OBSERVATIONS
Observation I (Marie J...).
Hystérie. — Délire mystique. — Nymphomanie. — Somnambulisme
provoqué.
SOMMAIRE
Antécédents héréditaires. — Père alcoolique et aliéné. — Grand’père apoplectique. — Oncle ^ivrogne. — Mère hystérique. — Grancl’père alcoolique.
Trois frères morts de « convulsions et de méningite ». Excitation cérébrale et intelligence remarquable.
Antécédents personnels. — Education. — Menstruation. — A 9 ans, délire mystique avec hallucination.
A 12 ans, idées érotiques. — Masturbation effrenée. — Idées ambitieuses. — A 22 ans, première attaque d'hystérie convulsive. — Excès de masturbation et de coït.
Etat actuel. — 1° Habitus. — Etat mental. — Sens moral. — Sentiments affectifs, etc., etc.
2° Sensibilité. — Centres érogènes. — Hallucinations de la vue et de l’ouie. — Anesthésie. — Douleurs ovariennes.
3° Menstruation. — Etat des organes génitaux. — Vaginisme. — Difficulté de l'examen au spéculum.
4° Motilité. — Attaque. — Convulsions.
5° Fonctions organiques.
Sommeil et >'êves.
Sommeil hypnotique. — Procédés. — Délire érotique et nymphomaniaque. — Hallucinations et illusions suggérées, etc.
Marie J..., entrée à la fin de 1879 dans leservice de M. Ollivier à l’hôpital Necker.
Antécédents héréditaires. •— 1° Père. — : Maître mineur. Mort à 59 ans d’une maladie inconnue.
Cet homme, si on en croit le portrait peu flatteur que sa fille fait de lui, aurait été un alcoolique et une sorte de fou raisonnant. Grand, gros et gras, honnête homme d’ailleurs et charmant avec tout le monde, il était la terreur et le tourment des siens. Adonné aux bois-
sons alcooliques et [surtout à l’eau-de-vie de marc, il était toujours « entre deux vins » et battait alors sa femme et ses enfants. Peu « coureur de femmes, » mais paresseux, mou, « dormant sur l’ouvrage », il avait fait de nombreuses dettes. « Sa femme qui l’avait beaucoup aimé parce qu’il était « beau garçon et de belle apparence », conservait encore une certaine affection pour lui, bien qu’il fût «méchant » ; mais ses enfants le détestaient et le haïssaient; ce qu’il ne pouvait comprendre et ce qui augmentait encore son irascibilité.
Grand-père paternel. — Mort à 82 ans d’une aploplexie foudroyante. Il était doux, sobre, et rangé, mais « il mangeait énormément ».
Grand’mère paternelle. — Pas de renseignements. ■
Premier oncle paternel. — Noyé à 10 ans.
Deuxième oncle paternel. — Tué accidentellement par une chute. — Bon travailleur, mais ivrogne, sans méchanceté et faible de caractère. « Sa femme faisait ce qu’elle voulait. » Son fils, grand bel homme sobre et bien portant, a de beaux enfants.
2° Mère. — Morte à 57 ans « d’une fluxion de poitrine », après une maladie de 15 jours. Bien que très souvent malade, elle était très gaie. — Nous laissons la parole à sa fille : « Maman était très sobre, posée, « très comme il faut dans son ménage, assez gentillette, mais nerveuse, « oh nerveuse ! quand elle était en colère, elle avait des espèces d’atta- « ques de nerfs et ses membres se retournaient sans dessus dessous. — « Elle aimait beaucoup à dire des bêtises, à mots couverts, mais j’avais « 20 ans et je me cachais derrière sa porte et je savais bien. Son mari « lui disait : Tais-toi devant les enfants. Elle était diable, je tiens beaucoup d’elle. »
Grand’père paternel. — Mort à 50 ans d’une rétention d'urine. Bon quoiqu’un peu vif, mais adonné à l’ivrognerie. Il jouissait habituellement d’une bonne santé et était d’une force herculéenne.
Grand’mère maternelle. — Morte à 50 ans du choléra.
3° Frère. Mort à 2 ans de la rougeole.
Frère. — Mort à 18 ans de convulsions.
Frère. — Mort à 8 ans de « fièvre cérébrale ».II était très intelligent, très sérieux, et raisonnait comme un homme.
Frère. — Mort du croup à 1 mois.
Frère. — Mort du « choléra » à 2 ans.
Frère. — Mort à 7 ans d’une méningite.
Les deux frères qui sont mort, l’un à 8 ans d’une « fièvre cérébrale » l’autre à 7 ans d’une « méningite », étaient d’une intelligence remarquable, mais sérieux et silencieux. Ils avaient l’air pensif, rêveur, regardaient travailler et essayaient d’en faire autant. Leur langage était au-dessus de leur âge; ils disaient aux visiteurs : « Messieurs donnez-vous
la peine de vous asseoir. » A certains momenls ils étaient comme de petits fous et brisaient tout.
Antécédents personnels. — Née à Dampierre (Haute-Saône), Marie J... a été élevée jusqu’à 7 ans par des religieuses qui lui racontaient « beau- « coup d’histoires de religion qui la rendaient malheureuse », De 7 âll ans, elle fut confiée à une institutrice laique.
Elle fut réglée à 12 ans. Les premières menstruations furent abondantes et régulières, mais douloureuses: l’enfant se roulait à terre en criant et en se plagnant de violentes coliques.
C’est vers 9 ans que paraissent chez notre malade les premiers troubles intellectuels. Ils affectèrent d’abord un caractère franchement mystique. Marie F... voyait le ciel s’entr’ouvir, elle y était ravie, la sainte vierge lui apparaissait, lui parlait, lui disait d’aimer ses parents et lui promettait de faire d’elle un ange ; elle passait ses journées entières dans la méditation et la prière, voulant se faire religieuse et, mieux encore, mourir pour aller au ciel où sa place était marquée, Elle était alors très sage, très sérieuse et ne parlait à personne de ses visions et ses désirs.
A 12 ans, peu après l’instauration de la fonciton cataméniale, les idées de la jeune fille prirent un caractère et une direction en apparence bien différente, et nous assistons alors à un de ces accès de délire d’imagination spécialement localisé aux idées génésiques qui ne sont pas rares chez les névropathes et les congestifs au moment de la puberté. « Marie J.. . se met en tète d’aller à Paris pour avoir un homme « qu’elle aimât bien, pour vivre comme les grandes cocottes avec des hommes de beaucoup d’esprit dans de belles maisons; elle aurait un amant, ferait toutes sortes d’horreurs avec lui, se mettrait nue devant lui, etc. » Absorbée par ces rêveries et ces désirs, elle fuyait dans les bois ressentait des sensations étranges et souvent tombait, sans connaissance. Un médecin fut consulté et l’interrogea : « Il vit bien ce que c’était et dit que ce n’était rien. » En dépit d’une excitation génésique, si Précoce et si intense, notre jeune fille ne fréquentait cependant pas les garçons : « J’étais, dit-elle, bien trop fière pour cela, mais je m’amusais toute seule, je me serais abimée. » Elle se livrait en effet à la masturbation avec fureur et tout ce qui lui tombait sous la main, morceaux de bois, tiges de légumes, aiguilles à tricoter, dés à coudre etc., lui était bon pour satisfaire ces instincts solitaires auxquels elle n’a d’ailleurs jamais complètement renoncé.
A 18 ans elle fut l’objet, de la part de son patron, d’une tentative de viol ; elle se défendit et résista aux prières et aux promesses comme elle avait résisté aux violences . Elle craignait, en cédant, de faire de la peine à ses parents; d’ailleurs elle trouvait son séducteur trop grand, il lui faisait peur et elle craignait que ses approches ne fussent trop douloureuse.
C’est alors que Marie J... perdit d’abord sa mère, puisl’annêe suivante son père. Elle éprouva quelque chagrin de la mort de ses parents qu’elle aimait ; mais la plus grande cause d’ennui était de se voir « seule, de « gagner si peu d’argent, d’ètre mal vêtue, de n’avoir pas de toilette. Elle refusa d’épouser un ouvrier » : c’était trop peu pour elle; elle voulait goûter de la vie, venir à Paris, voir les bals, les beaux messieurs, a avoir des amants, s’amuser un peu avec du monde distingué. »
C’est dans ces dipositions qu’elle vint à Paris où elle se trouva dénuée de toute ressource; elle y rencontra un étudiant qu’elle appelle Émile et devint bientôt sa maîtresse. Nous retrouverons cet individu qui joua un grand rôle dans la vie et dans les affections de notre malade lorsque nous analyserons le délire hypnotique auquelle elle est souvent en proie et nous verrons jusqu’où elle paraît avoir poussé avec lui les excès génitaux de toute nature.
C’est pendant ses relations avec Émile, qu’elle eut, vers 22 ans sa première attaque de nerfs à la suite de la mauvaise plaisanterie que lui fit un ami de son amant en l’effrayant avec une tète de mort. A 23 ans elle accoucha d’un enfant qui succomba à deux mois à des convulsions et eut sa seconde attaque au moment de l’accouchement. Un mois après ses couches, elle entra â la Charité pour des pertes utérines et des attaques convulsives qui se renouvelaient 2 à 7 fois par semaine : elles étaient très violentes et n’étaient calmées que par compression des ovaires qui amenait aussi le sommeil.
En juin 1877 Marie F... quitta l’hôpital et revint chez elle; mais bientôt Émile, ayant terminé ses études, l’abandonna. Elle se remit au travail mais elle avait tout vendu et tomba dans la misère. Elle se « mit » alors avec un employé de commerce, « sérieux, posé, avare », qu’elle n’aimait pas et qu’ellequitta bientôt, parceque ses qualités viriles laissaient à désirer : « parce qu’il n’en avait pàs, » pour employer l’expression de la malade. Elle se mit alors à fréquenter, menée et poussée par une de ses amies qui était ce hystérique », le bal Bullier et y rencontra un étudiant qu’elle revit depuis 7 ou 8 fois.
De nouvelles attaques et probablement la misère forcèrent Marie F... a demanderson entrée à l'hôpital Neckeroù elle fut admise le28 no vembre 1879 dans le service de M. Delpech. Notre collègue M. Bertheux voulut bien, sur notre prière la faire passer dans le service de M. Olli~ vier, dont nous avions alors l’honneur d’ètre l’interne.
Etat actuel. — décembre 1879. — 1° Habitus. Etat mental. —
Marie F... est de taille moyenne, brune et normalement conformée. Sa physionnomie, assez agréable, n’est pas dépourvue d’intelligence, sa tenue est bonne, son air modeste et rien dans son aspect ne fait prévoir le dévergondage de son imagination et de ses propos surtout, en ce qui touche de près ou de loin aux fonctions génésiques.
Son intelligence est moyenne et son instruction est celle des filles de sa classe ; nous l’avons suivie longtemps, etdans le service et au dehors, sans pouvoir saisir chez elle la moindre trace d’une conception délirante. Son jugement est sain et sa mémoire est bonne.
Son état moral est, au plus haut degré celui d’une hystérique : irraisonnée dans ses sympathies et ses aversions, elle s'éprend brusquement de l’un tandis que l’autre lui inspire de l’éloignement et de la crainte; il suffit, pour lui plaire, de paraître vigoureux et d’être de bonne mine, et elle semble ne faire cas que des qualités physiques des individus sur lesquels elle fait porter son jugement. Comme beaucoup de femmes cependant et surtout comme beaucoup d’hystériques, elle est très sensible à l’influence du regard; un regard doux et pénétrant suffisait pour la troubler agréablement et fixer sa préférence. C’est sous cette influence que pendant son séjour àl'hôpital, elle s’était vivement éprise de notre ami M. le Dr M... qui suivait le service.
L’on croirait à tort queles malades de cette sorte sont dénuées entièrement de sentiments moraux et de sentiments affectifs, et c’est là un point sur lequel nous reviendronsipar la suite ; Marie J... avait aimé ses parents et ne pouvait penser à eux sans attendrissement, elle avait aimé son enfant « son petit Mimile, qui était si gentil, qui avait de si « beaux cheveux et qu’elle se plaisait à coiffer à la chien » et jusqu’à son amant dont elle parlait encore avec enthousiasme et avec tendresse, malgré son abondon. Mais ses sentiments affectifs, à les bien examiner, ne différaient que peu de ceux que l’on pourrait supposer à une femelle pour son mâle et pour ses petits, ils étaient purement instinctifs et irraisonnés. Si Marie F.., aimait son enfant c’était en grande partie parce qu'il était « bien gentil »; si elle avait aimé et si elle regrettait Émile, c’était bien plus pour sa vigueur virile qu’elle se plaît à exalter, bien plus en souvenir des plaisirs qu’elle avait goûté, avec lui que pour les qualités intellectuelles ou morales qu’il pouvait avoir ; de ces dernières il n’en est même pas question. Depuis, d’autres l’ont possédée sans le remplacer; elle les a rejetés avec mépris après avoir constaté leur infériorité : « Ce n’était plus Émile. »
Les sentiments affectifs élevés et raisonnés, l’affection consciente, les sentiment moraux font donc entièrement défaut chez notre malade et cependant on peut encore trouver en elle de singulières contracdictions qui étonnent lorqu’on n’est pas habitué suffisamment aux contradictions sans nombre de l’esprit humain. Cette fille qui n’a aucune honte de se livrer au premier venu, qui ne recule devant aucun terme pour peindre ses désirs et les satisfactions qu’elle leur a données, montre dans sa tenue une certaine réserve, ne fait, tant qu’elle n’est pas excitée, aucun geste indécent, et montre une horreur invincible toutes les fois que l’on essaye de la somettre à l’examen au spéculum. — Chaque tentative de ce genre
est entravée par une grande résistance et d’une violente attaque de nerfs. « Ce qui me donne des attaques, au spéculum, dit-elle, c’est la « honte. Pensez donc qu’elle position on a! c’est-il pas dégoûtant! pen- « dant une demi-journée je me figure l’avoir dans le corps. » Et comme nous lui exprimions notre étonnement de la trouver si honteuse. « Ce « n’est pas la même chose, répondit-elle, avec quelqu’un qu’on connaît, ci avec Mimile, je n’avais pas honte, et puis l’on ne vous voit pas. »
Il y adu reste chez Marie J..., deux états bien distincts. A l’état normal, lorsque ses sens sont en repos, lorsque rien ne vient exciter chez elle le sens génital, elle est parfaitement convenable et rien dans sa tenue, dans ses paroles, ne vient révéler la fureur utérine à laquelle elle sera tout à l’heure en proie.
Mais si un homme qui lui agrée se présente à ses yeux, si la conversation vient de près ou de loin à toucher aux choses de l’amour, si une impression tactile localisée en certaines régions de la surface cutanée que nousiudiqueronsplus tard, vient réveilles en elle les voluptés assoupies, alors un changement complet se produit dans toute sa personne, des paroles libidineuses s’échappent comme involontairement de sa bouche et la rougeur de sa face, l’occlusion de ses yeux, son faciès, les mouvements de son corps viennent prouver que le délire des sens n’est point un délire de la pensée .
Dans cet état cependant la malade garde encore la conscience de ses actes et de ses paroles : elle cherche à se contraindre, à retenir ses paroles qn’elle prononce, à modérer les mouvements voluptueux auxquels elle se livre, à cacher le spectacle obscène qu’elle présente aux regards. Véritable possédée elle cherche à repousser le démon libidineux qui l’assiège et à lutter contre lui. Ce qu’elle fait, ce qu’elle dit, ne semble pas voulu, mais parait bien plutôt, involontaire, et jusque dans ses écarts elle garde une certaine réserve: si son attitude traduit le désordre de ses sens, elle ne fait cependant pas de gestes lassifs.
Mais vient-on à affaiblir ou à supprimer l’influence de la volonté et à priver la malade de la conscience de ses actes : l’observe-t-on au moment du rêve, la soumet-on aux inhalations d’éther ou la plonget-on dans le sommeil hypnotique, toute trace de retenue disparait, les dernier liens de la pudeur sont brisés et l’on assiste alors à un long délire de la pensée, des actes et des sens, dont nous ne pouvons donner malheureusement qu’une idée très imparfaite. Car à ce moment le sujet n'est pas capable de mettre aucun frein à l'obscénité de ses discours et de ses actions. — Elle est alors la proie d’hallucinations nombreuses de tous ses sens dont nous donnerons quelques échantillons, lorsque nous reproduirons autant que possible quelques-uns des traits du délire hypnotique que nous avons à plusieurs reprises provoqué chez elle.
2° Sensibilité. — Centres erogene s. — Sauf une hypéresthésie ovarienne
gauche, Marie F..., ne présente aucun des troubles de sensibilité si fréquents chez les hystériques : analgésie, hyperesthésie vulgaire, anesthésie, etc., mais bien une hyperesthésie systématisée d’une forme toute spéciale, sur laquelle nous devons insister.
11 existe à l’état normal et chez les femmes surtout, à la surface des téguments un certain nombre de régions que l’on pourrait comparer aux centres épileptogènee de M. Brown-Séquard, et auxquels le nom de cenérogène ou tout autre analogue pourrait convenir. Parmi ces centres très les uns sont constants : ce sont indépendamment de la dermo-muqueuse qui revêt les organes génitaux externes, de la muqueuse du col utérin, la région crurale interne, inguino-crurale, iléo-inguinale, mammaire et surtout le mamelon ; d'autres sont moins constants et varient d’un sujet à l’autre : ils se rencontrent surtout à la région cervicale antérieure, sur les régions latérales du cou, et à la région palmaire.
Ces centres sont le point de départ de sensations spéciales et de réflexes portant les uns sur l’appareil nerveux de la vie organique, les autres sur l’appareil nerveux de la vie "de relation, mais concourrant tous à rendre les fonctions génitales obligatoires et instinctives. Leur excitation pratiquée dans certaines conditions produit, en effet, non seulement une sensation voluptueuse, mais encore ces actions musculaires variées, qui préparent, déterminent et accompagnent l’orgasme vénérien. Ces excitations doivent être légères et rapides. C’est ainsi qu’une pression peu intense exercée sur la réqion inguinale ne produit rien ou produit de la douleur, tandis qu’un frôlement superficiel et rapide suffit à déterminer chez un certain nombre de sujets une sensation voluptueuse très bien caractérisée. En outre on observe souvent dans la distribution de ces centres non seulement chez des sujets différents, mais même chez un même sujet, de très grandes irrégularités : l’état mental joue un grand rôle sur l’intensité des sensations el des réflexes, qui en partent ; tel centre, trop souvent excité, s’émoussé et perd sa sensibilité; tel autre apparaît, sous l’influence d’excijations répétées, là où il n’en existait pas auparavant.
Chez notre malade ces centres dont nous avons d’abord tenu dans le9 lignes qui précèdent à constater l’existence et les propriétés, sont le siège d’une hyperesthésie extraordinaire, et nous ne sachons pas que ce point de pathologie et de physiologie de la vie générale ait encore attiré l’attention des observateurs. La malade étant dans son état normal, vient-on à toucher légèrement, du bout du doigt, un point quelconque de la surface de son corps, on ne produira aucune impression spéciale ou l’on ne produira tout au plus qu’une ébauche de sensation voluptueuse, encore celle-ci sera-t-elle plutôt le produit de l’imgination de ces malades que la conséquence directe de l’attouchement ; vienton, au contraire à appuyer légèrement et un instant seulement la pulpe
du doigt sur le sein ou sur un point quelconque de la région iléo-inguinale, on voit aussitôt la malade tressaillir, sa face se congestionner, et bientôt son visage, son attitude, ses paroles, ses mouvements ne laissent aucun doute surles sensations voluptueuses qu’elle éprouve et dont elle est incapable de maîtriser les manifestations. Les effets que nous venons d’énumérer sont ençore beaucoup plus marqués si la malade a été préalablement plongée dans le sommeil hypnotique : il nous a suffi dans cet état pour déterminer l’orgasme vénérien et une véritable répétition de l’acte du coït de diriger un souffle très léger rers la région palmaire de la main de notre sujet.
Le jour de son entrée, Marie J... présentait une anesthésie presque complète du côté droit ; le lendemain la sensibilité était égale des deux côtés, mais le surlendemain elle était un peu diminuée à droite. Parallèlement, il existait le premier jour une amblyopie avec achromatopsie du côté droit : de ce côté tous les objets colorés semblaient gris à la malade.
La région ovarienne gauche est le siège d’une hyperesthésie constante. Un frôlement léger exercé sur cette région provoque des sensations voluptueuses, une pression légère ne tarde pas à plonger la malade dans l’état hypnotique, une pression plus forte est douloureuse et jouit du double pouvoir et de mettre fin aux attaques et de ramener la malade à l’état normal.
Indépendamment de la douleur ovarienne, il existe une douleur fixe, céphalique, un clou à la région occipitale.
Les hallucinations sont fréquentes et variées, elles précèdent souvent les attaques et coicident avec l’ascension de la boule. Quelquefois diurnes, elles sont le plus souvent nocturnes et revêtent toujours un caractère plus ou moins effrayant.
Tantôt, Marie J... voit son père qui s’avance vers elle, la menace et se dispose à la frapper, tantôt elle entend des voix qui l’injurient, tantôt enfin un chien rouge avec les pattes et le bout de la queue gris qui se ; précipite sur elle et cherche à la mordre.
Toutes ces hallucinations ont un caractère d’extériorité très marquée. Elle fut, une nuit, très effrayée par un homme rouge qui se tenait debout à la tête de son lit, lui parlait et l’avait saisie par le bras. Souvent ses visions et ses auditions sont tellement nettes qu’elle ne peut les chasser même en entamant une conversation avec ses voisines ; nous la trouvâmes plusieurs fois taciturne et soucieuse, et sur nos instances pour en connaître le motif, elle finit par nous dire : « Mon père, je le vois, il « est là, il va me battre. »
Certains points de la surface du corps de la malade sont le siège | d’une hyperesthésie toute spéciale, d’une exagération de la sensibilité: psycho-génitale que nous nous bornerons à signaler pour le moment
Dans la partie critique de notre travail nous nous livrerons à une étude approfondie de ces régions érogènes et dous en étudierons les localisations et les fonctions à l'état normal et à l’état pathologique.
3° Organes génitaux et fonctions génitales. — La menstruation est abondante et régulière, mais douloureuse et accompagnée d’un redoublement de désirs vénériens et d’une irritabilité d’humeur sous l’influence desquels Marie J... se livrait à de grands excès de coït et de masturbation et se disputait avec ses voisines.
L’examen des organes génitaux externes ne montre rien de particulier, peut-être y aurions-nous trouvé les stigmates des excès vénériens de la malade si nous eussions été alors plus habitué à ce genre d’exploration. L’exploration des organes génitaux internes est rendu très difficile par un vaginisme très marqué. Le contact du spéculum détermine de vives douleur et celles-ci, jointes à la répugnance de la malade pourcette opération, amènent des mouvements de défense désordonné et de violentes attaques de nerfs. Ce que nous avons pu voir et sentir, l’absence d’écoulement et d’autres signes rationnels nous font cependant présumer que les organes génitaux internes sont sains.
4° Motilité. — Attaques convulsives. — Nous avons vu que la première attaque convulsive avait été déterminée chez Marie J... par une frayeur : un ami de son amant lui avait brusquement montré une tète de mort. Ces attaques sont franchement hystériques et ne méritent pas une description spéciale : elles sont précédées d’une sensation de boule qui part de la région ovarienne gauche et remonte du creux épigastrique à la gorge où elle amène une sensation de strangulation : la compression de l’ovaire gauche y met un terme et peut même les faire avorter si elle est pratiquée avant que la boule ne soit parvenue au bout de sa course.
5° Fonctions organiques. — A part quelques troubles légers, goûts alimentaires bizarres, palpitations cardiaques, les fonctions organiques sont à peu près normales chez notre malade et les excès auxquels elle s’est livrée De semblent pas avoir réagi d’une manière fâcheuse sur sa santé générale,
6 ° Sommeil et rêves. — Le sommeilest troublé presque chaque nuit par des rêves d’une nature spéciale, revêtant tantôt un caractère terrifiant^ tanlôt un caractère libidineux, mais se terminant presque toujours par des images, des conceptions et des sensations voluptueuses. Nous allons en donner quelques exemples en laissant autant que possible la parole à la malade, qui, après s’être un peu fait prier parce que c’est a très laid et qu’elle n’ose pas, » nous raconte en riant ce qui suit : « Quelquefois je vois ma mère, nous nous parlons la nuit, je me « trouve dans mon pays, dans notre maison, avant que le malheur
« nous ait fait tout perdre, elle me dit: Ma pauvre enfant, tu n’es pas « encore mariée ! »
Souvent ces rêves s’accompagnent de visions effrayantes dont nous aurons à discuter plus loin la signification diagnostique : « Ce sont des « fantômes, des assassins, des hommes à qui on retire leurs entrailles, « des rats, des animaux monstrueux qui me poursuivent, des chevaux a qui courent après moi et qui cherchent à me mordre, des serpents ; « d’autres fois je tombe d’une fenêtre ou du toit d’une maison, »
D'autres rêves sont franchement libidineux et s’accompagnent de sensations voluptueuses: « Je vois, dit la malade, des hommes et des « femmes qui font l’amour et ça me fait rire, — je suis entourée d’hom- « mes qui vont et viennent, parlent et sont toujours bien mis. — Ils ne « me font rien, — moi, d’ailleurs, je ne me fourre jamais dans la société « des ouvriers. — Souvent, en rêvant, je vois des singes, des chats. Ils «■ se mordent, ils courent, ils crient, ils font l’amour entre eux. Une « fois l'un d’eux s’est pendu après moi avec ses griffes, à une drôle de « place ; il ne me faisait pas mal.
« Hier j’ai fait un drôle de rêve : J’ai vu des singes d’abord petits, « puis gros, une grosse bête noire, longue, à queue plate, qui courait. « Les singes faisaient l’amour avec moi et avec M. M... — Leur verge « n’était pas très grosse, longue comme ça et toute rouge, ça m’a dé- « goûtée, mais je trouvais ça bon. Je n’ai eu de rapports qu’une seule « fois et avec un seul singe. Je vis ensuite des hommes qui coururent « après moi, je me sauvai et je me trouvai naviguant sur une mare. « Un des hommes arriva et fit l’amour avec moi dans le canot, il était « joli, il me plaisait et je me laissai faire, l’homme du canot : c’était « M. M..., il était habillé tout en gris. Puis toute la nuit je me suis « amusée avec quelque chose : c’était celle de M. M..., j’en ai encore « la main qui transpire. Les étudiants ils savent tous très bien, « j’ai fait l’amour avec lui, j’en ai mal aux jointures, mais je recom- « mencerais bien, etc. »
Sommeil provoqué, hypnotique. — Marie J..., peut être très facilement plongée dans le sommeil hypnotique : on y réussit en employant des moyens divers. Ceux que nous avons mis le plus souvent en usage chez elle sont les passes classiques faites devant le visage, l’occlusion simple des yeux par le procédé de M. Lasègue, et une compression légère de la région ovarienne gauche. — Une compression plus énergique est douloureuse et réveille la malade.
Dès que le sommeil hypnotique dont nous avons indiqué ailleurs le caractère et les divers modes de production est obtenu, on assiste à un délire verbal semblable à celui d'un certain nombre d’hystériques hypnotisées, mais qui reproduit ici, en les exagérant, les tendances aidoiu-
mânes de notre malade. Quelques extraits de nos notes en donneront une idée suffisante.
Le 27 décembre. Nous « endormions, » pour employer le mot impropre et consacré par l’usage, Marie F.,., par l’occlusion des yeux : elle se refuse d’abord à l’expérience car « on lui fait dire des choses! » Mais sa volonté, comme cel’e de la plupart de ses semblable est faible et elle ne tarda pas à être plongée dans l’état de < condition seconde » que nous avions voulu déterminer.
Nous lui demandons alors de nous raconter dans quelles circonstances elle a connu Émile, et cette question est le point de départ d’un long récit: « Je l’ai connu aux Gobelins. Je voulais travailler, il était étu- « diant en médecine, il essayait la chimie industrielle, il cherchait des a ouvrières, à force de travailler je suis devenue sa maîtresse, je l’ai cc aimé beaucoup, il était beau garçon, il avait un genre très distingué, te il s’appelait Émile Son autre nom, je ne me le rappelle plus. Ah ! si, « P... Il avait une jolie barbe. Ce cher ami, je l’aimerai toujours ! Les « étudiants, ils sont gentils ! Il y en a qui ne valent pas cher ! »
Ces agréables souvenirs déterminent chez Marie J... un spasme voluptueux suivi de détails techniques que nous n’osons reproduire sur les plaisirs que lui faisait goûter Émile. Une fois il se serait livré sur elle à une tentative de sodomie qu’elle repoussa comme étant trop douloureuse.
cc Mimile, il était si polisson ; quelquefois il rentrait à 5 heures du « matin. Toute la nuit je disais : Je vais le gronder,. Il s'amusait avec les « autres femmes. Quand il rentrait j’étais désarmée, mais je lui disais : « Il faut prendre un bain avant de faire moumour. Je l’aimais trop ! je cc n’aimerai plus ! J’aimerai pour rire. Je dirai que j’aime et je n’aimerai ce pas, j’ai perdu mon Mimile !
cc II a fait la noce. Il a tout mangé. Pauvre Nini a été malade et a été cc à l’hôpital U m’a fait un petit bébé. Je ne lui pardonne pas. 11 n’encc voie pas d’argent. 11 aime trop nocer. »
cc Aujourd’hui on ne me roulerait pas comme ça. Celui qui me rou- « lerait !... Ca ne fait rien, je l’aime bien encore. Il n’y en a pas comme « lui. »
Nouvelle sensation voluptueuse avec spasme cynique, etc. Marie J... porte sa main à ses organes génitaux.
« Je le reverrai, mon petit étudiant, en sortant d’ici. Je le reverrai, ce mais il ne pouvait plus. Il s’appelle Henri. C’est un Bordelais. I.’au-
cc tre nom m’est bien égal ça m’a fait mal. J’ai toujours eu des hom-
cc mes comme ça...
cc J’aurais dû avoir un amant et j'ai été malade. Comme j’étais mate lade, je ne voulais pas de lui. Mais j'aime mieux m'en aller à Bor-
Chambard. 5
« deaux. Mais on ne me guérit pas, on ne me cautérise pas. Et puis ça « me démange. Cependant ce petit étaitpropre !...
« Moi j’ai lu Jozan : Les maladies des femmes. Quand mon petit cc était parti, je regardais les livres. J’ai appris bien des choses...
« Oh je voudrais faire l’amour ! je me le figure, mais c’est pas ça. « Quand je suis chez moi à travailler toute seule, je sens une sensa- « tion d’ici jusqu’ici, et çà méfait remuer. Oh c’était bon ! mais à l’hô- « pital on vous donne des cochonneries pour vous empêcher...
a Mais quand je vais sortir, malheur à celui qui me tombera sous la « main. Il s’en rappellera celui-là. Mais il faut qu’il me plaise. Autre- < ment ça ne me fait rien que de m’énervei...
« Pour sûr que j’aimais mon enfant ! Si j’avais pu le conserver ! il « était si bel enfant ; il était gros comme sa mère. J’ai toujours aimé les « enfants. Je suis plus enfant qu’eux. Je suis comme un bébé. »
Nouveaux spasmes volupteux.
« J'aimais bien ma mère. Mon père je ne l’aimais pas. Il n’était pas ouvrier. Il n’avait de talent à rien. Nous aurions ramassé une fortune. Ma mère en aurait ramassé. Il était emporté comme un sauvage. Il nous aurait tous tués quand ses colères le prenaient. Ma pauvre mère a souffert avec lui. Elle a eu sept enfants. Je suis restée seule. Des fièvres cérébrales, des méningites...
« A l’Hôtel-Dieu. j’en avais bien envie. J’étais amoureuse ; la nuit je « prenais un bouchon, un beau petit bouchon. Ici, voici seulement k quinze jours que je commence à m’embêter. Je suis obligée d’aimer « sans le faire voir, je me suis trouvée avec un beau garçon. Il me a parlait, il m’a touché seulement la poitrine. Je croyais que j’allais a tomber. Oh ! je lui aurais bien donné de l’argent pour qu’il vienne « coucher avec moi, tant je l’aimais...
k II n’y en a qu’un qui me plaise ici. C’est M. M... Les autres sont a tous des poseurs. Il y en a un qui est venu me voir ce matin, qui est « comme un cordonnier. »
Spasme voluptueux. La malade croit se livrer au coït avec M. M... En appuyant un peu fortement sur la région ovarienne gauche, nous la rappelons à la réalité. Elle ouvre les yeux et déclare n’avoir aucun souvenir de tout ce qui vient de se passer
28 décembre. Nous hypnotisons Marie J... par les mêmes procédés.
« Pourquoi M. M... n’est-il pas venu me voir. Il est charmant. 11 « viendra ? C’est gentil...
« Et le petit ? Un petit qui a de si beaux yeux . 11 est à la chirurgie. « Oh, il avait des beaux yeux, mais des yeux à vous renverser. Non, « il ne viendra pas celui-là (notre collègue L.,.).
« Il y a aussi un blond qui a la barbe rouge. Il n’est pas désagréa-
« ble, mais il n’est pas poli toujours.il a dit: Qu’est-ce qu’elle a, « celle-là? (Notre ami L..., alors externe du service.)
« Et M. B..., il m’a revue dans mon lit. Il n’est pas poli, mais il a « un abord qui ne déplaît pas. Il marche toujours en courant. Il a l’air « d’un fou . ..
« Il y a un externe qui aimait beaucoup à toucher les femmes. Il tremblait quand il me touchait. Il ne me touchait pas où on me fait mal. »
Nous posons légèrement la pulpe de l'index sur les joues et sur les bras de la malade qui ne paraît rien ressentir ; nous touchons de même la région costale : spasme voluptueux : « Oh ! c’est bon, oh ! je suis très « chatouilleuse...
« M. M..., il m’a bien fait l’amour cette nuit. Oh! j'étais contente, « mais honteuse après. Qu’est-ce qu’il penserait de moi. Oh ! (Spasme cynique.)
« Quand j’ai mes régies, je voudrais bien faire l’amour. Je prends « quelque chose, n’importe quoi, tout ce que je trouve, etc...
« Je vais m’en aller, je m’en irai mercredi. J’irai trouver M. Gosse- « lin. On ne soigne pas ma métrite. M. M. .., il est très gentil. Et vous « aussi vous êtes gentil pour les malades. 11 y en a beaucoup qui ne le a sont pas. Vous m’interrogez pour faire des études sur une maladie, « pour devenir très savant et la guérir...
« Tiens, voilà M. M... qui vient, il vient ! oh quel bonheur ! Comme « il a de beaux yeux, et des yeux amoureux. Il a le front découvert et « intelligent, mais il faut l’aimer en silence. »
Marie J... se souvient parfaitement des moindres circonstances de 1 expérience de la veille dont elle n’avait conservé aucun souvenir lorsqu'elle était revenue à l’état de condition normale. Nous la réveillons par la compression de l’ovaire, et tout souvenir des deux expériences disparaît aussitôt.
30 décembre. Dès que Marie J... est hypnotisée, nous cherchons à sortir du cercle de ses préoccupations habituelles et nous tentons sur elle quelques expériences de suggestion.
Nous lui demandons d’abord si elle est allée au théâtre. Elle a vu Cendrillon. « Il y a des femmes en maillot, une cuisine. Cendrillon reste au coin du feu, ce n’est pas gentil. »
Nous cherchons à l’apitoyer sur le triste sort de Cendrillon \ elle finit par s’attendrir quelque peu. « Elle est comme moi, elle est malheureuse à peu près comme moi. Elle n’a pas de caresses non plus...
« Elle a de si beaux yeux, oh la belle petite blonde ! Et puis Riquiqui ! « Ah Riquiqui ! (Elle rit aux éclats.) C’est le neveu, c’est le filleul. »
Elle n’est jamais allée aux Variétés. Nous déterminons alors chez elle par voie de suggestion une hallucination complète et prolongée.
Elle se figure venir avec nous à ce théâtre, assister à une représentation et nous rend compte dans les termes suivants de ses impressions au fur et à mesure qu’elles se succèdent dans son imagination.
« Qu’est-ce qu’on va jouer? Tiens voilà le rideau, que vois-tu? « Un monsieur, il dit des bêtises, parbleu ! je n’entends pas. Il est ha- « billé de rouge et de blanc, son pantalon est relevé jusqu’au haut de « ses mollets. Une dame vient lui parler. Bien mise. Viens lui parler « gracieusement. Je n’entends pas, je ne sais pas...
« Ne lui dit-elle pas qu’elle l’aime? « Oui, elle lui fait une déclara- « tion. Elle approche sa figure de lui gracieusement. Il en vient une « autre. Elle dit: Il ne faut pas rester là. Il vient quelqu’un. » La malade continue son récit et bâtit sur les données que l’on vient de lire un petit scénario où l’amour, la jalousie jouent leur rôle habituel et qui se termine par un mariage.
Nous suggérons alors à la malade l’idée d’un bouquet que nous feignons de lui offrir: « Regarde ces bouquets : lequel veux-tu ? — Ce- « lui-là, celui du milieu, il est charmant, je le garderai longtemps « parce qu’il me vient de vous. Il sent la rose. » Marie J... flaire avec délices son bouquet imaginaire.
Marie J... quitte l’hôpifal Necker à la fin de décembre 1879 en manifestant l’intention de se remettre au travail. Son état mental ne s’était pas modifié et nous ignorons ce qu’elle est devenue.
Observation II (recueillie dans le service de M. Ollivier à l’hôpital Necker). — Hystérie et Somnambulisme chez l’homme.
sommaire :
Antécédents héréditaires. — 1° Père : Inventeur, présomptueux, prétentions scientifiques, longue étude du magnétisme animal. Facultés mécaniques et musicales très développées.
2° Mère. — Conduite désordonnée. — Hystéro-épilepsie. — Catalepsie. — Somnambulisme.
3° Frères. — Aptitude musicale héréditaire. — Un frère rachitique.
Histoire du malade. — Travail soutenu impossible, — Incapacité de fixer son attention. — Excès de tabac. — Idées tristes.
Antécédents pathologiques. — Convulsions à 20 mois. — A 12 ans, convulsions et hallucinations terrifiantes de la vue. — Accès de somnambulisme et de contracture généralisée. — A 19 ans, nouvelle attaque avec boule et perte de connaissance. — Contracture permanente du membre supérieur droit. — Un mois avant l’entrée du malade, phénomène d’irritation spinale, monoplégie permanente du bras droit (1).
(1) Cette observation a déjà été publiée par nous dans la thèse de M. Klein sur « l’Hystérie chez l'homme. » 1880.
Etat actuel , — Habitus. — Etat mental. — Dents en escalier.
Sensibilité. — Anesthésie et analgésie incomplète du membre supérieur droit. Amblyopie à droite.
Motilité. — Monoplégie complète du membre supérieur droit.
Diminution de la sensibilité électrique cutanée et musculaire. — Intégrité de la contractilité faradique.
Fonctions organiques.
Attaques liijstéro-somnambuliques. — 'Contracture généralisée tétaniforme. — Convulsions. — Actes automatiques. — Amnésie. — Prodromes de l'attaque. — Effets de la compression des testicules.
Somnambulisme provoqué. — Disparition définitive de la monoplégie brachiale et contracture temporaire du membre supérieur droit sous l'influence du somnambulisme provoqué.
Phénomènes d’attraction et de suggestion. Délire somnambulique avec hallucination. — Amnésie complète.
Henri G.. ., âgé de 20 ans, est placé par son père le 28 octobre 1879, à l’hôpital Necker dans le service de M. Ollivier, salle Saint-Jean, n° 11, où il est resté soumis pendant deux mois et demi à notre observation. Nous n’avons sur les grands parents du malade que des renseignements incomplets et sans valeur, mais nous avons pu voir son père, converser à plusieurs reprises avec lui et en obtenir sur lui-mème et sur la mère d’Henri G... des documents intéressants.
1° Antécédents héréditaires. — Renseignements sur le per e. — Le père d’Henri G..., âgé de 65 ans, exerce actuellement la profession de musicien. Le matin et dans la journée il donne des leçons de musique dans diverses maisons d’éducation et le soir il tient le piano dans un café concert de la rue de la Gaité où il demeure. Il mène une existence rangée et très laborieuse. Très sobre, il ne boit que de l’eau et n’a jamais eu de goût pour le vin et les liqueurs.
Le logement occupé par M. G... ne présente pas ce désordre et cette malpropreté que l’on rencontre fréquemment dans les lieux habités par les hommes dont l’état mental est comparable au sien ; il parait même y régner un ordre relatif, si l’on tient compte de la multiplicité de ses occupations et de sa solitude. Nous y remarquons des tableaux, des gravures et des pastels qui témoignent d’un certain goût, des instruments de musique, de physique et un moteur électrique dont il s’attribue l’invention.
M. G... est un homme bien conservé, robuste, d’un extérieur correct ; il nous reçoit avec affabilité et nous entretient de ses études de prédilection ; il s’est occupé de physique, de mécanique, il a inventé un système pour la direction des ballons dans lequel nous notons le peu de souci du rapport de la puissance déployée avec la résistance à vaincre que l’on constate chez la plupart des inventeurs plus hardis que judi-
cieux et plus ingénieux qu’instruits qui se sont attachés à ce problème difficile; il nous montre un moteur électrique dont le mécanisme est soigneusement caché, qui a figuré à trois expositions et d.ont les parties visibles paraissent d’ailleurs bien entendues; il nous joue enfin, et non sans talent, plusieurs morceaux de musique sur un harmonium construit par lui de toutes pièces et dont le son nous paraît beau.
Mais la grande préoccupation de M. G... a toujoursété l’étude du magnétisme animal et des phénomènes nerveux qui s’y rattachent. Ce n’est que brièvement, et pour ainsi dire par politesse qu’il répond à nos questions sur ses autres occupations, ainsi que sur sa femme et ses enfants. Lorsqu’il parle de ses recherches magnétiques, il s’anime, sa parole devient rapide et son ton professoral. Il évoque le temps où ses salons étaient remplis de clients parmi lesquels il cite avec complaisance des marquises et des comtesses. Il va chercher de nombreux cahiers où sont consignées jour par jour ses expériences, dont sa femme et ses malades étaient les sujets et vante ses succès en thérapeutique. 11 nous fait lire les lettres d’un curé dont il a endormi la nièce à distance et sans l’avoir en rien prévenu, il croit à l’attraction, à la suggestion mentale, à l’action diagnostique et curative du fluide ef s’élève avec un vigoureux mépris contre les somnambules qui prédisent l’avenir et déshonorent la science. Il fut le fondateur de l’Académie Magnétique dont il nous remet les statuts et le programme et a composé un traité de magnétisme animal. Malheureusement les perfidies du baron du Potet, la guerre et le manque d’argent, ont dissous l’académie et l’ont empêché de faire paraître son livre.
Un ou deux extraits du programme de l’Académie de Magnétisme donneront une idée du style et du jugement de notre personnage et montreront que ses prétentions et sa tournure d’esprit ne diffèrent en rien de celle des hommes qui se livrent à l'étude d’une question aussi ardue avec plus de présomption que de savoir, et d'imagination que de jugement, « il s agit, dit-il, d’analyser et d’approfondir les causes pro- « ductrices des influences de l’électricité naturelle, spontanée, atmo- « sphérique et terrestre sur tous les êtres vivants ; la connaissance mé- < dicale et rationnelle des effets sensibles de cet agent général, mis en « jeu par des moyens physiques, artificiels; enfin développer ce que «■ nous connaissons déjà du magnétisme minéral, naturel ou factice, « sur l’animalité. N’existe-t-ii pas dans l’homme et dans les animaux « un foyer toujours agissant, s’exhalant toujours d’un principe électrique « animal ou magnétique animal ? Ce principe sans cesse entretenu, ali- « menté, renouvelé par la communication universelle et alternative de « ce fluide subtil entre la terre et son atmosphère? » C’est là, on le voit, du mesmérisme pur; rien de tout cela n’est nouveau ni original. La
notice se termine par quelques mots qui rappellent le magnétisme sentimental de Puységur : « L’amour du prochain le fera sauter et il a a beaucoup d’attraits quand on .veut le comprendre, on est si heureux <i après avoir fait le bien qu’on en devient ambitieux. »
« C’est cette ambition qu’il faut souffler dans tous les coeurs pour « rajeunir l’humanité; alors on ne verra dans un ennemi qu'un homme « égaré qu’il faudra ramener, lequel comprendra à son tour cette suit blime sentence du Christ : Aimez vos ennemis !
Il est facile de remarquer chez M. G... un sentiment très vif de sa personnalité. Il parle, avons-nous dit, avec assurance et animation et nous ne tardons pas à nous convaincre qu’avec lui toute discussion et toute contradiction seraient impossibles. Il prétend à des connaissances médicales, emploie à tort et à travers les termes médicaux et promet de nous faire connaître sa manière de concevoir l’hystérie. 11 sait parfaitement d’ailleurs que son fils Henri est hystérique et serait heureux de le voir à Sainte-Anne, car il n’ignore pas que l’hystérie poussée à ce point est incurable. Il paraît enfin tenir beaucoup à répéter ses expériences magnétiques sur son fils devant M. Ollivier et ses élèves et insiste pour que nous lui donnions rendez-vous à cet effet.
En résumé, le père de notre malade est un homme dont l’intelligence les aptitudes mécaniques et artistiques sont incontestables, mais il est de ces êtres mal pondérés chez qui un sentiment exagéré de la personnalité, l’éloignement invincible des voies ordinaires et le défaut de jugegement annihilent des facultés brillantes et une intelligence souvent remarquable. Ces hommes s’agitent en efforts désordonnés et stériles et se font ranger pendant toute leur existence dans la triste et nombreuse compagnie des déclassés.
Renseignements sur la mère. — M. G. . a connu la mère d’Henri au théâtre et n’a pas tardé à en faire sa maîtresse; après dix-huit ans de vie commune, elle est partie avec un « autre individu. » Elle est depuis venue le voir quelquefois, « comme si rien n’en était ». Heureusement a ajoute philosophiquement M. G. . . que je ne suis pas marié, mais j’ai a souffert dix-huit ans. »
Elle était ce bonne fille mais profondément hystérique. » Elle avait des accès d’épilepsie avec écume à la bouche et flexion du pouce dans le creux de la main, « ce qui est le symptôme de l’épilepsie. » Il lui arrivait de tomber en catalepsie ou de rester dans un état de mort apparente jusqu’à 9 jours de suite; G... la trouva une fois, la tète sur l’oreiller et les jambes dressées contre la muraille, « nue comme un ver » et comme il lui reprochait une semblable attitude devant les enfants, « je suis bien, » répondit-elle.
Cette femme était également somnambule et servait à ce titre aux démonstrations magnétiques de G... 11 lui arrive souvent comme aux
somnambules classiques dont elle présentait tous les traits, de se prescrire le sommeil magnétique et de prédire le début et la fin de ses crises . Elle aurait demandé un jour à être magnétisée pour une amaurose survenue subitement à la suite d’un coup de foudre et ne se serait réveillée qu’au bout de dix-huit mois, mais la vue lui était rendue !
Exempte d’habitudes alcooliques, elle aurait fait cependant de grands excès d’absinthe lorsqu’elle était enceinte de notre malade.
Grands parents paternels. — Au dire de G...x aucun d’eux ne présente de troubles intellectuels et n’est atteint d’aucune maladie nerveuse.
Grands parents maternels. — Peu de renseignements. Le grand-père maternel du malade aurait eu de la dyschromatopsie ; il ne pouvait distinguer le jaune du rouge; la grand-mère était pire que sa fille, a elle avait un caractère diabolique. »
Frères et sœurs. — Un frère du malade né de la même mère que lui est mort épuisé par les privations du siège de Paris. Rachitique mais fort intelligent, il montrait les plus grandes dispositions pour la musique et composait à dix ans.
Un autre frère né d’une autre femme est également un musicien de mérite et remplit les fonctions d’organiste à Saint-Denis.
2° Histoire du malade. — Henri G..., né a Paris, a toujours demeuré dans cette ville ; jusqu’à 15 ans, il a fréquenté irrégulièrement les écoles ; tout au plus sait-il épeler et « gribouille -t-il un peu ». Tout travail suivi lui était déjà impossible, « Ca me sautait dans la tête, a dit-il, j’aurais bien voulu apprendre, mais je ne pouvais pas m’appli- « quer; il y avait une entrave chez moi ; j’y mettais toute la bonne « volonté, je devenais rouge de colère ; ça m’ennuyais de voir avancer « les autres et de rester en place, car j’avais ma petite fierté, etc.
& Je regardais'mon livre, ça m’ennuyait et je dormais. Je demandais « à aller au cabinet, je prenais l’air et ça me semblait bon, je jouais « peu avec les autres, le jeu m’agaçait, tout m’agaçait. »
A 11 ans il est pris de la manie de fumer; il s’éloigne de ses camarades, recherche les endroits solitaires et se livre à sa nouvelle passion ; à 15 ans il fumait, dit-il, pour quatorze sous de tabac par jour, sous forme de cigarettes qu’il faisait lui-même. « Il n’y avait que cela, ditil, qui me fit du bien. » A 15 ans, son père le mit en apprentissage et il essaya plusieurs états sans réussir à prendre goût à aucun ; il fut tour à tour mécanicien, cordonnier, relieur. « Je ne pouvais, dit-il, me « mettre au travail; je me disais : Ce matin tu vas travailler pour ga- « gner de l’argent. Il y avait quelque chose dans ma tète qui m’en em- « pêchait, je ne sais pas quoi. Quand je voyais du vilain ou du beau c temps, l’un m’ennuyait, m’énervait et l’autre me donnait envie de « sortir. »
Henri continue cette existence paresseuse, il vit avec son père qui paraît plein d’affection et d’indulgence pour lui. Sa conduite est bonne et personne ne se plaint de lui. Son plus grand plaisir est encore de flâner et de fumer des cigarettes : « Ça me rend malade, dit-il, de ne « pas fumer, ça m’ennuie tout plein. J’ai des tristesses, je pense à la « mort de mes frères et fumer est une distraction pour moi. »
L’instinct sexuel est chez G... moyennement développé ses premières relations avec les femmes remontent à l’âge de quinze ans ; aussi n’a-t-il jamais abusé de la masturbation.
Son père ne lui connaît aucune cause de chagrin et lui-même ne se trouve pas malheureux, il n’a jamais eu d’émotion vive.
3° Antécédents pathologiques. — D’après les renseignements obtenus du père, Henri G... aurait eu des convulsions à l’âge de 20 mois pendant lesquelles il devenait « noir ». Dans une de ces attaques il s’est cassé une dent.
Il conserva jusqu’à 5 ou 6 ans l’habitude de pisser au lit la nuit et se souvient même qu’il croyait en rêvant uriner contre un mur.
A 12 ou 13 ans, nouvelles crises convulsives. Le voyant rentrer sale et déchiré, son père croyait d’abord qu’il s’était battu, mais il apprit bientôt qu’il tombait dans la rue, sans connaissance. Ces attaques devinrent plus fréquentes, il tut le témoin de plusieurs d’entre elles ; Henri était pris de convulsions violentes, déchirait ses vêtements et paraissait en proie à des hallucinations terrifiantes. Comme sa mère, il voyait des fantômes, des squelettes; en proie à un « accès de manie », il ne connaissait personne et était alors véritablement dangereux.
D’autres fois, et sans cause appréciable, on le voyait se balancer sur sa chaise et tomber à terre profondément endormi. Ces accès « de somnambulisme » n’étaient accompagnés ni de convulsions, ni de catalepsie. Dans une autre circonstance encore, son père le trouva étendu sur son lit « nu comme un ver », immobilisé par une contracture généralisée des muscles extenseurs.
A 19 ans, notre malade éprouva un vif chagrin de la mort de son frère. En présence delà bière que l’on refermait et au milieu de ses larmes, il sentit pour la première fois « une boule » lui remonter de l’épigastre au cou et l’étouffer; il tomba, se débattit et perdit connaissance ainsi que tout souvenir de çe qui s’est ensuite passé. Il sait seulement par ou dire qu’il s’est opposé de toutes ses forces à ce qu'on refermât la bière qui contenait les dépouilles de son frère.
Ces attaques continuèrent et se renouvelaient trois fois par jour. Il admis à la Pitié dans le service de M . Lasègue qui reconnut le caractère hystérique de son affection et le traita par le bromure de po-
tassium. Lorsqu’il quitta l’hôpital au bout de quatre mois, les attaques avaient disparu.
En même temps que ces attaques, Henri G... avait été pris d’une contracture du bras ; l’avant-bras était fléchi sur le bras, le poignet sur l’avant-bras, les doigts dans la main, avec tant de force que les ongles lui « entraient dans la chair ». Le pouce n'était pas fléchi dans le creux de la main et était resté en extension. Cette contracture disparut brusquement quinze jours avant la sortie de l’hôpital sous l’influence d’une crise amenée par l’arrivée de sa mère.
Sa mère l’emmena avec elle aux bains de Cabourg ; il suivit pendant neuf ou dix mois son existence aventureuse et la quitta pour rentrer chez son père et essayer d’apprendre le métier de relieur.
Peu de temps après, en 1878, il entre à Necker pour une angine, y reste quinze jours, est envoyé à Vincennes et en revient avec de nouvelles attaques et une contracture des deux membres supérieurs qui dura trois jours.
Les accidents actuels remontent à un mois environ. Tout à coup, il se plaint de douleurs en ceinture atroces qui lui font pousser des cris et lui arrachent des larmes, ainsi que de vives douleurs dans les jambes et dans « l’estomac. » Sa main droite devient douloureuse, lourde et gonflée ; son père croit devoir l’électriser et lui faire tenir les poignées d’un appareil d’induction dont il lui donne des décharges « aussi fortes qu’il peut les supporter ». Cette dangereuse médication semble d’abord réussir : la douleur disparaît, mais deux jours après le malade ressent dans la main droite des picotements, des fourmillements, « comme des aiguilles » et trois jours après sa main était inerte et paralysée co mme elle l’est aujourd’hui. C’est cette paralysie complète du membre supérieur droit qui amène Henri G... à l'iyôpital.
4° Etat actuel — 28 octobre 1879. — Habitus ; état mental. — Henri G... est grand pour son âge, et bien constitué ; il ne présente aucun vice de conformation fréquents chez les héréditaires. Son système pileux est bien développé, sa voix déjà assez grave. Ses organes génitaux sont ceux d’un homme de son âge qui n’a abusé ni de l’oDanisme, ni des rapports vénériens ; il a, en un mot, tous les attributs de la virilité.
Sa physionomie est douce et assez intelligente, quoique son front soit bas et un peu aplati ; sa mise est propre sans être recherchée ni efféminée, sa prononciation est normale, bien que quelquefois un peu hésitante ; rien, en résumé à part deux bagues volumineuses et de mauvais goût, l’une d’or et l’autre de cuivre dont il se pare la main droite, n’est de nature à appeler sur lui l’attention.
La seule anomalie qui frappe lorsqu’on l’examine de près au point de vue de sa conformation physique, est une altération de la dentition sur
laquelle nous aurons à revenir. Les incisives supérieures présentent des érosions disposées de la façon suivante. Les dents, au niveau de l’union de leur tiers inférieur avec leurs deux tiers supérieurs, s’amincissent brusquement et un rebord saillant marque le point où se fait cette transition ; la portion amincie des dents est divisée par les sillons verticaux en trois ou quatre segments légèrement convexes en avant, elles présentent enfin, au voisinage de leur bord libre un second, amincissement dont la hauteur est très peu considérable.
L’état mental d’Henri G... ne présente à première vue rien de bien particulier. Doux, peu instruit, moyennement intelligent, il ne semble pas différer de beaucoup de jeunes gens de son âge chez qui l’instruction et la pratique de la vie n’ont pas développé le jugement et la volonté; mais en l’étudiant de plus près on ne tarde pas à s’apercevoir qu’il est insensible à toute idée sérieuse, à tout sentiment élevé, incapable de tout effort et de toute réflexion et qu’il n’est apte, comme il le dit lui-mème, qu’à flâner en fumant des cigarettes sur les promenades publiques. Henri G... est un de ces individus, sans force et sans but, aussi inaptes à faire le bien qu’incapables de faire volontairement et de propos délibéré le mal.
■ Sensibilité. — Le contact, le frôlement, le chatouillement, les variations de température, la pression, même énergique, ne sont pas perçus dans le membre supérieur droit depuis l’extrémité des doigts jusqu’au niveau de la partie moyenne du deltoïde. Le pincement et la distension brusque des ligaments sont faiblement perçus , mais la piqûre est douloureuse et provoque des plaintes. Le sens de position est aboli.
L’ouïe, l’odorat et le goût semblent égaux des deux côtés ; mais la vue à droite est trouble et lorsque le malade s’amusait à tirer, avant d’ètre atteint de monoplégie brachiale, il visait avec l’œil gauche tout en épaulant à droite. Ce fait tendrait à prouver que l’amhlyopie droite a été antérieure à la paralysie du membre supérieur.
Motilité. — La paralysie du bras droit est complète. Le malade ne peut ni écarter son bras du corps, ni plier l’avant-bras, ni étendre le poignet, ni remuer les doigts. L.’épaule est légèrement élevée par suite de l’action prédominante du trapèze. La force de préhension est nulle, tous les autres muscles du corps ont conservé leur contractilité normale. Lorsque Henri G... est debout, son bras pend inerte le long de son corps à moins que pour se débarrasser de ce poids incommode, il ne le soutienne avec la main gauche.
L’exploration électrique au moyen de l’appareil d’induction de Legendre et Morin nous a montré une notable diminution de la sensibilité cutanée et musculaire avec conservation de la contractilité faradique. Le manque d’appareils ne nous a permis ni de rechercher l’action
des courants continus, ni d’étudier la température du membre paralysé, ni de déterminer la durée de l’excitation latente des muscles, mais nous avons pu constater chez ce sujet d'une manière fort nette, le phénomène de la sommation. Quelques séances de faradisation ne nous ont d'ailleurs donné aucun résultat thérapeutique et le mauvais état de nosappareilsnous a forcé à les suspendre.
Fonctions organiques. — Ne présentent rien de particulier et s’effectuent normalement. L’examen du cœur et des poumons ne nous a évélé aucune lésion organique de ces organes.
5° Attaques hystériques (1). — Peu de temps après, dans nos salles. Henri G., fut repris de ses attaques convulsives qui, pendant un certain temps, se produisirent presque tous les soirs vers 8 heures ; nous avons pu assister à quelques-unes, et comme elles se ressemblaient presque toutes, nous nous bornerons à relater deux d’entre elles.
Attaques du 9 décembre 1879. — Averti vers le début de l’attaque, nous trouvons Henri G... étendu à terre, le tronc, le cou, et les membres contracturés dans l'extension, les mpchoires fortement serrées, les jambes légèrement croisées, lesdoigts fléchis et maintenant le pouce dans le creux de la main, les yeux fermés. La sensibilité est intacte et le pincement, la piqûre, provoquent des gémissements et des mouvements de défense. De temps en temps, le malade se roule àterre, ses membres sont animés de mouvements peu étendus et il demande à boire
L’attaque est suivie d’actes automatiques : Henri G... se lève, va et vient, se rend aux lieux d’aisances, se couche. Au bout d’une heure, il se frotte les yeux, les ouvre, s’étonne de voir plusieurs personnes autour de lui, se plaint d'avoir mal à la tète, l’amnésie est complète (2).
Attaque du 10 décembre i 879. — Nous nous étendrons plus longuement sur cette attaque à laquelle nous avons assisté d’une manière plus complète et que nous avons pu observer dans de meilleuresconditions.
A 6 heures moins 10 minutes, Henri G., st sent fatigué et se couche ; il se plaint de céphalalgie frontale assez vive, de sifflements dans les oreilles; il est pris d’un frisson assez intense, les points d’émergence des nerfs sus-orbitraires de chaque côté, sont douloureux à la pression, ainsi que celui du nerf sous-orbitaire gauche, les yeux sont conges-
(1) Au moment où a commencé la série d’attaques, dont nous relatons deux observations, la monoplégie bracliiaie avait disparu depuis plusieurs semaines dans les circonstances que nous ferons connaître plus loin.
(2) Pendantcette attaque, notre collègue, M. Feré, alors interne de M. Broca, s’est livré à quelques mensurations dont voici les résultats;
Taille 1 m. 60
ibi-iliaque 0 27
bi-trochantérien . 0 31
Diamètre du bassin
lionnês et larmoyants, une sensation de constriction se fait sentir au cou. Le malade, parfaitement calme et lucide, reconnaît ainsique les assistants les prodromes d’une attaque prochaine et se laisse docilement camisoler.
A 6 heures, Henri G.., encore lucide, accuse une grande envie de dormir, ses paupières clignotent, ses yeux se ferment, le frisson redouble, la respiration devient suspirieuse, saccadée, précipitée, les membres supérieurs présentent quelques secousses. Les questions restent sans réponse; l’aitaque est imminente.
A 6 heures 2 minutes, l’attaque commence brusquement par une contracture tétanique de tous les muscles du tronc et des membres, dont la durée ne dépasse pas quelques secondes, les yeux sont convulsés, la pupille disparait sous la paupière supérieure à moitié abaissée, la sensibilité est conservée, mais très obtuse, les accès de raideur se répètent à de courts intervalles, et on entend le malade, qui ne parait avoir aucune conscience de ce qui l’entoure, murmurer : « Je ne veux pas res- « ter ici, je veux m’en aller, je ne veux pas mourir ici. Le fer rouge, « je ne veux pas du fer rouge (1). »
Ces paroles sont suivies de deux violentes secousses; la respiration devient très précipitée, haletante, convulsive ; c’est une sorte de hoquet Composé d’une inspiration courte et bruyante suivie d’une expiration prolongée.
Le malade se plaint du froid : « Oh! que j’ai froid, on m’a enlevé ma « couverture, mon édredon. »'
Une compression légère du testicule droit ou gauche ne semble pas perçue, mais vient-on à rendre la pression plus énergique, loin d’arrêter l’attaque, on détermine un cri de douleur et de violentes secousses; le malade brise les cordes qui le maintiennent fixé sur son lit, et se sentant plus libre, pousse un soupir de soulagement : cc Ah! c’est fait. »
Quelques instants après, Henri G... dit: « Réveillez-moi, faites comme « le père, des passes. » Nous nous rendons à son désir, et bientôt ii ouvre brusquement les yeux et reprend entièrement et immédiatement connaissance. L’amnésie est complète.
6° Somnambulisme provoqué. — Nous avons endormi Henri G... à plusieurs reprises par les procédés ordinaires et nous l’avons vu endormir par son père ; nous rapportons d'abord cette dernièreexpérienceremar-
(1) La veille, pendant d'attaque, notre ami Feré, un peu sceptique en matière de somnambulisme, avait accusé Henri de simulation et l'avait menacé du fer rouge. Le malade se souvient ici de cette circonstance qui lui est inconnue quand il est dans son état normal, car les somnambules amnésiques, et c'est la très grande majorité, conservent le souvenir de leurs attaques antérieures pendant leurs périodes de condition seconde et n’en ont aucune notion dans leurs périodes de condition normale.
quable par la disparition subite et durable de la monoplégie brachiale sous l’influence des passes dites magnétiques.
Expérience faite par le p'ere du malade le 30 novembre 1879 . — Henri est endormi en une minute par les passes classiques. Son père se propose d’abord de rendre au bras droit la sensibilité et la motilité qu’il a perdues. Présentant la main étendue à quelque distance du bras gauche de son entant, il attire celui-ci jusqu’à le mettre dans une position horizontale et le laisse ainsi étendu.
« Maintenant, dit-il, je vais faire passer dans le bras droit la por- « tion d’intelligence qui ne lui est plus nécessaire pour le bras gauche « et les mouvements lui seront rendus. »
L’opérateur répète alors sur le bras droit la manœuvre d’attraction que nous lui avons vu exécuter sur le bras gauche ; les doigts s’agitent, le membre paralysé se soulève, obéit aux mouvements qui lui sont communiqués à distance et s'étend parallèlement au membre supérieur gauche.
Le malade ne répond pas aux questions qui lui sont posées ; son père se livre à une série de mouvements de la langue et des lèvres semblables à ceux qui servent à l'articulation des sons; Henri imite ces mouvements et bientôt il recouvre l’usage de la parole. Répondant alors aux questions que lui pose son père, il se livre à des divagations sur la nature de sa maladie, sur le retour de ses attaques, divagations qui n’ont rien de scientifiques, sont familières aux somnambules de profession et ne méritent pas de nous arrêter ici.
Après diverses expériences, dont les résultats sont trop incertains pour être rapportés, l’opérateur se livre sur le bras à des passes magnétiques qui ont pour effet de faire cesser leur état cataleptique, puis il réveille le sujet. Le mouvement et la sensibilité sont entièrement revenus dans le bras droit qui reste seulement un peu lourd; la paralysie dont il était atteint est guérie, et cette guérison persistait encore le 1er janvier 1880, époque à laquelle nous avons cessé de voir le malade régulièrement.
Somnambulisme provoqué par nous le 9 novembre 1879. -.Nous endormons le malade en quelques minutes par le procédé des passes ; léger clignotement des paupières, quelques inspirations profondes, mouvements de pendiculation, petites secousses dans le bras gauche (1); le bras droit reste immobile ; léger mâchonnement ; Henri G., a toute sa connaissance, mais ne peut pas parler, sa langue est gênée. Il pense à sa paralysie qui ne se guérira qu’avec beaucoup de temps.
(1) Cette expérience a été faite le 9 novembre; le bras droit était encore entièrement inerte et ce n’est que le 30 novembre que sa paralysie a disparu sous l'influence des manœuvres du père du malade.
Nous provoquons avec la plus grande facilité le délire avec hallucinations qui a été présenté par les magnétiseurs comme de la double vue. Nous lui parlons de sa mère : « Attendez, je suis en train de chercher, je « la vois. Elle rentre dans un café, à Verneuil, département du Nord, « café de l’Europe. Nous y avons été une fois. Elle prend son café, elle « va jouer aux dames avec un monsieur, un homme grand, barbu. C’est « un individu qu’elle ne connaît pas. Ils ont entamé une conversation « sur le concert. Il est courrier. Elle gagne. L’autre a perdu. Il voulait « en faire une autre et ma mère neveut pas. Elleregarde jouer les autres. « Voici la troupe, ils sont tous en train de causer d’affaires, il va y avoir <c une brouille avec le patron du café-concert qui ne veut pas les payer. « Ils vont s’en aller.
« Elle s’en va. Elle est avec trois messieurs, une dame et puis le piaa niste. Tiens ! elle parle à quelqu’un qu’elle rencontre ; elle lui enseigne » un endroit pour travailler à Vernon. »
Qu’a fait ta mère hier soir?
« Elle a travaillé; elle a chanté le Trouvère, la Coupe de Galathée, <c le Jardin de Luzon, le Badigeonneur, et puis je ne vois plus rien. « Elle a fini à dix heures, elle est restée dans le café, a pris une gomme . « chaude parce qu’elle a la voix enrhumée. Elle a quitté le café à dix « heures et demie, près de onze jieures. Il sont sortis tous ensemble « puis se sont séparés. Elle est allée coucher à l’hôtel. »
Que fera ta mère demain?
« Il s’en iront demain. Où? je ne sais. — Où? attendez ; ils se dirigent a du côté du Midi. Elle n’est pas près encore de m’écrire. Je ne peux « dire quand elle écrira. Elle est devant tout le monde et ne veut pas « faire savoir notre adresse parce que les autres viendraient me cherci cher pour jouer du piano avec eux. f>
Sur notre invitation de suivre sa mère, le malade nous assure qu’elle est à Bordeaux. Elle était au début de la séance dans le Nord ; on voit qu’elle a voyagé vite en peu de temps.
Dès le début de l’expérience, nous avons pu voir le bras droit se fléchir sur l’avant-bras, la main se fermer fortement, le pouce restant en dehors des autres doigts, en quelques instants la contracture est complète. Elle s’est rencontrée presque toutes les fois que nous avons endormi le malade tant que la paralysie du membre a persisté.
Dans cette expérience comme dans les autres la compression du tes-» ticule s’est montrée douloureuse, mais sans action sur les phénomènes somnambuliques; la compresssion de l’une et de l’autre fosse iliaque produisait une respiration profonde suivie d’une expiration brusque et saccadée.
De fortes excitations cutanées faites dans le but de mettre fin à l’accès provoquaient une contracture générale : le corps se met en arc pendant
quelques secondes, puis Henri G., s’agite, pleure, grimace, mâchonne, déglutit à plusieurs reprises, puis enfin s’éveille et reprend sa connaissance. La contracture du bras droit persiste encore quelques instants, puis diminue et en deux minutes elle a entièrement disparu. L’amnésie, cette fois encore, est complète
Nous apprenons d’Henri G... qu’il n’a pas reçu de nouvelles de sa mère depuis six mois et qu’il ne sait où elle se trouve. Il a séjourné autrefois à Verneuil mais n’a gardé aucun souvenir de cette localité et ne connaît le nom d’aucun des cafés qui s’y trouvent.
Expérience du 26 novembre 1879. — Cette expérience nous a montré un certain nombre de phénomènes qui ne s’étaient pas manifestés dans les séances précédentes : aussi croyons-nous devoir en extraire les particularités les plus intéressantes.
Henri G... est endormi debout. Dès les premières passes, les paupières sont animées d’un clignotement rapide, il pousse des soupirs entrecoupés semblables à ceux ,d’un homme qui serait sur le point de pleurer ; quelques mouvements de déglutition annoncent, comme à l’ordinaire, l’imminence du sommeil, enfin le bras gauche est agité par de légères secousses ; le bras droit, encore paralysé à cette date, pend inerte le long de son corps.
Bientôt nous vo vonsla contracture s’emparer du bras droit, les doigts se fléchissent avec force dans la paume de la main, le pouce restait d’abord étendu, le poignet se fléchit sur l’avant-bras, l’avant-bras sur le bras de manière à former avec ce dernier un angle droit, puis ensuite d’une façon complète, les membres inférieurs sont raides et contracturés dans l'extension.
Les mâchoires sont fortement serrées, le cou est raide et la tète garde toutes les positions qui lui sont communiquées. A ce moment la contracture semble avoir envahi tous les muscles du corps et le malade peut être mu tout d’une pièce à la manière des sujets atteints de tétanos.
Le malade semble dormir debout, son corps immobile est seulement animé d’un léger balancement, que l’on peut exagérer jusqu’au point de lui faire perdre l’équilibre en présentant les deux mains à quelque distance de- son dos ou de sa poitrine, mais ces phénomènes d’attraction ou de répulsion que nous avons cru constater d’une manière plus nette sur d’autres sujets sont ici irréguliers et incertains. Les paupières sont fermées; si on les soulève, on trouve les globes oculaires convulsés en haut et les pupillespresque entièrementcachéespar les paupières supérieures, la sensbilité de la conjonctive est obtuse et l’approche d’une lumière n’a d’action que sur l’iris.
Le patient est d’une docilité parfaite; il garde toutes les positions qu’on lui donne et exécute tous les mouvements qui dui*sont commandés ; on peut le faire coucher, lever, marcher, le mettre à genoux, lui
faire joindre les mains. De son propre mouvement, il nous suit partout où nous nous transportons.
La contracture du bras droit diminue et disparaît de la racine du membre aux extrémités. Nous mettons facilement le bras gauche dans cet état que M. Richer a distingué avec raison de la catalepsie vraie et auquel il a donné le nom d’état cataleptoïde.
Henri G... parle difficilement. A toutes les questions qui lui sont adressées il répond : « Je ne peux pas parler, ça me fait du mal de parte 1er, j’ai la langue trop sèche. ■» Nous parvenons cependant, en insistant, à lui faire prononcer quelques phrases. Se trouvant à genoux, il déclare qu’il lui est impossible de se lever, nous lui bandons les yeux avec soin, nous étendons notre main à quelque distance au-dessus de sa tète et nous le voyons se mettre lentement et péniblement debout.
« J’ai senti, dit-il, votre voix résonner qui disait : Lève-toi, j’ai senti « votre influence. »
Nous avons cessé de voir cet intéressant malade le 25 décembre 1879. A cette époque, les attaques continuaient sans différer de celles que nous avons rapportées. Comme la plupart des hystériques, Henri G... était d’un caractère inégal, fantasque et s’accordait difficilement avec ses camarades. Il était souvent pris du désir de quitter l’hôpital, « voulait s’en aller, ne voulait pas mourir ici; » à plusieurs reprises il s’est fait signer des permissions de sortie. Ainsi que beaucoup de ses semblables, il avait des idées vagues de persécution : « on le mé- « prisait, on le traitait de fainéant, on l’accusait de dissimulation, la « sœur, certains de ses camarades lui en voulaient, etc. » Au moment de notre départ du service, la guérison de la paralysie du bras droit que son père avait si bien obtenue persistait intégralement.
Observation III (Marie H. . .).
Hystérie. — Chorée rhyllimique et arhythmique. — Manie hystérique. Sommeil et délire hypnotiques.
SOMMAIRE
Antécédents héréditaires. — Père devenue alcoolique et débauché après la mort de sa femme. — Aurait eu des vomissements de sang mensuels. Ivrognerie très répandue parmi les ascendants paternels.
Mère, grand’mère et tante tuberculeuses.
Soeur chlorotique et névropathe. A un enfant idiot.
Chambard. 6
Antécédents personnels. — Premier accident nerveux datant de cinq ans» — Attaque de nerfs par contrariété. — Chorée par imitation.
Hystérie gastrique grave. — Nouvel accès de chorée par imitation.
lut actuel. — 1° Fonctions digestives. — Goûts hystériques. — Troubles gastriques.
2° Fonctions respiratoire et circulatoire. — Troubles vaso-moteurs. — Souffles anémiques.
3° Autres fonctions organiques. — Troubles mensuels.
4° Habitus. — Etat mental et moral.
Sommeil naturel. — Période hypnagogique . — Rêves.
Sommeil hypnotique provoqué. — Procédés. — Délire loquace réminiscent-
— Idées mélancoliques. — Scrupules. — Tendances érotiques (forme mélancolique). — Idées gaies, chants, mots grossiers (forme expansive). — Amnésie.
5° Sensibilité. — Rachialgie. — Analgésie complète pendant le sommeil hypnotique.
do Motilité. — Accès de chorée rhythmique et arhythmique. -—Localisations et caracières de l’agitation. — Son traitement. — Disparition de la chorée pendant le sommeil hypnotique. — Chorée intellectuelle.
Etat ultérieur. — Accès de manie hystérique.
Compte rendu sténographique d’accès de délire somnabulique provoqué : Par les procédés hypnogéniques ordinaires,
Par l'ingestion de la eannabine,
Par les inhalations d’éther.
Marie H..., âgée de 26 ans, domestique, entre le 29 mars 1877, dans le service de M. Ollivier, à l'hôpital Necker, pour divers troubles dyspeptiques et notamment pour des vomissements incessants.
Antécédents héréditaires. — Le père de la malade, tourneur en cuivre, succomba à 49 ans aux suites d’une longue maladie dont les principaux accidents furent des douleurs gastriques et des vomissements de sang qui reparaissaient tous les mois avec une régularité qui semble avoir frappé sa fille : « Il était, dit-elle, réglé comme une femme. » Autrefois sobre et rangé cet homme s’était, après la mort de sa femme, adonné à la boisson et à la débauche. Il avait introduit chez lui sa maîtresse, rentrait souvent ivre et sous cette influence devenait méchant et violent. Il criait, frappait, injuriait. Marie H... nous apprend d’ailleurs que tous les membres de la famille de son père étaient ivrognes et que celui-ci était encore « celui qui buvait le moins ».
Nous n’avons que peu de î enseignements sur les autres ascendants paternels de la malade ; notons cependant que ses oncles, au nombre de six, sont tous ivrognes bien que jouissant d’une bonne santé.
La mère est morte « poitrinaire » à 36 ans. Elle n’était pas nerveuse, n’avait pas d'attaques ; son caractère était doux et faible» La grand»
mère et deux tantes maternelles ont également succombé à la phthisie pulmonaire.
Marie H... a deux soeurs : l’une est morte à 10 jours ; l’autre, âgée de 29 ans, est vivante, mais très mal portante, très nerveuse et sujette à de fréquents et violents accès de colère. Elle se plaint de maux divers, notamment de cardialgie, de leucorrhée, qui peuvent être rattachés à un état chlorotique et névropathique. Elle a deux enfants : un garçon très chétif et une fille « idiote ». Son mari est, il est vrai, alcoo-
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Antécédents personnels. — Née à Paris, en 1852, Marie H... vécut avec ses parents jusqu’à l’âge de 12 ans. Son père, qui était alors sobre et rangé, et sa mère faisaient bon ménage. « Ils étaient, dit-elle, très « gentils tous les deux. » La mère tomba malheureusement « malade de la poitrine », l’argent vint à manquer et l’enfant dut supporter quelques privations.
Son enfance ne fut troublée par aucune maladie grave : elle eut la rougeole à 5 ans, puis pendant les cinq années suivantes quelques manifestations scrofuleuses qui furent l’objet d’un long traitement par l’huile de foie de morue et une teigne qui fut soignée à Sainte-Eugénie.
Elle avait 12 ans, lorsque sa mère mourut. On la plaça alors dans un couvent, d’abord à Persan (Seine-et-Oise), puis à Beaumont-sur- Oise. Elle y resta jusqu’à 21 ans et parait avoir conservé de ces établissements un excellent souvenir et le nom des sœurs de Persan et de Beaumont revient souvent à sa bouche surtout pendant ses accès de délire somnambulique.
La première menstruation survint à 18 ans seulement. Les règles furent toujours irrégulières et accompagnées de douleurs lombaires et abdominales, de nausées et de vomissements qui obligent notre malade à se mettre au lit. Ni grossesse, ni même, selon toute probabilité, de rapports vénériens.
En quittant la maison religieuse de Beaumont, Marie H... fut placée chez une dame pour qui elle dévidait de la soie. Elle s’y trouvait bien traitée, mais l’obligation de rester debout une partie de la journée et de faire marcher un tour avec le pied lui causait une grande fatigue et lui faisait enfler les jambes. D’ailleurs au bout de deux mois, son père qui commençait à boire la retira de chez « ces gens là, parce qu’ils étaient trop dévots. »
Marie fut ensuite successivement fille de service à Sainte-Eugénie, à Ménilmontant, à Necker, et bonne dans une maison particulière où elle se trouve encore, lorsqu’elle vieüt demander nos soins.
Cette jeune fille parait, en résumé, n’avoir souffert, ni de privations, ni de mauvais traitements et n’avoir eu d’autres chagrins que la mort
de sa mère qui ne put lui laisser une impression bien profonde, et celle de son père qu’elle ressentit davantage, car elle n’avait cessé de l’aimer, en dépit de sa mauvaise conduite, et elle en parle souvent dans son délire, avec respect et avec regret.
Les premiers accidents nerveux ne semblent pas remonter à plus de 4 ou 5 ans. A la suite d’une contrariété, Marie H... fut prise d’une attaque de nerfs, la seule qu’elle paraisse avoir eu, se plaignit d’étouffement, d’inappétence, de constipation et se sentit assez malade pour entrer à l’hôpital Beaujon où elle demeura 15 jours. Placée auprès d'une choréique, elle aurait été atteinte elle-même de chorée pendant deux jours.
En décembre 1877, elle entra en qualité de fille de service dans les salles de M. Triboulet à Sainte-Eugénie et bientôt différents malaises, des douleurs dans la tète et dans les jambes, la forcèrent à y demander un lit.
Un mois après, en janvier 1878, elle était fille de salle dans le service de M. Chauffard, à l’hôpital Necker, et ne tardait pas à être prise de nouveaux accidents : des vomissements incessants qui persistent encore aujourd huj, bien qu’à un degré beaucoup moindre, rendaient alors toute alimentation impossible, au point d’inspirer des inquiétudes aux personnes peu au courant de la résistance des hystériques aux accidents de cette nature, à ce point que la religieuse qui la soignait alors et qui est aujourd'hui attachée au service de M. Ollivie r comprend difficilement qu’elle n’ait pas succombé.
En juin 1878, Marie H... quitte l’hôpital Necker assez bien rétablie, mais habitée par un tænia qu’elle devait peut être au traitement par la viande crue auquel elle avait été soumise et dont elle fut assez facilement débarrassée par une religieuse de cet hôpital qui s’est fait une spécialité de l’expulsion de ces animaux.
Le 19 mai enfin, elle entre dans le service de M. Ollivie r pour s’y faire traiter des vomissements qui ont reparu, mais elle ne présentait alors aucune trace de l’agitation choréique qui devait apparaître bientôt après dans les circonstances que nous ferons connaître.
État actuel. — 1° Fonctions digestives. Marie H... a les goûts alimentaires de la plupart des hj'stériques : à la viande et aux aliments substantiels, elles préfère les mets acides, épicés et réputés indigestes, notamment le vinaigre, les légumes crus, les fruits verts, la salade. Elle boit avec plaisir du vinaigre pur.
Elle se plaint de pincements d’estomac, de douleurs gastriques et même de véritables accès de gastralgie. Nous avons déjà parlé de ses vomissements qui ont élé un instant assez fréquents pour inspirer les craintes; ils sont alimentaires, surviennent dès que les aliments sont ingérés ou immédiatement après le repas et redoubleraient de fré-
quence pendant les époques menstruelles. La constipation est habituelle.
2° Fonctions respiratoire et circulatoire. — L'auscultation de l’appareil cardio-pulmonaire ne révèle aucune lésion organique du cœur et des poumons ; tout au plus constate-t-on à la base du cœur et dans les vaisseaux du cou un léger souffle anémique. Par contre l’innervation vaso-motrict de la peau est très instable : la plus petite impression physique ou morale la fait rougir ou pâlir ; il est facile de tracer en rouge des figures sur le dos ou sur la poitrine de la malade en y promenant légèrement le doigt.
3° Autres fonctions organiques . — Elles sont à peu près normales, sauf les troubles de la menstruation que nous avons déjà signalés.
4° Habitus. — Etat mental. — Marie H... est grande, bien conformée, un peu maigre, à peau fine et blanche ; ses cheveux sont châtains, sa physionomie est agréable, douce et éveillée, ses yeux sont vifs et brillants ; elle parait toujours être sous l’empire d’une certaine excitation. Sa voix juste, étendue, harmonieuse, mais peu expressive, est souvent mise à contribution pour les chœurs, à la chapelle de l’hôpital.
Bien que fort ignorante et réduite, par conséquent, à une provision assez minime d’idées et de mots, notre malade est douée d’assez d’esprit naturel ; son élocution est facile et riche en parisianismes, sa répartie est vive et parfois spirituelle et ses expressions ne manquent pas de justesse. Son caractère est d’une extrême mobilité. Toujours un peu excitée, elle est tantôt gaie et rieuse, tantôt, et plus souvent encore, triste et préoccupée d’idées sur lesquelles nous aurons à revenir, mais il est toujours facile de la faire passer à volonté de la gaie à la tristesse et réciproquement de la tristesse à la gaieté.
Si le sens moral n’est guère plus développé chez elle que chez la plupart des femmes de cette catégorie, nous devons l’attribuer à son ignorance^ sa mobilité mentale et à l’inconscience morale qui en résulte, car sa nature morale paraît foncièrement bonne et honnête et nous ne croyons pas que jusqu’ici ses actes aient démenti ses bonnes intentions. Nous verrons cependant qu’elle se fait de graves reproches, que de mauvaises pensées l’assiègent et que sa plus grande crainte est de succomber aux tentations qui la tourmentent. Ces faits nous apparaîtrons plus netlement et comme amplifiés lorsque nous verrons Marie H... en état de sommeil hypnotique mettre à découvert ses pensées, ses sentiments, ses craintes bien mieux qu’elle ne peut le faire à l’état de veille.
Comme la plupart de ses semblables, Marie H... souhaite vivement de captiver l’attention sans paraître cependant portée à l’exagération et au mensonge : tantôt elle se fait belle, s’habille et se coiffe de manière à plaire à celui des élèves du service qui a trouvé, sans le vouloir du
reste, le chemin de son cœur; tantôt elle se montre jalouse et la préférence dont quelques-unes de ses compagnes lui semblent être l’objet la rend triste, nerveuse et lui arrache des larmes. Jamais on ne s’arrête assez longtemps à son lit, jamais on ne s’occupe assez d’elle, on la méprise, on l’abandonne. Ses antipathies sont non moins vives et non moins instinctives que ses sympathies. Ceux qui ont le malheur de lui déplaire sont l’objet de critiques qui n’ont rien de bien méchant. Sympathies ei antipathies ne sont d’ailleurs que peu durables. Ceux qui en sont l’objet viennent-ils à s’éloigner, ils ne tardent pas à être oubliés.
Tel est, en quelques mots, l’état mental de notre malade. On voit qu’il ne diffère en rien d’essentiel de celui de la plupart des hystériques et que l’excitation des sentiments affectifs, un certain degré d'érotisme très pudique, chez celle-ci du moins, le désir passionné de plaire, d’attirer l’attention, d’occuper de sa personne, un certain égoïsme inconscient et naïf, et par dessus tout une grande mobilité d’humeur et de pensée, une absence presque complète de volonté raisonnée et soutenue, en forment les traits principaux.
Les diverses particularités qui constituent cet état mental s’accentuent encore sous l’influence des causes qui tendent à augmenter l'excitation qui en est le fait primordial : telles qu’une émotion, une contrariété, et l’on peut alors voir s’ajouter à l’hyperactivité psychique, l’hyperactivité motrice sous forme de chorée rythmée. D’autre part, les différentes influences qui provoquent l’état cérébral appelé somnambulisme en supprimant l’action pondératrice de la conscience, du jugement et de la volonté, en transformant le sujet en une sorte d’auto • mate inconscient et soumis à toutes les suggestions spontanées ou déterminés par l’expérimentateur, sont éminemment favorables à l’étude de l'état mental des malades de la catégorie de celles que nous étudions. Nous verrons bientôt quel parti on peut tirer de ces procédés qui méritent d’ètre élevés à la hauteur d’une véritable méthode d’investigation psychologique.
Sommeil naturel. — Le sommeil ordinairement précédé de quelques hallucinations hypnagogiques est agité et troublé par les rêves généralement tristes et quelquefois érotiques. — Marie H... rêve une nuit qu’un homme qui lui était inconnu la suit, l’attire chez lui et abuse d’elle malgré une résistance qu’eile avoue avoir été assez faible. Sa seule crainte était de devenir mère, son seul regret de svy être exposée et nous n’eûmes aucune peine à lui faire avouer que, n’était ce danger, elle consentirait volontiers à ce que le rêve devint une réalité.
Sommeil hypnotique. — Somnambulisme. Nous avons « endormi » Marie H... un nombre de fois considérable, tantôt par l’occlusion des yeux, procédé de Lasègue, tantôt par la fixation d’un objet brillant placé près de la racine du nez de manière à mettre les globes occulaires
en strabisme convergent supérieur (procédé de Braid), tantôt enfin par les a passes magnétiques ». Nous avons également obtenu chez cette malade et chez beaucoup d’autres de très bons effets des inhalations d’éther et nous avons d'ailleurs montré dans une autre travail que son action sur la sensibilité générale et spéciale et sur l’imagination pouvait provoquer l’hypnotisme et que le caractère de l’hypnotisme ainsi obtenu était le même dans tous les cas (1),
Tous ces procédés plongent, Marie H dans le sommeil hypno-
tique avec une grande facilité. Elle s’endort en quelques minutes après avoir présenté la série ordinaire de prodromes observés en pareil cas. trémulation des paupières, agitation, mouvements de déglutition, céphalalgies, nausées, etc. A peine ses yeux sont- ils fermés que le délire commence : elle se met à parler avec une volubilité extrême, s’adressant à des interlocuteurs imaginaires, s’inquiétant peu de ne pas recevoir deréponse ou si nous lui répondons, sans être détrompée le plus souvent par le son de notre voix. Son imagination surexcitée, la transporte d’un lieu à un autre, lui fait abandonner brusquement un sujet pour en adopter un tout différent, lui retrace des scènes passées mais comme son instruction est peu étendue et ses préoccupations peu nombreuses, elle ne peut que tourner dans un cercle assez étroit d’idées et de sentiments. En réalité la malade rêve encore, le rêve auquel elle est en proie, est un rêve parlé qui lui retrace les principaux événements de sa vie, de sorte qu’un auditeur non prévenu pourrait presque douter de la réalité de l’état psychique tout spécial dans lequel elle se trouve artificiellement placée.
Les discours de la malade sont généralement empreints de tristesse ; tantôt elle passe en revue les événements de son enfance, ses petites espiègleries de jeune fille, s’entretient de son père avec émotion et respect; tantôt elle se voit seule au monde, orpheline, sans appui, exposée à toutes les tentations et à tous les dangers; en proie à une véritable terreur morale, elle sent se réveiller en elle les plus mauvais instincts, de mauvaises pensées l’assiègent, tout sentiment de piété, toute foi religieuse l’abandonne ; c’en est fait, elle- cesse de résister, elle est perdue, elle veut « s’amuser, faire la noce » jusqu’à ce qu’une mort causée par les excès, vienne la délivrer d’une existence ignomineuse.
Mais non, tout espoir n’est pas perdu; l’interne du service M. X.,., auquel elle s’est attachée selon l’usage de la plupart des hystériques « sentimentales » la sauvera d’elle même et la protégera contre ses mauvaises tendances. Il lui a promis ses conseils et son appui. C’est à lui qu’elle s’adressera lorsque l’envie de mal faire sera trop forte.
(1; Chambard. — Sur un cas d’hystérie avec somnambulisme. — Revue mensuelle de médecine et de chirurgie, 1879. Observation d’Armandine H —
Tel est le caractère général du délire hypnotique chez Marie H
une fois cependant l’excitation fut plus vive et la note plus gaie. Pendant deux heures, elle chanta à tue-tète, entremêlant avec impartialité les chants religieux et les refrains de café-concert. La crise cesse, après une durée variable de quelques minutes à deux heures, soit spontanément, soit sous l’influence d’une vive excitation. Comme toujours l’amnésie est complète et la malade a non seulement perdu tout souvenir de ce qu’elle a dit ou fait pendant l’accès mais, ainsi que nous l’avons signalé, l’amnésie porte encore sur les faits qui l’ont immédiatement précédé (1).
Le délire dont nous venons d’esquisser la physionomie générale s’est présenté à nous, non seulement à la suite des divers procédés d’hypnotisation mais encore à la suite d’inhalations d’éther et de l'ingestion de la cannabine. Pour ne pas interrompre par une digression trop longue, l’exposé de l’état actuel de notre malade, nous reproduirons à la suite de son observation quelques fragments sténographiés du délire observé par nous dans ces diverses conditions et dans quelquescourtes notes nous en ferons ressortir les points les plusintéressants.
5° Sensibilité . — Aucune douleur spontanée. Un certain degré de rachialgie que révèle l’existence des points douloureux à la pression des apophyses épineuses et transverses des dix dernières vertèbres dorsales. La sensibilité qui n’est complètement abolie en aucun point est très obtuse et la piqûre, le pincement, la brûlure sont si peu douloureux que l’on peut presque considérer la malade comme analgésique. Cette analgésie devient absolue pendant le sommeil hypnotique et la sensibilité tactile loin de posséder cette faculté de discernement que l’on a signalée chez les somnambules est très amoindrie : le contact de notre main est rapporté par Marie H , à une personne imagi-
naire et devient la source de diverses conceptions délirantes.
6° Motilité. — Chorée rhythmique et arhythmique. La malade ne présente aucun autre trouble du mouvement que celui qui justifie l’insertion de son observation dans notre travail (2) elle n’est atteinte ni de paralysie, ni de contracture, ni d’aucune lésion fonctionnelle autre que la chorée.
Encore neprésentait-elle aucune trace d’affection choréique lorsqu’elle
est entrée à l’hôpital. Elle y rencontra son amie Berthe P dont nous
rapportons également l’histoire prise de la veille des accidents que nous avons décrits et qui étaient alors à leur plus haut degré d’intensité.
Ce spectacle fit sur Marie H une certaine impression. Le lende-
main nous la trouvâmes sous l’empire d’une certaine excitation psy-
(1) Chambard. Loc. cit.
(2) Cette observation était destinée à un autre travail sur les troubles de la stabilité musculaire chez les hystériques.
chique : elle s’agitait, bavardait, se plaignait d'avoir mal au cœur et d’étouffer. Le soir vers 9 heures les mouvements choréiques commencèrent et deux heures après, lorsque nous vîmes la malade, nous la trouvâmes dans l’état suivant .
Elle est assise dans son lit, tout son corps est animé de mouvements étendus et parfaitement rythmés. Dans une première phase ses épaules se soulèvent, les mains se joignent, les deux membres supérieurs sont ensemble projetés en avant et à droite. Puis les deux avant-bras se fléchissent et les deux mains réunies viennent frapper la partie antérieure de l’épaule droite avec tant de violence que cette région ne tarde pas à rougir et qu’il devient nécessaire de la protéger par une épaisse couche de ouate.
En mèmetemps l’épaule gauche est vivement soulevée, le tronc et la tête portés brusquement dans l’extension se rejettent en arrière, le bassin se soulève comme dans le premier temps du spasme cynique, les cuisses se fléchissent sur le pelvis et les jambes sous les cuisses.
Alors commence la seconde phase de la révolution choréique : la première est caractérisée par des mouvements simultanés de flexion des membres et d’extension de la tête et du tronc. Ce sont des mouvements également simultanés d’extension des membres et de flexion de la tête et du tronc qui caractérisent la seconde les épaules s’abaissent, les avant-bras s’étendent, les mains se disjoignent ou d’autres fois restent unies, les membres inférieurs se mettent dans l’extension, le bassin se porte en arrière, le corps est projeté en avant et s’incurve dans cette situation comme pour une profonde et brusque salutation et la seconde période de la révolution choréique est terminée. Survient alors un moment de calme dont la durée n’excède pas une fraction de seconde et la même série de mouvements se reproduit avec une frappante régularité.
Pendant ces grands mouvements de salutation la face est relativement calme et ce n’est qu’aux moments où l’agitation est portée à son comble qu’on la voit animée de grimaces et de secousses dont les caractères n’ont rien de fixe et qui se succèdent d’une maniéré irrégulière.
Cette révolution choréique se répète environ 45 fois par minute d’une manière très régulière et incessante. Seul le sommeil naturel et le sommeil hypnotique soit par l’occlusion des yeux, soit par les procédés indiqués par Braid, soit par l’inhalation d’éther peuvent y mettre un terme ; mais lorsque la malade se réveille, on les voit renaître, d’abord faibles et rares, puis de plus en plus énergiques et de plus en plus pressés et bientôt, au bout de moins d’une minute, ils ont repris leur intensité et leur rapidité habituelles.
Une pareille agitation, violente, incessante, durant tout un jour sans
interruption, se renouvelant chaque matin pendant une semaine entière semblerait devoir épuiser la patience, aboutir à une de ces chorées fébriles et adynamiques qui peuvent se terminer par des troubles trophiques graves et par la mort, ou tout au moins déterminer chez elle des troubles psychiques de nature dépressive. Il n'en est rien cependant. Le début de la chorée est le signal d’une vive excitation intellectuelle : la malade bavarde, rit, se moque de ses compagnes et d’ellemême, profère des injures et des mots grossiers qui semblent s’échapper involontairement de ses lèvres; d’autres fois cependant, lorsque l’agitation est extrême, elle pleure, se désole, se tourmente, se désespère, se roule sur son lit, jette au loin ses couvertures et les objets qu’elle a sous la main, mord ses oreillers, se cache dans son lit, grince des dents et ébauche ainsi non pas une attaque choréique d’hystérie convulsive mais un accès de rage véritable.
Cette excitation psychique de nature tantôt gaie et expansive, tantôt triste et dépressive, non seulement accompagné les longs accès choréiques, mais encore en signale d’avance l’invasion et en marque les redoublements. Pendant ce temps-là, sauf les vomissements qui sont habituels, les fonctions organiques sont à peu près normales : le pouls est calme et bat 92 fois fois par minute ; la respiration est assez fréquente et légèrement suspirieuse.
Tels sont les seuls troubles du mouvement que présente actuellement notre malade, mais on voit qu’ils ne le cèdent à aucun autre de troubles moteurs de l’hysterie sous le rapport de l’intensité et de la singularité. — Nous ajouterons seulement à ce tableau que,romme la plu part des somnambules, ellepeut être facilement rendue cataleptique; (1) lorsqu’elle est « endormie », les membres gardent pendant 15 à 20 minutes les positions qu’on leur a données quelque anormales et fatigantes qu’elles semblent être.
Etat ultérieur. — Le 20 mars, quatre jours après l’entrée de
Marie H dans le service et trois jours après le début des accidents
choréiques, nous commençons le traitement de ces accidents et, notre maître ayant bien voulu nous abandonner la direction de cette malade, nous prescrivons 2 grammes de bromure de potassium et des bains sulfureux. Le lendemain Marie nous dit avoir mal dormi. Son sommeil a été troublé par des cauchemars et les vomissements ont reparu. Le soir, la tristesse redouble, elle se plaint d’une soif continuelle, et de n’avoir pas reçu de visite, elle a des vertiges, des douleurs vagues dans tout le corps et l’agitation est plus vive que jamais. Le traitement est continué, mais la dose de bromure de potassium est augmentée d’un gramme par jour.
Le 25. L’agitation a sensiblement diminué. Nous prescrivons alors une potion de 120 grammes contenant 0 gr. 30 de tartre stibié à prendre
(1) Il s’agit ici, non d’une véritable catalepsie, mais d’unf contracture cataleptoïde due à l’hyperexcitabilité réflexe des muscles.
dans la journée par cuillerées à café et nous supprimons le bromure de potassium.
Le lendemain, 26. Bien que la moitié seulement de la potion ait été bue, l’amélioration est considérable et la chorée a presque en*ièrement disparu. On n’en peut constater l’existence qu’en priant la malade d’étendre ses mains horizontalement. Le soir, l’agitation est plus marquée mais incomparablement moindre que les jours précédents.
27 mars. L’amélioration se maintient mais la malade est tourmentée par des vomissements que nous traitons par la belladone et la potion de Rivière.
La guérison se maintient jusqu’au 18 avril. — Ce jour-là, nous endormons la malade et au réveil, elle est prise d’une vive excitation mentale et d'un de ses accès de rage, sa face est rouge et grimaçante,
Marie H se tord sur son lit, arrache ses draps, mord ses oreillers,
grince des dents, se plaint d’avoir trop chaud rejette ses couvertures, demande avec instance à être rendormie. L’agitation choréique revient brusquement et plus intense que jamais, mais elle ne présente pas de suite son caractère rythmé habituel. Nous hynoptisons la malade selon son désir, la chorée disparaît pendant le sommeil-hypnotique, mais reparaît au réveil sans que son intensité ait été en rien diminué.
21 avril. L’agitation est tout aussi intense, mais encore arythmique ; elle affecte la forme de la chorée vulgaire portée à ce point de violence qui caractérise habituellement la chorée grave; elle parait cependant bien supportée. Nous prescrivons une potion contenant 0 gr. 20 de tartre stibié.
Le 23. La chorée est tout aussi intense, mais son caractère rythmique a reparu. Nous portons la dose d’émeiique à 0 gr. 40 mais l’excitation physique étant très vive et la malade paraissant peu disposéeà boire sa potion nous la lui administrons nous-mème vers 11 heures du matin. A 3 heures de l’après-midi, l’agitation a déjà diminué; à 4 heures et demie, l’amendement est très manifeste, à 5 heures la guérison est presque complète, mais la malade ‘est anéantie, brisée et se plaint de frissons.
Le 24. La guérison se maintient, mais la malade est excitée, agacée, grognon et ne peut rester en place.
Le 25. L’agitation reparaît, elle est même encore faible.
Le 26. L’agitation augmente; nous donnons une pilule d'osmium qui reste sans effet. L’agitation augmente de jour en jour jusgu’au 2 mai ; elle atteint alors son summumd’intensité et présente les caractères que nous avons pris pour types de notre description.
A partir de cette époque, l histoire de Marie H n’est qu’une lon-
gue succession d’accès de chorée rythmée ou non, toujours déterminés par les mêmes causes : émotion, contrariété, excitation, durant quel-
ques jours et se terminant soit spontanément soit, à la suite de médications variées, parmi lesquelles le tartre stibié d’abord, puis en seconde ligne le bromure de potassium nous paraissent devoir occuper les premiers rangs. Cependant la malade devenait plus triste et s’obstinait à rester au lit ; la vivacité de son intelligence semblait s’obscurcir, son faciès s’altérait et M. Ollivier craignant l’invasion d’une tuberculose pulmonaire dut engager la sœur du service à s’intéresser à elle et à la faire placer à la campagne. C’est alors que, sous le prétexte de la placer dans une maison de convalescence, on fit signer sa sortie et on l’envoya à Lourdes requérir l’intervention divine. Nous aurons occasion de revenir, en parlant du traitement de la chorée hystérique, sur cet épisode de l’histoire de notre malade.
Nous la revîmes à son retour. La chorée avait disparu et, qui mieux est, l’embonpoint, la fraîcheur, les couleurs et la vivacité de sa physionomie avaient reparu, mais nous constatâmes aussi une certaine
excitation psychique de mauvais augure. Marie H racontait son
voyage avec une extrême animation, s’enthousiasmait au souvenir des miracles dont elle avait été témoin et nous reprochait, avec un mélange d’indignation et de dédain, laréserve avec laquelle nous accueillions ses récits.
Le triomphe de la distraction, du bon air, de la bonne nourriture et de l’intervention divine ne fut malheureusement pas plus durable que celui du bromure de potassium et du tartre stibié. Une cause futile fit reparaître la chorée, l’état général s’altéra rapidement et Marie dut, au grand mécontentement du personnel religieux du service, reprendre sa place dans nos salles.
Abrégeons la fin de cette longue histoire. Le 1er janvier 1880, Marie
H quitta l’hôpital Necker et fut admise dans le service de M. Proust
à Lariboisière. Là son caractère devint insupportable et elle eut plusieurs accès de manie qui obligèrent d'abord de lui mettre la camisole de force puis à l’envoyer à l’asile Sainte-Anne dans le service de M. Magnan où nous pûmes la revoir il y a quelques jours. Elle est actuellement à la Salpêtrière dans le service de M. Legrand du Saulle, croyons-nous. Depuis longtemps elle désirait se faire admettre dans cet établissement qu’on lui avait représenté comme le paradis des hystériques. Ses vœux sont exaucés.
Délire hystérique déterminé par V hypnotisme .
A. 3 avril 1879. — Marie H..., est endormie pour la première fois: Elle repose sur son lit, calme, les veux fermés, les paupières légèrement contrctées. Elle cause avec un interlocuteur imaginaire, qui est
une de ses amies, sur le ton ordinaire de la conversation, sans gestes, d’une voix monotone : « Ah j’ai sommeil! laisse-moi aller me coucher! k oh je suis fatiguée ! laisse-moi donc tranquille. Non je neveux pas. « reconduis-moi, viens. — Il me semble qu’il fait froid. Oh je te connais « bien, oh tu sais ! je ne suis pas si bête, je voudrais aller là, où c’est (r qu’on m’a conduite. »
« Une fois j’ai dit : Papa, je vais veiller ; ce n’était pas vrai, tu sais, « oh je suis fatiguée, couchons-nous donc; arrête, je te dis d’arrêter, « veux-tu? — Oh, jai mal au cœur
« Quand j’avais maman, elle me disait toujours : Tu seras bien sage? « Oh oui, j’aimais bien maman.
« Papa, il sait très bien que je me conduis bien. — Si j’y allais, il ne croirait pas cela de moi
« J’ai mal au cœur, à la tète, aux jambes, ça m’étouffe, je ne peux « plus respirer.
cc Moi j’ai été au café-concert : oh mais ne le dit pas si haut! Tu dis cc toujours tout tout haut. Et puis papa le saura.
« Tu as faim ?
cc Depuis quelle heure que t’es partie ?
cc Oh je suis malade! oh si papa le savait! je ne lui dirai pas. Comme « c’est triste quand on n'a plus de mère, on n’est pas heureux dans ce « monde !
« Tu sais quand j’étais petite et que j'allais au café-concert. J’étais « diable, pour sûr ! maman ne savait pas. — Quand on a été chez les cc sœurs on n’est bon à rien.
cc Je vais me coucher; quelle heure est-il? neuf heures? Je n’ai pas cc travaillé plus que d’habitude, pourtant, je me sens esquintée.
cc Ah ! tu sais; celle qui avait les cheveux coupés devant ? Elle avait cc des boutons blancs sur sa tunique. — Moije ne voudrais jamais sortir cc comme çà.
« Quand maman est morte, papa n’a pas été gentil, lui qui m’aimait cc tant! Cette vieillefemme! Elle ne l’a soigné que pour avoir son argent.
«; Oh ! je ne veux plus causer. On m’a défendu de causer. C’est ta ce faute : tu vas tout rapporter, j’ai confiance en toi et tu vas tout racon- « ter. Ce ne serait pas à faire !
« Sinous sortons, je ne veux pas me trouver mal. » (Je lui tire fortecc ment les cheveux.) « Oh ! qui est-ce qui me tire donc ? Laisse-moi « j’ai mal au cœur. Papa viendrait et me dirait : Tu fais donc la noce ! « Ca n’a jamais été dans mes idées. Ma sœur disait : Si jamais tu te « déranges, je ne te prendrai pas chez moi. Du reste, la parisienne, « ce qu’elle veut, elle le fait, et j’ai une tète parisienne. »
Je la pince fortement au bras droit : cc Laisse-moi donc tranquille, « je te dis. Elle n’est bonne qu’à vous pincer et à faire des méchan-
« cetés, celle-là. Tu sais, ne me méprise pas ; je n’ai rien fait pour « qu’on me méprise, je ne suis pas une coureuse des rues.
« Tu ne sais pas, je boirais bien un bon verre de vinaigre. — La « bière, c’est bon, c’est froid, ça vous réveille. — J’ai été au café-con- « cerf : c’est amusant et pas cher, c’est ennuyant que toujours on « chante, il faut trop écouter. »
Nous réveillons la malade. Elle se plaint du mal de cœur, du mal de tète, d’étouffements. Elle ignore avoir été endormie. L’amnésie est complète.
B. 6 avril 1873. — Marie H..., s’endort plus facilement encore que la veille. D’abord taciturne, elle s’anime peu à peu et parle bientôt avec abondance. Son interlocuteur imaginaire est encore une femme. « Je ne sais pas ce que j’ai, mais je suis fatiguée. — C’est mon refrain « habituel. J’ai été malade toute la journée. Que je suis fatiguée !
« Je ne voudrais pas aller à l’hospice. Je neveux pas que tu m’y k emmènes. — Non, parce que maman a été à l’hospice où on l'a em- « poisonnée parce qu’elle n’a pas voulu se confesser. J'ai une de mes « tantes qui n’a pas été bien soignée non plus ; on dit que les sœurs « ne sont pas bennes.
<t Qu’est-ce qui me parle ? Ce n’est pas toi, va-t-en ! — M. M..., il a « toujours l’air de se moquer du monde. Tu ne sais pas ce que je vou- « drais faire? Si je ne me retenais pas, je me jetterais à l’eau — Je « suis désespérée, je n’ai plus de mère, plus personne, je m’ennuie à « mourir. Tout le monde a de la famille, je suis toute seule, aban- « donnée comme une malheureuse ! Les autres ont de la famille !
« Vous ne savez pas M. C..., il me dit comme ça. — Où c’est qu’il « est; il n’est pas là ? — Tu le trouves méchant ? (2) — A parler fran- <i chement, non, seulement il m’agace. — Hier on m’a dit, il t'a endor- « mie une heure il a écrit tout le temps, je n’en croyais pas mes « oreilles. — Quand il voudra m’endormir, jamais plus il ne le fera. Il « se sauve toujours.
« Si j’avais de la salade j’en mangerais bien. — La sœur m’a traitée « de folle. — Je suis fatiguée. — Je ne comprends pas que l’on marche « comme ça tout le temps.
« Je ne suis pas si heureuse que ça, je n’ai pas un sou. — Je ne peux « même écrire à personne. — Ah je m’ennuie bien, va ! Ah, j’ai chaud. « On voit que j’ai couru, j’ai marché pour arriver à l’heure.
« Dis donc, M. X... est parti? Je n’oserai jamais lui dire ça. — Si « j’allais au Vésinet je lui écrirais. — Il m’a bien soignée. — Mais « depuis que je vais mieux, il ne fait plus attention à moi. — Il veut « que je l’appelle ; je ne l’appellerai plus. — Il me désennuieet me fait « passer le temps. A bien parler, je ne veux avoir affaire à aucun. Un « grand rouge qui se sauve toujours et qui me déplaît me dit : Tu n’as
ic pas l’air d’avoir bon caractère, ma peine fille. — ■ Quand je le vois « arriver je fais celle qui dort.
« M. M..., je ne l’aime pas beaucoup non plus. — J'ai choisi mon « médecin: le premier interne. Comment donc qu’il s’appelle? M. X....
« je crois? Et toi? Il veut toujours que je lui fasse plaisir, mais lui, il n’y a pas de danger, etc.
« Appelle M. X..., je vais faire celle qui dort. — Je suis fâchée après « lui. — Il y en a qui disent : tu es bien bète de te laisser endormir. — « Je dis : ça ne fait rien, j’ai commencé, je finirai, il pourrait bien me « payer quelque chose pour ma peine.
« Oh ! là, là, que j’ai mal au cœur ! Oh que je mangerais bien de la « salade. — C’est ma vie, le vinaigre aussi. Apppelle-le. Tiens le voilà « là qui passe. — Qu’il est méchant, il ne veut jamais venir à mon lit.
C. 7 avril 1879. — « Je suis triste — je m’ennuie. — On m’a grondée « parce que j’avais mis mes cheveux en bandeaux — j’ai mauvais carac- « tère — j’e prends tout à cœur — quand on me fait des misères j’ai « mon cœur qui bat — je m’ennuie — je suis seule — je n’ai pas de « santé — je vous aime bien — j’ai voulu m’empoisonner parce que je « m’ennuyais. — Je ne sais plus que faire de moi — je me jetterai à « l'eau un de ces jours. — Je vais aller au bal, au théâtre, celui qui « voudra de moi me prendra — je danserai — j’irai au café-concert. — « — Après celui-là j’en aurai un autre et ainsi de suite. — J'ai les « l’imagination bien malade, je m’ennuie à la mort. — ■ Se mettre chez « autres quand on n’a pas un sou, pas de parents, rien ! — J’ai de « mauvaises idées comme jamais j’en ai eues — je suis poussée à faire « mal sans penser aux conséquences.
D. 12 avril 1879. — « Je m’ennuie, si tu savais, je m’ennuie. — Que « le bon Dieu me préserve de ce. que je veux faire — si le bon Dieu ne « me garde pas, je suis perdue! — Je disais que je ne voulais pas le « dire: tant pis. Aller au bal, serait une existence terrible; heureuse- « ment j’aime mieux l’avoir dit. — Si tu savais : j’ai raconté quelque « chose à M. X..., il a été tout étonné, il est bien gentil, il a toujours « été bien bon pour moi. — Il m’a dit : ce n’est pas possible ! — Main- « tenant il ne m’aime plus, il a l’air d’avoir de la peine parce que je « pense des choses comme cela.
« Je m’ennuie dans l’hospice ; il y en a qui sont mauvaises. ~ Il y « en a une qui m’a accusée d’avoir reçu 2 francs de M. X. .. — Je vou- « drais bien communier, mais vraiment je ne suis pas en état (1). — « Si j’allais dire ça au prêtre 1 je l’ai bien dit à M. X .., mais je l’aime « mieux, — il a été bien bon pour moi — on n’en trouve pas beaucoup k parmi les médecins. — Cependant M. Chauffard était bien bon pour « moi, mais je n’aurais pas osé.
« Si ma sœur savait que je pense tout ça , elle ne voudrait pas me
a prendre chez elle. — M. X.„, m’a fait promettre qu’avant de faire le a mal, je viendrais le lui dire. — J'ai pleuré tout à l’heure avant que « M. X..., n’arrive. — 11 y en a une qui m’a dit : Allez donc vieille hys- « térique. — Si papa était là, il ne voudrait pas que j’aie de mau- « vaises pensées comme ça. — J'ai dit à M. X..., que, quandil voudrait
« m’endormir, je me laisserais faire, parce que je l’aimais bien.
« C’est le bon Dieu qui me punit de ce que je ne le prie plus, — j’ai « voulu m’empoisonner parce que j’ai de mauvaises pensées, — la vie « est bien amère à avaler. — Il m’a bien donné à réfléchir — il m’a k bien dit, ce qu’il faut que je fasse et ne fasse pas,
« Mais ça me tourmente, on ne peut se le figurer. — Si j’avais ma « mère, mais il y a lOans que je l’ai perdue, ça me ferait de la peine s « M. X..,, s’en allait — je l’aime bien, mais il me promet toujours e k ne m’apporte jamais rien.
« J’irai au bal avec celui qui voudra m’emmener — et puis non, je ne « veux pas. — M. X..., m’a dit que ce n’étais pas bien — j’ai bien réflé- « chi avant de lui répondre. — J’ai peur de mourir: ayant été élevée k commeje l’ai été, il en reste toujours quelque chose. La sœur de « service à toujours dit : Lorsqu’elle sera partie elle fera un bon sujet. « Personne ne me prendra de force. Quand on me prendra il faudra « qu’on me plaise réellement. J’irai voir M. X..., lorsque j’aurai de « mauvaises pensées à moins qu’il ne veuille pas me recevoir. — L’aua tre fois je dormais, on m’a réveillée, je pleurais à chaudes larmes. — « Heureusement j’ai quelqu’un pour m’encourager : maintenant quand « il passe il vient toujours à mon lit.
« Une fois il m’a dit : Je te flanque à la porte si tu ne bois pas ta pote tion. — Je voudrais qu’il oublie son petit verre à morphine, je le k boirais : j’irais en enfer, si je faisais ça, il me semble. »
E. 19 avril. — « Je vous dis que non, — je vous ai vu arriver, — je « voulais pas. — Ah ! j’étouffe. — M. X... est parti? Je suis fâchée, il « n’est pas venu plutôt, il me laissedà toute seule, maintenant je ne « suis plus disposée — Sans cela, il me le ferait tout le temps. — C’es <t égal, vrai, je ne comprends pas ça. — - Je ne dirai pas ça, parce que « M. X... le saurait, on lui répète lout. — Quand M. M... vient le « matin, je lui fais une figure. — Il m’a dit : Tu n’es pas de bonne huit meur ? Tant pis, — j’aime personne maintenant, — il n’y a qu’une périt sonne que j’aime bien.
« Tu sais donc que je n’ai pas voulu faire un parjure? On sait tout « ici. Autrefois j’aimais bien à faire ma prière, mais le bon Dieu m’ait bandonne. — La dame de charité qui me donne des médailles m’a « grondée et me défend de me laisser endormir. »
Marie H... revient un instant à l’état normal, mais ne tarde pas à se rendormir.
cc M. X... pour moi, c’est tout, c’est un père. — ;I1 promet bien des « choses tout de même et ne m’en apporte pas du tout, je l'aime bien « sans cela. — Ce matin, moi qui mets mon beau foulard pour qu’il « dise que j'étais gentille. — Toutes les nuits je rêve tout haut, — une « fois j’étais avec M. X..., il est toujours très agréable avec moi, mais « quand il écrit ce que je dis, je suis en colère.
» Où donc que je suis ? je suis à la consultation. C'est vrai, — mais il « va me recevoir, — je vois bien M. D..., puis M. X..., qui dit : Il faut « la recevoir la petite. Et je suis entrée. »
La malade a les yeux fermés et l’orbiculaire légèrement contracté, car nous éprouvons une certaine difficulté à écarter les paupières ; elle s’imagine cependant avoir les yeux ouverts et reconnaître les objets qu’on lui présente. — On lui montre un crayon, elle le touche, le porte à sa bouche et le prend pour un sucre d’orge ayant un goût d’absinthe. — Elle voit à la montre qu’il est six heures et demie alors qu’il en est sept, a Je vois très bien les aiguilles, dit-elle, vous croyez donc que je « suis aveugle? »
E. 19 avril 1880. — - La sommation est obtenue par la fixation d’un crayon. Anesthésie généralisée et complète, était cataleptoïde. — Le sens de position est entièrement perdu.
Abandonnée à elle-même, Marie H... se réveille spontanément au bout de quelques minutes ; vive excitation, accès de rage : la malade grince des dents, mord ses oreillers; sa face est rouge et vultueuse. Elle se plaint d’avoir trop chaud, jette à terre ses oreillers avec violence, soutient qu'on ne l’a jamais endormie, qu’elle ne se laisserait pas faire, bavarde, s’irrite, profère quelques grossièretés ; les mouvements choréiques qui avaient cessé reparaissent, se généralisent, mais n’ont plus de caractère rhythmé.
Marie réclame avec énergie son injection de morphine et demande à être endormie. Nous accédons à ce double désir.
A peine les yeux se sont-ils fermés le délire hypnotique apparait : Marie H... est en route avec une de ses amies, elle se hâte pour arriver à l’heure, se plaint de la chaleur et chemin faisant tient à son amie les propos suivants :
« M. X..., je l’aime beaucoup. Oh, pour ça oui, je l’aime bien, — je k ne dis pas pour cela que j’en suis folle, non car on ne doit pas aimer cc un homme à la folie, — je ne refuse rien de ce qu’il veut faire, — je cc sais bien qu’il ne me conduira pas à mal, je l’écouterai comme uae « fille qui écoute son père. — On m’a dit de ne pas me laisser endor- « mir, mais c’est pour étudier, qu’il fasse ce qu’il voudra de moi. — cc On est à l’hospice pour que les médecins viennent étudier. — Un in- « terne convenable ne doit jamais manquer de respect à une jeune fille <c qui se conduit bien.
Chambard. 7
Elle raconte avec détail le rêve érotique que nous avons mentionné plus haut. — a C’est peut-être une maison publique ça; on connaît « — tout ici. Toutes ces dames qui me montent la tète et M. X... qui « m’en fait voir de toutes les couleurs. — La fois que le n° 4 est morte, * j’étais plus en mort qu’en vie, j’ai entendu crier le sommier, j’ai cru « que c’était elle, j’ai prié la sainte Vierge. »
Idées religieuses. — Prière à la sainte Vierge. — La malade lui demnde sa protection contre les mauvaises pensées, lui jure d’être sage, de faire ses pàques, etc. — « On a bien raison de dire que quand on n'a « plus de dévotion, on perd tout. »