SOMNAMBULISME SECONDAIRE
A. — Somnambulisme symptomatique d’une affection névropathique.
\° Hystérie. — Le somnambulisme spontané est beaucoup plus fréquent qu’on ne serait tenté de le croire chez les hystériques, mais il passe souvent inaperçu. Lorsqu’on observe avec soin les malades, on les voit quelquefois cesser de parler, de travailler, s’endormir et être prise à l’insu de leur entourage d’un court accès de léthargie ; d’autre part leurs attaques sont très souvent suivies d'une période de rêve et de délire somnambuliques ; il en est enfin, extrêmement peu, ainsi que l’a déjà signalé M. G h. Richet , qu’on ne puisse hypnotiser pour peu qu’on y mette quelque persévérance et l’on pourrait presque mettre cette sensibilité hyprogénique, au nombre des symptômes de l’hystérie.
Le somnambulisme hystérique peut revêtir toutes les formes, mais il est toujours empreint d’un caractère spécial qui en décèle l’origine : le sommeil produit par l’hvpnose se convertit avec une facilité extrême, tantôt en une loquacité avec réminiscence, dans laquelle l’état mental tout particulier de ces malades est mis vigoureusement en relief, tantôt par un délire général, psycho-sensoriel caractérisé par des tendances impulsives et par une suggestibilité extrêmement prononcée, tantôt par un délire mystique. Nous
ne saurions insister davantage, sur les caractères propres au somnambulisme hystérique dont on trouve des exemples dans les observations qui suivent notre travail et qui valent mieux que tout ce que nous pourrions dire à son sujet.
Personne ne doute aujourd’hui de la réalité de l’hystérie masculine et nous avons pu, dans les recherches que nous avons faites pour un autre travail, en retrouver, éparses dans la littérature une centaine d’observations parmi lesquelles une dizaines, sont très complètes et absolument probantes.
L’hystérie chez l’homme, présente à part quelques différences au point de vue psychique, les mêmes formes et les mêmes caractères que chez la femme et il n’est pas jusqu’au somnambulisme qui ne puisse y être rencontré. On en trouvera de nombreux exemples dans les tableaux qui accompagnent la thèse de Klein, M. Despine en a publié une observation très complète dans les annales Médico-Psychologiques et nous en avons inséré nous-même, une également fort intéressante dans la thèse que nous venons de citer. On rencontrerait probablement de nombreux exemples de somnambulisme hystérique chez l’homme en dépouillant, à ce point de vue, les écrits qui nous ont été laissés sur les épidémies theomaniaques du Moyen-Age et de la Renaissance, par ceux qui en furent les témoins. Schenk parle d’un enfant de 12 ans qui, en état de mal, évidemment hystérique, «savait quelle heure il était encore qu’il n’ouït l’horloge. — J’ai quelquefois, ajoute le même observateur, estimé qu’un malin esprit assiégeait cet enfant ; aucuns rapportent que de telles maladies tenaient à l’impiété malicieuse des sorcières. »
2° Epilepsie. — Si la perte de l’activité consciente des centres psychiques est le symptôme vraiment caractéristique du
somnambulisme et suffît à elle seule pour en constituer la forme la plus simple et la plus curieuse, il est impossible de se refuser à admettre avec M. P. Despine que les impulsions et le délire qui succèdent aux accès épileptiques ou qui s’y subtituent soient de véritables accès de somnambulisme épileptique mais de même que l’on retrouve dans le délire somnambulique des hystériques le cachet spécial que l’hystérie imprime à l’état mental de ces malades, ainsi l’épilepsie communique aux accès de somnambulisme qui surviennent sous son influence, le caractère de niaiserie ou de fureur aveugle qui lui est propre.
L’automatisme et l’inconscience des actes des épileptiques est connu depuis longtemps et si tout ce qui touche au somnambulisme n’avait pas été jusqu’ici relégué dans un injuste oubli et enterré sous le dédain des esprits « positifs, » la nature somnambulique de ces actes n’aurait pu être si longtemps méconnue. Nous voyons cependant quelques observateurs tels que Huglings Jackson etFalret signalent cette relation entre l’automatisme somnambulique et épileptique, mais c’est à M. Despine que revient le mérite de l’avoir hautement affirmée.
Le délire épileptique présente comme le somnambulisme lui-même des formes nombreuses et comme lui, il se caractérise par la perte complète de la conscience, l’Amnésie et l’automatisme des actes accomplis sous son influence: M. Despine signale de plus la fixité du regard, la dilatation des pupilles et l’anesthésie absolue qui sont pour lui, des caractères importants de l’état somnambulique.
La forme la plus simple de l'automatisme épileptique est l 'absence, ordinairement très courte et ne durant que quelques secondes, une minute au plus. Tout à conp, au milieu d’une phrase pendant l’exécution d’un acte, le malade s’arrête, reste un moment immobile et reprend aussitôt l’acte ou
la phrase commencés. Dans certains cas cependant, le sujet continue l’occupation à laquelle il se livrait et donne un exemple d’automatisme bien connu de tous ceux qui ont observés les somnambules.
L’absence plus prolongée et caractérisée par l’accomplissement automatique d’actes pluscompliqués et insolites prend le nom de vertige épileptique : Trousseau en cite plusieurs cas fort curieux. Pendant le vertige, le malade se livre à des actes le plus souvent ineptes, malfaisants ou délictueux qui ne sont, en réalité qu’un rêve somnambulique en action empreint des caractères d’inconvenance et d’absurdité propres aux manifestations psychiques et aux actions pseudo-volontaires du mal comitial. C’est à une certaine variété d’actes de ce genre que Huglings-Jakson a donné le nom « d’accès risibles » pour les opposer aux accès terribles dont il nous reste maintenant à parler.
La forme la plus frappante et la plus grave du délire épileptique. est en effet le délire furieux dont le caractère automatique et l’analogie avecle rêve somnambulique sont en effet, indéniables. Saisi tout de suite après un accès ou en dehors detoutaccès convulsif, d’une fureur soudaine, cette colère du délire, selon l’expression d ’Esquirol, souvent causée et entretenue par des hallucinations terrifiantes, l’épileptique se jette comme un tigre sur la proie qu’il s’est choisie, frappe à coups redoublés, lacère, déchire, brise avec une violence inouïe. « Rien dit Esquirol, ne peut dompter sa fureur, ni l’appareil de la force, ni l’ascendant moral qui réussissent si bien à l’égard des maniaques furieux. » A cet accès de somnambulisme épileptique peut quelquefois succéder une période de calme pendant laquelle les malades répondent aux questions qui leur sont posées, raisonnent pertinemment sur les actes qu’ils viennent de commettre, et cependant l’état somnambulique dure encore et n’a fait que changer de forme car quelques heu-
res après, on les voit entrer dans la période soporeuse qui annonce la fin de l’accès et, au réveil, ils ont tout oublié et les violences qu’on leur reproche et la conversation calme et raisonnable qui les a suivies.
Quelquefois cependant, le somnambulisme épileptique se départit de sa forme violente et malfaisante pour revêtir un caractère voisin de ceux qu l’on observe dans les rêves somnambuliques ordinaires, M. Revillout, cité par M. Despine a rapporté un cas de ce genre qui rappelle singulièrement le somnambulisme extatique des hystériques. « Une jeune personne épileptique, dit-il, fut prise d’un accès. C’était une grande attaque. Au moment où je m’attendais à voir cette personne revenir à elle, je vis sa figure prendre une expression vraiment extatique (extase somnambulique) elle était fort belle (ainsi que cela a lieu dans ces sortes d’extases). Bientôt ses yeux s’ouvrirent, se dirigèrent sans rien voir de côté et d’autre (regard vague, amaurotique du somnambulisme), puis avec une volubilité surprenante, la malade se mit à réciter dans toutes les langues qu’elle savait des phrases sans suite et à chanter, d’une voix gracieuse, des fragments de différents airs. — Au bout de quatre à cinq minutes, elle ferma les yeux, parût dormir d’un sommeil fort calme (sommeil somnambulique) puis se réveilla en pleine connaissance mais fatiguée, triste, accablée, avec, un air bien différent de l’expression de béatitude qu’elle avait eue pendant son délire. J’appris que le plus souvent les accès se terminaient ainsi chez elle lorsque la violence n’en était pas excessive et qu’il n’étaient pas très prolongés. « On pourrait se demander si la malade de M. Revillout, n’était pas atteinte d’une hystérie épileptiforme, tant le délire qui faisait suite à ces accès de ressemblance avec le délire extatique des hystériques. — Chez un autre malade du même médecin, âgé de 62 ans et épileptique depuis trois ans seulement, la figure
prenait après l’accès une expression dé terreur et la musique déterminait chez lui, comme chez les somnambules, des phénomènes de suggestion psychique assez caractérisés
B — Somnambulisme symptomatique d’une lésion traumatique ou organique du cerveau.
1° Traumatisme crânien. — Les commotions et les contusions cérébrales qui succèdent aux traumatismes crâniens peuvent être suivies d’actions automatiques et sont quelquefois la seule cause à laquelle on puisse rattacher l’établissement d’une véritable affection somnambulique caractérisée par des acccès plus ou moins fréquents et se montrant longtemps encore après l’accident: une des observations les plus probantes à cet égard est celle de ce soldat si bien étudié par M. Mesnet, qui frappé à Bazeille d’une balle qui lui enleva une partie du pariétal gauche fut d’abord atteint d’une hémiplégie qui disparut presque entièrement parla suite, puis devint sujet quatre mois après sa blessure, à ces accès de somnambulisme si intéressants au point de vue de la théorie de cette névrose que le savant médecin de l’hôpital Saint- Antoine a longuement et minutieusement analysés.
2° Phlegmasie s cérébrales. — M. Despine rapporte qu’un entant de 8 ans, atteint de méningite aiguë et déjà plongé dans le coma terminal, parut revenir à lui 24 heures avant sa mort. Sa face restée pâle se colora, un semblant d’intelligence reparut, quelques mouvements des membres et des mâchoires se montrèrent et le petit malade, les yeux tout grand ouverts, les pupilles dilatées et insensibles à la lumière, le regard amaurotique, put boire, déglution et répondre à quelques-unes des questions qui lui furent adressées. M. Despine , admet par analogie le caractère purement automatique de ces phénomènes. Cette explication nous sem-
ble plausible, mais l’enfant étant mort quelques heures après, il est dificile d’affirmer que le moi, que la conscience, étaient restées complètement endormies.
Nousavons observé en 1877, dans le service de M. Frémy, à l’Hôtel-Dieu, un cas très net de délire d'action avec amnésie complète et par conséquent un cas de délire somnambulique, chez un malade atteint de paralysie générale depuis deux ans environ. Voici le résumé des deux accès dont nous avons été témoins.
« Un soir à 10 heures le malade se lève, se met à essuyer son crachoir et se livre à divers autres actes déraisonnables sans répondre à aucune des questions qui lui sont adressées. 11 se laisse recoucher sans résistance, mais pour se relever aussitôt et recommencer la même opération. Couché une seconde fois, il est pris de secousses convulsives dans les bras et dans les jambes, puis il s’endort. Le lendemain matin, le trouble de la parole fut trouvé beaucoup plus marqué que la veille et le sujet ne conservait aucun souvenir de ce qui s’était passé. »
« A lavisite du soir nous assistâmes au second accès. — Le malade se lève, essuie son crachoir et le parquet avec son mouchoir. On lui marche sur le pied, on le pince, on l’excite de différentes manières, il se recule et regarde sans paraître éprouver ni irritation, ni douleur. On lui retire son mouchoir. Il ne cherche pas aie ressaisir. Il regarde autour delui et à terre d’un air préoccupé comme s’il cherchait quelque chose, et ramasse tous les objets qu’il y trouve. Pendant tous ces mouvements, son caleçon est tombé sur ses pieds il le retire. Il se met à brosser ses bottines, les chausse, brosse attentivement son gilet et le secoue pour en chasser la poussière. Les mouvements, lents et méthodiques, sont ceux d’un homme soigneux et soucieux de bien faire ce qu'il a entrepris.
« Il quitte ses bottines, nous regarde et nous demande s’il doit mettre ses chaussures.
« Nous lui demandons pourquoi il les a retirées et il nous répond qu’il n’en sait rien.
« 11 prend son pot à tisane, le repose, le reprend et semble ne savoir qu’en faire. Il tourne sur lui-même d’un air indécis, son pot d’une main, un morceau de papier de l’autre et son gilet sous le bras. Il finit par mettre le morceau de papier dans son pot à tisane. Il ramasse ensuite différents ustensiles tels que pots, verres, assiettes et les donne au garçon de salle.
« Tout à coup le malade est pris de vomissements, on le recouche, il s’endort et à son réveil il ne conserve aucun souvenir des actions absurdes auxquelles il s’est livré (l). »
3° Lésions cérébrales régressives. — Nous ne connaissons pas d’observations de somnambulisme dû à des ramollissements cérébraux circonscrits, mais quelques faits, peu nombreux d’ailleurs, semblent démontrer que le délire des vieillards en démence peut revêtir un caractère somnambulique. M. P. Despine , tout en expliquant la rareté des faits de cette nature, en cite un exemple relatif à un vieillard d’une grande faiblesse intellectuelle sénile qui avait pendant la nuit de fréquents accès de somnambulisme. En dormant, il ouvrait tout à coup grandement les yeux; son regard porté en haut était fixe et immobile, alors il jasait pendant des heures entières, et débitait des phrases décousues qui n’avaient aucun rapport entre elles, et qui roulaient principalement sur ce qui l’avait occupé pendant le jour. Si on lui parlait, il répondait, mais mal et avec incohérence, et à son réveil il n’avait aucun souvenir de son bavardage et affirmait avoir profondément dormi et sans avoir rêvé pendant toute la nuit.
(1) Ces accès ont certainement le caractère d'accès de délire épileptique; ils n’en présentent pas moins tous les attributs d’un rêve somnambulique comme tout délire épileptique, ainsique nous l’avons vu plus haut. Nous ne possédons malheureusement pas l’histoire complète de ce malade et son observation perd ainsi beaucoup de son intérêt.
fl. — Somnambulisme symptomatique des troubles de la circulation cérébrale.
1. Troubles mécaniques. — 11 est permis de supposer a priori que des troubles de la circulation cérébrale purement mécaniques soit anémiques, soit congestifs, peuvent, chez les sujets prédisposés déterminer des accès de somnambulisme ; mais les faits manquent encore pour transformer cette hypothèse en une réalité bien démontrée. Il y aurait lieu, à cet égard, de rechercher si le somnambulisme ne se rencontre pas dans le cours des affections cardiaques insuffisamment compensées et même d’instituer des expériences chez les sujets sensibles aux procédés hypnogcniques. Plusieurs auteurs semblent tout disposés à admettre cette influence et se fondent sur des faits que nous ne pouvons analyser ici. Heidenhain et ceux qui ont expérimenté à coté de lui, attribuent à des troubles de la circulation cérébrale l’hypnose déterminée par le procédé de Braid : la convergence des axes optiques sur un objet brillant.
2° Troubles clyscrasiques. — A cette catégorie appartiennent les délires à forme somnambulique qui signalent quelquefois l’invasion ou la convalescence des maladies générales infectieuses ou les affections inflammatoires et qui se rencontrent également à la période ultime de certaines cachexies. Tous les délires de cette espèce reconnaissent pour cause immédiate des dyscrasies hématiques qui, bien que difficiles à spécifier et peu connues avant les remarquables recherches de M. Quinquaud, n’en sont pas moins incontestable, et l’on peut avancer que tout délire dyscrasique ou toxique peut, chez les sujets prédisposés, revêtir la forme somnambulique.
M. Despine, qui semble être le seul qui se soit sérieuse ment occupé de l’étiologie du somnambulisme, en cite que! ques exemples. Il rapporte, par exemple, l’observation d’un enfant de 12 ans qui, pendant la période d’invasion de 1 variole, fut prise d’un délire somnambulique qui, se joignar à la fièvre et aux phénomènes généraux, en imposa pour un méningo-encéphalite à marche très rapide, lorsque l’érup tion jugea les formidables accidents qui semblaient rendre s mort certaine. Le même auteur cite plusieurs autres cas d délire somnambulique dans le cours de maladies aigues, de J fièvre typhoïde, par exemple.
3° Troubles toxiques. — Ce que nous venons de dire su la transformation possible de tout délire dyscrasique en dé' lire somnambulique, s’applique également aux délires toxi ques. M. Despine parle d’accès somnambuliques déterminé par l’ingestion de chloralet par des inhalations d’acide carbo nique et de protoxyde d’azote. L’alcool à haute dose produi les mêmes effets et il n’est pas jusqu’au délire psycho-senso riel causé par le hachich, si remarquable cependant par L conservation du sentiment de la personnalité au milieu de, hallucinations les plus fantastiques et des conceptions les plu extravagantes, qui ne puisse devenir automatique et être suiv d’amnésie. Les médecins anglais, exerçant dans les Indes O’ Schaugnessy et Villard ont signalé des faits de catalepsh haschichique, et nous-même, nous avons pu déterminer ai moyen de chanvre indien des accès de délire somnambuliqu< chez plusieurs hystériques.