textuellement.
L'accès débute quelquefois par une attaque hystérique; plus souvent il est simplement annoncé par des modifications de l'humeur, de l'agacement, de la tristesse, ou au contraire une gaieté immodérée. La tête est lourde, les paupières se ferment, il y a parfois des hallucinations de la vue comme celles que Maury a décrites dans la phase intermédiaire à la veille et au sommeil (hallucinations hypnagogiques). Au bout d'un certain temps, pouvant varier de quelques minutes à plusieurs heures, le sommeil s'établit et devient progressivement si profond qu'il est impossible de le faire cesser.
La face est alors rouge, chaude, quelquefois mouillée de sueur; les paupières sont fermées et animées de petites contractions très rapides. Pour les écarter, il faut vaincre une certaine résistance; on constate alors que les globes oculaires sont légèrement convulsés en haut et présentent du nystagmus ; les pupilles très dilatées réagissent assez bien à la lumière. Les membres sont tantôt complètement rigides, tantôt présentent des alternatives de rigidité et de souplesse ; les mâchoires sont souvent contracturées, les lèvres serrées laissent parfois écouler un peu d'écume.
Il y a souvent des secousses musculaires et même de ces grands mouvements en arc de cercle que M. Charcot désigne sous le nom de salutations. L'excitabilité musculaire réflexe est tantôt diminuée, tantôt augmentée. Rarement les membres conservent la position qu'on leur fait prendre; plus souvent, après s'être laissé fléchir plus ou moins facilement, ils reprennent lentement leur
(1) Bourneville et Regnard. Iconographie photographique de la Salpêtrière, t. III, 1879-1880.
position primitive. 11 y a anesthésie scnsitive et sensorielle complète ; une lumière vive, un bruit violent sont sans action ; la piqûre, le pincement, le froid n'en ont pas davantage ; seul quelquefois le passage d'un fort courant faradique réussit à réveiller momentanément le sujet.
Le pouls est régulier, entre 84 et 92; la respiration, habituellement calme, devient par instants stertoreuse et précipitée. La température centrale peut s'élever de quelques dixièmes de degrés ; d'ordinaire elle s'écarte peu de la normale.
Dans certains cas, le malade refuse toute nourriture, et on est obligé d'employer la sonde œsophagienne ; d'autres fois, des mouvements automatiques de déglutition se produisent au contact d'une cuiller introduite dans la bouche et on arrive à faire ingérer de la soupe et d'autres aliments liquides. Les digestions s'exécutent en général bien ; cependant on observe parfois des vomissements ; le ventre est ballonné, bruyant; les selles sont rares et il est nécessaire de les provoquer par des lavements ; les urines, très peu abondantes, sont rendues involontairement. Fait remarquable : en dépit d'une alimentation presque toujours très insuffisante, les malades maigrissent peu, conservent même souvent un embonpoint très satisfaisant. 11 semble que chez eux les échanges organiques soient réduits au minimum et que la nutrition ait subi cette espèce de ralentissement qu'on observe chez les animaux hibernants pendant leur longue torpeur (1) . C'est là du reste un fait très fréquemment observé chez les hystériques, même en dehors du sommeil, comme
(1) Les expériences récentes de M. Debove ont montré (Soc. méd. des hop. 14 août 1885) qu'on pouvait par voie de suggestion provoquer chez des hystériques un jeûne volontaire et absolu de quinze jours, sans qu'il en résulte aucune altération de la santé autre qu'une légère diminution de poids.
l'ont montré les travaux depuis longtemps classiques de Lasègue et du professeur Cliarcot.
La durée des attaques de sommeil est très variable : elle n'est parfois que de douze ou vingt-quatre heures ; elle peut atteindre quinze jours, comme chez la malade observée par Berdinel et Monod, plusieurs mois, comme dans le fait de Burette, cité par Semelaigne, d'après le Dictionnaire des Sciences médicales, et même des années entières, comme chez une jeune fdle dont Jones a rapporté l'histoire.
M. Charcot nous a montré cà la Salpêtrière une malade sujette aux attaques de sommeil depuis plus de quinze ans et qui, dans ces dernières années, a dormi presque sans interruption, sauf de courts intervalles.
La physionomie des malades pendant la durée de ces longs accès n'est pas toujours identique; à des périodes de résolution complète peuvent succéder des périodes de contracture. A des intervalles variables, on observe des mouvements automatiques; les malades semblent lutter, faire des efforts pour écarter d'elles des êtres ou des objets imaginaires ; elles poussent des plaintes étouffées ou appellent au secours à haute voix ; leur physionomie exprime la terreur ; nul doute que des rêves pénibles ne soient la cause de ces manifestations. Dans d'autres cas, le sommeil est interrompu par de grandes attaques convulsives, offrant à l'état d'ébauche les traits de la grande attaque d'hystérie.
Le réveil survient parfois brusquement, annoncé tantôt par un accès convulsif, tantôt par des rires, des pleurs, de l'excitation et du délire. D'autres fois les malades sortent progressivement de leur torpeur: la sensibilité se réveille peu à peu, la parole revient, d'abord vague et comme en rêve, puis plus nette; les membres peuvent rester encore quelque temps inertes, ils retrouvent cnsuilc peu à peu leurs fonctions. Souvent, au mo-
ment du réveil, les malades ont la vue troublée, sont même complètement amaurotiques : ils se plaignent de courbature et de douleurs de tête. Mais bientôt tous ces symptômes se dissipent et le malade rentre dans l'état normal, pour retomber bientôt dans un nouvel accès léthargique, ou dans quelque autre des accidents innombrables de la grande névrose.
Ce tableau général se modifie de mille manières, selon les sujets, et on peut dire qu'il n'y a pas deux observations de sommeil léthargique qui soient tout à fait semblables. Un soldat de 25 ans, observé par Marduel (1), ayant reçu un soufflet, fut pris de tremblement général et tomba une heure après dans un sommeil profond d'où il fut impossible de le tirer et qui dura soixante et onze heures ; des accès analogues se répétèrent ensuite une ou deux fois par mois. Pendant son sommeil, le malade avait l'aspect ordinaire des gens endormis, le pouls plein et régulier battait 84, la respiration était calme, la peau humide et fraîche, l'analgésie cutanée absolue ; en lui projetant de l'eau froide au visage, on produisait des contractions réflexes des muscles de la face, surtout de l'orbiculaire des paupières. Le malade changeait de lui-même et doucement de position, mais si on essayait de le bouger, on provoquait une rigidité tétanique, d'abord des membres supérieurs, puis des inférieurs et enfin de tout le corps, y compris le diaphragme ; cet état convulsif durait quelques secondes, puis le malade reLombait clans la résolution. Il s'éveillait de lui-même au boutd'un, deux ou trois jours, et jouissait d'une santé normale dans l'intervalle des accès.
Le malade de Ward Cousins (2), un fermier âgé de 43 ans, était sujet depuis vingt ans à des accès de som-
(1) Marduel. Lyon médical, n° 22, 1872.
(2) Ward Cousins. Note sur un cas singulier de sommeil profond et prolongé. Med. Times and Gaz., 18 avril 1863 et 2J juin 1805.
meil qui remplissaient sa vie presque entière : les crises débutaient ordinairement le soir, par un assoupissement brusque, différant peu en apparence du sommeil naturel. Mais il était impossible de le réveiller par aucun moyen ; les oreilles et les extrémités étaientpâles, les pupilles un peu dilatées, le pouls lent et faible, la respiration calme et superficielle; il n'y avait jamais de rêves, jamais d'incontinence d'urine pendant les accès (ce qui démontre un ralentissement marqué des sécrétions). La crise durait deux à cinq jours puis se terminait par un réveil brusque et spontané. Après un intervalle dépassant rarement six ou huit heures, survenait un nouvel accès. Pendant ces courtes rémissions, l'intelligence semblait entière. La santé générale était bonne et se maintenait telle lorsque Ward Cousins revit le même malade deux ans plus tard.
Une jeune fille de 27 ans, observée par Jones (1), dormait sauf de courts intervalles depuis dix-huit années ; le visage était calme pendant le sommeil; les bras croisés sur la poitrine étaient animés de secousses tétaniques incessantes. De temps en temps la tête était violemment tirée d'un côté à l'autre, pendant une minute, puis il y avait un temps de repos, suivi d'une période de contraction tonique des muscles du cou et du tronc, courbant la tête en avant {salutation de Gharcot) ; on notait des inspirations convulsives. L'anesthésie et l'inconscience étaient absolues.
Chez la malade de Berdinel (2) et Monod (3), désignée un peu à tort sous le nom de « la cataleptique de l'iiô-
(1) Jones. Remarkable case of protracted somnolence. New- York med. Record, mai 1869.
(2) Berdinel. Hystérie et catalepsie. Le cataleptique de l'hôpital Cochin. Arch. gén. de méd., 6° série, t. XXVI,
(3) Monod. Hystérie et catalepsie (suile de l'observation précédente). Arch. gén. de méd., 0e sér., t. XXIX, 1877.
pital Cochin », le début de la crise léthargique succédait à des accidents hystériques très variés et très manifestes (anorexie et vomissements, ischurie, tympanite abdominale, paraplégie hystérique). Le sommeil était coupé fréquemment, tantôt par des attaques de rigidité, tantôt par des crises de convulsions cloniques, par des accès de délire avec larmes, hallucinations de la vue et de l'ouïe, etc. L'alimentation impossible au début de la crise devenait assez facile au bout de quelques jours; les boissons, les potages et autres aliments semi-liquides étaient alors déglutis machinalement.
Une femme de 30 à 35 ans, dont le Dr Millard a bien voulu nous communiquer l'observation inédite, fut prise de sommeil léthargique à la suite d'une violente émotion morale : abandonnée en état de grossesse, elle avait été arrêtée comme vagabonde et conduite au poste. Apportée à l'hôpital Beaujon le 12 mai 1882, elle était dans la résolution complète sans raideur musculaire, avec anesthésie absolue de la peau et des muqueuses, paupières closes mais non contracturées, pupilles égales réagissant à la lumière. Les excitations même violentes ne produisaient aucun effet; il y avait rétention d'urine et constipation ; l'alimentation était possible : en écartant les dents à l'aide d'une cuiller, on lui versait dans la bouche du lait, du bouillon, de l'eau rougie qu'elle avalait machinalement. L'accès dura 74 jours, interrompu seulement par quelques périodes de demi-réveil pendant lesquelles la malade mangeait gloutonnement, mais semblait dans un état de torpeur intellectuelle très prononcée, ne répondant aux questions que par un murmure inintelligible. Elle était grosse de 4 mois au début de la crise, la fausse couche, qui s'opéra spontanément le 8 juillet, ne la réveilla pas et ne changea rien à son état; des douches froides, administrées deux fois par jour sur le conseil du professeur Charcot, amenèrent enfin un réveil définitif. La convales-
Ccnce, interrompue par une lièvre typhoïde de moyenne intensité, était complète deux mois après. Les renseignements qu'on put recueillir alors révélèrent des antécédents hystériques et des troubles mentaux déjà anciens. La malade n'avait conservé aucun souvenir de ce qui s'était passé avant et pendant la crise (1).
Ces quelques exemples permettent de bien saisir la physionomie clinique des accès de léthargie; ils font voir également par quels caractères ceux-ci se distinguent des cas de stupeur mélancolique auxquels nous avons fait allusion plus haut. Sans parler des antécédents qui pourraient éclairer le diagnostic, mais qui font souvent défaut, l'habitude extérieure diffère sensiblement dans les deux cas : tandis que l'individu en léthargie, insensible et inerte, poursuit jour et nuit son lourd sommeil, interrompu seulement par des crises convulsives ou par les * mouvements automatiques du rêve, le mélancolique, raidi dans son impassibilité voulue, contracte ses traits lorsqu'on s'approche, rentre dans le calme quand on s'éloigne, et la nuit venue, après avoir pris insensiblement la position la plus favorable, échange sa somnolence feinte contre un sommeil véritable, que décèlent parfois ses ronflements (Gairdner). — Bien plus, tandis que le premier, entièrement privé de conscience, laisse aller sous lui ses urines et ses matières fécales et parfois se défend contre la main qui l'alimente, l'aliéné, attentif à ce qui l'entoure, ouvre les yeux quand il ne se croit pas observé, se sert à propos du vase placé sous son lit et souvent même consomme à la dérobée les aliments qu'on laisse à la portée de sa main.
Ainsi qu'on a pu le voir par les observations qui précèdent, dans les attaques de sommeil l'hystérie est presque toujours en cause. On peut même dire, avec le profes-
(1) L'observation détaillée de ce cas est entre les mains de M. le docteur Millard, qui se propose de la publier.
seurCharcot, que très souvent ces accès léthargiques représentent un véritable état de mal hystérique. Tout le prouve : le mode de début après un accès de colère, ou une émotion vive (Marduel, Millard), l'existence d'attaques convulsives toniques ou cloniques (Ward-Cousins, Berdinel et Monod) qui parfois se répètent périodiquement à de très courts intervalles (Charcot, Bourneville et Regnard), comme chez cette dormeuse de la Salpètrière qui exécute toutes les quatre ou cinq minutes une salutation spasmodique ; la possibilité de réveiller, momentanémentau moins, beaucoup de cesmalades par la compression ovarienne ; enfin les accidents variés, amaurose, aphonie nerveuse, contractures, qui survivent parfois h l'attaque de sommeil tout comme aux grands accès hystériques.
Mais si l'hystérie est la cause la plus fréquente des attaques de sommeil léthargique, elle n'est cependant pas la seule. Le même phénomène peut être observé, bien que rarement, dans l'épilepsie.
Rousseau a cité un épileptiquequi, après une série de quatre crises, tomba subitementdans un profond sommeil, lequel se prolongea pendant quarante-huit heures, avec résolution musculaire complète, anesthésie cutanée, évacuations involontaires. Le réveil fut suivi d'un état vertigineux très pénible. Six heures après survint une nouvelle crise de sommeil qui dura vingt-quatre heures; puis nouveau réveil. Les mêmes accidents se répétèrent pendant quinze jours; le malade n'avaitaucune notion du temps pendant lequel il avait dormi.
On a également signalé des faits de sommeil prolongé clans l'aliénation mentale : Semelaigne, en dehors d'une observation personnelle que nous avons peine à rattacher au sommeil pathologique, a cité dans son intéressant
(1) Rousseau. L'Encéphale, 1881.
mémoire plusieurs cas qui paraissent se rapporter à cette cause, entre autres celui d'un nommé René Bcllanger (1), aliéné inoffensif, qui à la suite d'un bain forcé dans une rivière demeura immobile et s'endormit. Depuis lors il eut périodiquement, pendant plus de six ans, des accès de sommeil léthargique qui se reproduisaient deux fois par mois et duraient trois à quatre jours. 11 aurait été guéri par l'hydrothérapie.
Une observation plus récente a été publiée par Rousseau, dans le travail déjà cité, relativement à un malade atteint de démence qui tombait brusquement, comme s'il eût été pris d'apoplexie, dans un sommeil profond, lequel durait parfois dix-huit ou vingt heures. Les muscles étaient dans la résolution, les paupières animées de frémissements spasmodiques, les globes oculaires convulsés en haut; il y avait anesthésie cutanée complète, incontinence de l'urine et des matières fécales. A ces attaques de sommeil succéda bientôt un assoupissement continu, dontle malade sortait à demi lorsqu'on lui adressait la parole, pour y retomber l'instant d'après.
Jusqu'à quel point ce dernier fait se rapproche-t-il des cas plus nets que nous avons décrits au début de ce paragraphe? Il est difficile de le dire, et la même difficulté se retrouve pour un grand nombre d'autres observations. Il faut bien l'avouer, l'histoire du sommeil léthargique est encore à faire et avant de l'entreprendre il sera nécessaire de recueillir des matériaux plus scientifiques ■que ceux actuellement à notre disposition. En présence de faits disparates, et la plupart mal observés, nous ne pouvons qu'indiquer la voie ouverte aux chercheurs de l'avenir. Nous nous bornons, quant à présent, à exposer le peu que nous savons sur les attaques de sommeil, sans prétendre tenter une élude d'ensemble évidemment prématurée.
(1) Dict. des sciences médicales, t. XXVII, p. 549.
§ III. — Mort apparente.
Ceci n'est point une variété distincte, mais plutôt un accident du sommeil léthargique. Quelquefois, par une cause qui échappe, le malade en état de sommeil se refroidit progressivement, la respiration, de plus en plus lente, devient si faible et si superficielle qu'elle ne soulève plus le thorax, les battements du cœur diminuent aussi de fréquence et deviennent imperceptibles; une pâleur de cire couvre le visage du sujet; les membres sont dans la résolution complète; les pupilles dilatées ne réagissent pas à la lumière et les cornées, recouvertes d'un enduit épithélial, offrent l'aspect louche et terne qu'elles prennent d'ordinaire après la mort. Cet état peut se prolonger plus longtemps qu'on ne croirait : grâce à la faible ventilation pulmonaire qui s'opère par diffusion dans les voies aériennes, grâce aussi et surtout à la minime activité des échanges organiques chez leshystériques, l'étincelle de vie ne s'éteint pas et, au bout d'un temps qui peut dépasser vingt-quatre heures, la respiration reprend peu à peu, les battements du cœur et du pouls redeviennent appréciables, le sang circule de nouveau jusqu'aux extrémités et le malade ou se réveille ou continue à dormir du même sommeil qu'avant la crise.
Ces attaques pseudo-syncopales peuvent se répéter plusieurs fois dans le cours d'une période de sommeil léthargique; elles peuvent aussi se produire primitivement, presque sans prodromes, et il est certain que la mort apparente dans l'hystérie a parfois trompé le public et les médecins, et occasionné des inhumations précipitées; « Ex quo morbo tam sopitse inventée sunt noimullae ut tanquam mortuee sepulchris fuerint demandatse, quin et earu'm aliquœ utero gerentes in ipsis sepulchris peperierunt. » dit Zacchias. Bien que la plupart des histoires de ce genre soient des fables inventées parla crédulité du
vulgaire, il existe dans la science des observations authentiques : Forestus, Licetus ont constaté des accès de sommeil prolongé et de mort apparente chez des hystériques; Sydenham a constaté un refroidissement qui faisait ressembler le malade à un cadavre; Pomme, dans son traité des affections vaporeuses, cite l'observation d'une jeune fille sujette à la léthargie hystérique, et qu'on eût enterrée vivante, si on n'avait pas eu connaissance du retour périodique de ces accès.
Disons pourtant que les cas de ce genre ne sauraient tromper un médecin attentif; il est rare que les battements du cœur ne puissent être perçus par l'auscultation et presque toujours on observe de temps à autre une inspiration presque imperceptible, mais suffisante pour montrer que dans ce corps privé de sentiment la vie n'est pas éteinte.
§ IV. — Hypnosie ou maladie du sommeil des nègres.
C'est avec beaucoup d'hésitation que nous avons écrit le titre qu'on vient de lire, car il se rapporte à des faits tellement obscurs et d'une interprétation si douteuse que, dans une étude générale comme celle-ci, mieux vaudrait peut-être les passer sous silence ; nous nous bornerons aux détails strictement nécessaires.
Plusieurs auteurs parmi lesquels Dangaix (1), Nicolas (2), Ghassaniol(3),Corre (4),Mac-Carthy, ont observé chez les nègres de la côte occidentale d'Afrique une
(1) Dangaix. Sur l'hypnosie ou maladie du sommeil. Monit. des se. méd. et pharmaceutiques, 24 août 1861.
(2) Nicolas. Delamaladie du sommeil. Gaz. hebdomad., 1861.
(3) Chassaniol. Contribution à la pathologie de la race nègre. Arch. de méd. navale, 1865.
(4) Corre. Contribution à l'étude delà maladie du sommeil. Gaz. méd. de Paris, 1876.
affection caractérisée par une somnolence invincible, aboutissant progressivement au sommeil profond, à la léthargie et à la mort.
D'après Dangaix et Nicolas, cette maladie sévirait de préférence sur les indigènes transportés aux Antilles. Elle s'annoncerait par une lassitude générale, par de l'inappétence alternant avec un appétit exagéré (Caries) ; bientôt le malade éprouve une certaine difficulté à relever ses paupières et il est pris à divers moments de la journée d'un besoin de dormir qu'il a beaucoup de peine à vaincre. — Au second degré les accès se rapprochent et. se confondent, le sommeil est presque constant, il faut éveiller violemment le malade, le secouer pour le faire manger (Rey). Il se rendort aussitôt, au milieu de son repas, au milieu d'une phrase commencée. Cet état peut durer plusieurs mois ; il est généralement accompagné d'un amaigrissement progressif dû à l'insuffisance de l'alimentation. — A la troisième période, le malade ne s'éveille plus, les stimulations de toute espèce n'arrivent pas à secouer sa torpeur. Nicolas a vu un malade qu'il pressait de boire porter le verre à sa bouche et s'assoupir avant d'avoir bu. Les malades s'éteignent ainsi progressivement, sans crise, sans douleur et sans qu'on puisse saisir le passage du sommeil à la mort.
D'aulres observateurs ont décrit des symptômes tout différents: du strabisme, des convulsions, des paralysies partielles, des troubles de la sensibilité cutanée, du gonflement des ganglions du cou ; à l'autopsie on trouverait les méninges congestionnées, recouvertes parfois d'une suffusion purulente; la surface de l'encéphale serait ramollie (Bérenger-Féraudj.
On ne s'entend pas davantage sur les causes de l'hypnosie: en effet, taudis que les uns invoquent un état constitutionnel, comme l'anémie, la scrofule (Corrc) ou la pléthore (Guérin), d'autres accusent diverses influences
déprimantes, comme la nostalgie (Caries), l'abus des plaisirs vénériens, l'alcoolisme, le haschich (Bradshaw), l'insolation (Bérenger-Féraud) ; d'autres enfin (Talmy) considèrent la maladie comme d'origine infectieuse et l'assimilent au choléra des poules.
Ces dissidences font supposer que les rares médecins qui se sont occupés de la maladie du sommeil ont confondu sous ce nom plusieurs états morbides très divers. Eu effet, d'après Nicolas (1), un de ceux qui ont traité cette question obscure avec le plus de compétence, il faudrait faire une distinction absolue entre l'hypnosie et le nélavan, sorte de méningo-encéphalite infectieuse qui ressemble beaucoup à la méningite cérébro-spinale épidémique et qui, la somnolence exceptée, ne présente avec le lethargus proprementdit (c'est ainsi queles Anglais appellent la maladie du sommeil) qu'une très lointaine analogie.
Nous n'avons aucun élément pour juger la question, mais il est certain que l'hypnosie, affection spéciale aux nègres de Guinée, s'éloigne absolument, quelle que soit sa nature, des faits qui font l'objetprincipalde cetteétude; il nous suffit donc de l'avoir signalée sans nous attarder à la décrire plus en détail.
Si nousfaisons abstraction du dernier paragraphe, nous pouvons résumer ce chapitre en disant qu'il existe une forme de sommeil morbide caractérisée par une torpeur absolue des facultés intellectuelles avec anesthésie sensitivo-sensorielle, résolution musculaire (accompagnée ou non d'exagération de l'excitabilité réflexe), ralentissement marqué des échanges nutritifs, parfois même de la respiration, de la circulation et de l'hématose : nous désignons cet état sous le nom de sommeil léthargique. Il
(1) Nicolas. Sur les différences qui existent entre la maladie du sommeil et le nelavan. Acad. des sciences, 10 mai
diffère des états comateux observés dans un grand nombre de maladies par ce fait qu'il peut apparaître au milieu d'une santé en apparence parfaite, que son début est brusque, sa durée souvent démesurément prolongée, sa cessation parfois aussi subite que son début, sa récidive si fréquente qu'il est peu d'exemples d'une attaque de sommeil léthargique non suivie de plusieurs autres. L'hystérie, ou pour parler plus exactement, l'état névropathique semble être la cause ordinaire qui le fait naître, et cette condition étiologique jointe à beaucoup d'autres points d'analogie en fait une affection de la même famille que le somnambulisme. Nous allons voir qu'il en est de même pour la troisième forme du sommeil pathologique qui nous reste à étudier : la catalepsie.