CHAPITRE PREMIER
Conception générale du somnambulisme. — Ses analogies, ses degrés et ses formes.
Le somnambulisme envisagé au point de vue symptomatologique est un trouble fonctionnel de l’ensemble du système nerveux, mais particulièrement du système nerveux de la vie de relation, caractérisé essentiellement par la diminution ou la suppression de la conscience et accessoirement par la disparition progressive et s’effectuant dans un certain ordre des autres fonctions de relation. Les différentes formes ou mieux les différents degrés de somnambulisme dépendent du rapport existant entre les fonctions obscurcies ou abolies et les fonctions persistantes et excitées.
Le somnambulisme au point de vue nosologique est une affection à plusieurs degrés, déterminée par une maladie générale : la diathèse névropathique agissant soit directement, soit par l’intermédiaire d’une affection du système nerveux hiérarchiquement supérieure au somnambulisme ou d’une lésion cérébrale accidentelle ou symptomatique.
Le second chapitre de notre travail sera consacré à la discussion de la signification nosologique et de l’étiologie du somnambulisme. Nous chercherons à justifier dans le premier notre définition symptomatologique et reprenant les différents termes de cette dernière, nous étudierons successivement : 1° Les fonctions du système nerveux de la vie de relation. 2° Les modifications qu’éprouvent ces fonctions dans
le sommeil, le rêve, la léthargie lucide et certains délires généraux. 3° Les modifications du système nerveux de relation qui caractérisent les différents degrés de somnambulisme.
§ I. Du SYSTÈME NERVEUX DE LA VIE DE RELATION
(Classifications de ses fonctions.)
Le système nerveux de la vie de relation met l’être en rapport avec le monde extérieur et selon le degré de l’échelle animale où on le considère, il répond à des besoins plus ou moins nombreux et se compose d’organes plus ou moins compliqués et plus ou moins différenciés.
Chez les animaux protoplasmiques, chez l’Amibe, par exemple, et dans la cellule lymphatique elle-même, la vie de relation se borne à sentir l’approche des matières alibiles et à s’en emparer; aussi n’observe-t-on chez ces animnux qu’une sensibilité générale confuse et des mouvements lents et uniformes ; encore ces fonctions sont-elles si imparfaites, que des éléments spéciaux ne leur sont pas affectés et qu’une masse protoplasmique homogène suffit à les remplir. Ce n’est que chez l’hydre d’eau douce, polipier célèbre par les expériences de Tremblay, que Kleinenberg a pu saisir un commencement de différenciation et décrire sous le nom de cellules neuro-musculaires, des éléments en partie sensitifs et en partie moteurs (1).
Chez les animaux supérieurs et, pour monter d’un bond jusqu’au sommet de l’échelle des êtres, chez l’homme, le système nerveux grâce à une série de différenciations successives et à la division du travail poussée à ses dernières limites,
(1) Voy. dans les leçons de M. le prof, Ranvier sur l’histologie du système nerveux, les dessins représentant les cellules neuro-musculaires de Kleinenberg.
offre l’image d’une puissante et savante hiérarchie. Il consiste, pour ne parler que du système nerveux de relation, en surfaces sensorielles reliées par l’intermédiaire de ganglions et de nerfs à des masses motrices et l’on voit apparaître des fonctions nouvelles auxquelles répondent des organes nouveaux : le cervelet, organe de coordination motrice et le cerveau, centre de la perception consciente, des opérations intellectuelles, des sentiments moraux et de l’action volontaire.
Si maintenant nous examinons de plus près les fonctions du système nerveux de la vie de relation, nous voyons que les unes sont communes à tous les êtres de lasérie tandis que d’autres représentent pour ainsi dire le dernier mot du progrès de l’organisation animale actuelle sont le privilège des seuls animaux supérieurs et n’atteignent que chez l’homme leur plus haut degré de perfection : les premières sont la sensibilité et la motiiité, les secondes sont les facultés psychiques intellectuelles et morales qui sont elles-mêmes susceptibles d’être analysées et subdivisées. Nous allons définir brièvement ces différentes fonctions.
A. Sensibilité — L’excitation des surfaces sensorielles par les agents spéciaux auxquels elles sont adaptées, déterminent des sensations qui, selon les circonstances, sont conscientes ou inconscientes et produit des réflexes moteurs, sensitifs et psychiques.
B. Motilité. — Se caractérise par le mouvement qui est tantôt réflexe et inconscient, tantôt voulu et conscient.
C. Fonctions psychiques. — * 1° Fonctions morales. — Se composent de sentimenls affectifs et moraux que nous ne. faisons qu’indiquer, bien qu’ils jouent un rôle important parmi
les phénomènes psychiques du somnambulisme. C’est ainsi que nous verrons l’affaiblissement de sentiments moraux donner chez certains somnambules, libre carrière aux impulsions instinctives malfaisantes ou contraires aux lois de la pudeur.
2 0 Facultés intellectuelles. — L’analyse de facultés intellectuelles est ici d’un grand intérêt, car c’est à leur dissociation et à leurs lésions systématiques que les termes tant physiologiques que pathologiques de la série que nous allons passer en revue doivent leurs caractères spécifiques; c’est en même temps l’observation de ces états nerveux spéciaux qui jette le jour le plus vif sur la nature et la dépendance réciproque des éléments dont se compose le faisceau des facultés intellectuelles.
Ces facultés sont de trois ordres: le premier comprend ce que l’on pourrait appeler les facultés imaginatives : imagination, mémoire ; on pourrait donner à celles qui composentle second, le nom de facultés coordinatrices : Attention, jugement, volonté ; le troisième est caractérisé par une faculté solitaire qui domine toutes les autres : la conscience.
a. Facultés imaginatives. — L’imagination et la mémoire procèdent à l’élaboration, à l’emmagasinement et à la réviviscence des idées et des images qui, héréditairement transmises ou acquises par l’expérience, s’accumulent et restent silencieuses dans les profondeurs ignorées où gisent les choses en apparence oubliées. Une impression sensorielle ou une conception psychique suggérée peuvent par un véritable réflexe, souvent inconscient, faire sortir de leur retraite celles de ces idées et de ces images qui présentent avec elles des rapports rationnels assez étroits et ces dernières peuvent, à leur tour, par une série de réflexes intra-cérébraux, déterminer une série plus ou moins
longue d’association d’idées et d’images auxquelles le moi peut être présent ou étranger.
b. Facultés coordinatrices. — Ces facultés, fruits d'une culture et d’un développement intellectuels supérieurs, règlent, dirigent, modèrent les précédentes et les mettent en jeu au moment opportun. U attention nous permet de mettre fin, quand il le faut, au demi-sommeil de la conscience qui rend automatiques ou à demi automatiques les opérations intellectuelles avec lesquelles l’habitude nous a familiarisés, de lui soumettre un temps suffisant les idées et les images dont elle doit prendre connaissance, d’écarter les idées étrangères et intempestives qui viendraient troubler notre méditation et de fermer nos sens aux excitations extérieures. Grâce au jugement , nous connaissons la valeur de nos conceptions, les analogies quiles unissent, les différences qui les séparent et les conséquences que peuvent entraîner nos actes ; la volonté enfin, nous donne le pouvoir de choisir, de nous déterminer et rend nos forces musculaires dociles aux ordres émanés de notre cerveau.
c. Conscience. — Au-dessus de ces facultés et leur servant de couronnement, est la conscience qui marque le plus haut degré de perfectionnement intellectuel et moral de l’être et par laquelle nous nous différençions du milieu extérieur, nous avons connaissance de notre identité et nous assistons en spectateurs à notre propre existence et à celle des êtres qui nous entourent, De même cependant que dans une société bien organisée, dans laquelle chacun a des attributions bien définies et dont l’habitude et la hiérarchie l’empêchent de s’écarter, la surveillance et la volonté du chef ne sontindispensables que lorsqu’un événement insolite rend nécessaire un changement d’allure ou de direction, ainsi l’exercice delà con-
science peut-il être suspendu pendant l’exécution des actes ordinaires et habituels de la vie. Cette suppression est utile et nécessaire. Car le repos donne, au moment de l’action, à l’activité psychique consciente une promptitude et une vigueur qu’elle ne saurait avoir si elle veillait sans cesse, et d’autre part une surveillance trop étroite et trop méticuleuse serait un obstacle à la précision et à la rapidité des fonctions de relation. Nous ne marchons jamais avec tant de légèreté et d’assurance que lorsque nous n’y prenons pas garde, un tireur de fleuret dont la riposte ne serait pas automatique se ferait toucher à coup sûr et ceux qui ont l’habitude de professer savent bien que l’on risque de s’arrêter et de s’embrouiller au milieu d’un discours si on accorde aux paroles que l’on prononce une trop grande attention. Nous bornerons là, pour le moment, l’analyse de cette faculté précieuse, de cette grande loi de l’automatisme cérébral, delà cérébration inconsciente, devinée par le génie de Descartes , entrevue par an homme cl’un grand esprit, Xavier le Maistre, étudiée par Carpenter , Laycok , Luys et dont le rôle en psychologie normale et pathologique, [ne saurait être, ainsi que le fait remarquer notre martre, M. le professeur Bail, ni contesté, ni exagéré.
§ II —Des FONCTIONS DE RELATION DANS LE SOMMEIL, LE REVE, LA LÉTHARGIE LUCIDE, LES DÉLIRES GÉNÉRAUX.
A. Sommeil. — Le premier phénomène qui, après cette sensation générale et indéfinissable de fatigue que l’on appelle envie de dormir, annonce l’invasion prochaine du sommeil, est une sorte de parésie des fonctions musculaires de relation, tandis que celles qui sont préposées à l’entretien de la
vie organique conservent encore et conserveront jusque dans le sommeil le plus profond presque toute leur énergie. Les paupières s’alourdissent et s’abaissent en dépit des efforts que l’on fait pour les maintenir écartées, les membres supérieurs tombent le long du corps, la tête s’incline sur la poitrine, les genoux se fléchissent et, vaincu par le sommeil, on se couche et l’on place instinctivement les membres dans une position telle que l’on en sente moins le poids et que les muscles soient aussi peu tendus que possible entre leurs points d’insertion.
A ce moment les sens et l’intelligence ont encore toute leur énergie ; bien plus, ils sont plus aiguisés et plus actifs que pendant la veille. L’occlusion des yeux rend l'ouie plus fine le tact plus exquis, et le silence, l’obscurité de la nuit donnent à l’esprit un pouvoir d’attention, une activité et un ressort qu’il n’a pas au milieu du mouvement et du bruit. — Chacun, sans imiter ce philosophe de l’antiquité qui s’était crevé les yeux pour mieux réfléchir ou Descartes s’enfermant dans un « poêle » pour mieux méditer, a pu remarquer combien le silence et l’ombre étaient favorables aux travaux intellectuels.
Bientôt cependant les sens s’émoussent : celui de la vue disparaît le premier et est bientôt suivi dans sa retraite par ceux du goût, de l’odorat et du toucher ; mais les facultés intellectuelles n’ont encore rien perdu de leur vigueur et reçoivent peut-être de cette disparition de toute cause de distraction un pouvoir de concentration plus grand et une nouvelle impulsion.
Cet état si favorable à la méditation n’est pas, il est vrai, de longue durée. Peu après commence le phénomène de la dissociation des facultés psychiques commun à tous les termes de la série que nous étudions et qui ne diffèrent entre eux que par l’odre suivant lequel ces facultés disparaissent
ou s’amoindrissent. Ce sont les facultés coordinatrices qui dans l’invasion du sommeil sontdissociées et se perdent les premières.
La volonté nous fait d’abord défaut. Plongés dans un état de bien-être au milieu duquel s’effacent la douleur physique et jusqu’aux chagrins les plus profonds, et qui n’est qu’un degré inférieur du « sentiment de bonheur » signalé par notre maître M. Moreau (de Tours) parmi les premiers phénomènes de l’intoxication haschichique, nous assistons en paix au jeu de nos facultés intellectuelles qui, prêtes à s’éteindre, jettent un plus vif éclat et nous avons horreur de tout travail, qu’il soit destiné à produire un mouvement ou à diriger nos pensées.
Presque immédiatement nous perdons à la fois l’attention et le jugement. Les facultés imaginatives délivrées de tout frein et de tout contrôle, occupent en maîtresses la scène de l’intelligence et la « folle du logis » peut donner libre carrière à son activité exubérante et désordonnée. — Alors commence la période intermédiaire, l’état hypnagogique, si bien étudié par M. Moreau et M. Maury, qui ont eu le mérite de proclamer la puissance et l’intérêt de l’observation auto-psychologique. Alors les centres sensoriels entrent spontanément en activité : des profondeurs de la mémoire surgissent d’anciens souvenirs depuis longtemps disparus ; des idées bizarres, des conceptions singulières, souvent ingénieuses et profondes, surgissent tout à coup sans qu’aucune impression sensorielleet qu’aucune association d’idées raisonnables puissent les expliquer et les justifier; elles se suivent, s’enchaînent sans liaison logique en apparence et, semblables à de brillants météores traversant le champ de l’intellect, disparaissent soudain sans laisser de traces. Le moi assiste en spectateur à ce feu d’artitice, à cette éclosion soudaine d’idées et d’images qui, malgré leur
valeur individuelle ne peuvent lui être d’aucune utilité, car il ne peut ni les arrêter au passage, ni les enchaîner logiquement entre elles, ni les rappeler lorsqu’elles ont disparu.
Enfin les idées et les images deviennent moins distinctes, les facultés imaginatives s’éteignent à leur tour; un moment encore le moi veille seul au-dessus des facultés intellectuelles et des sens assoupis, puis soudain il s’évanouit : le sommeil est complet.
Le réveil consiste dans le retour progressif, et suivant un ordre inverse, des fonctions de la relation. La conscience s’éveille la première, d’abord vague et confuse, puis plus nette et quelquefois singulièrement lucide. On sait, qu’arraché au sommeil au milieu d’un rêve ou immédiatement après, on ignore quelquefois si les images que l'on vient de percevoir et les conceptions qui tout à l’heure occupaient l’esprit sont imaginaires ou réelles. Souvent on a pendant quelques instants,en se réveillant, la notion de sa propre existence toutenne pensant absolument à rien. On sait que l’on existe et l’on existe sans penser.
Bientôt cependant reviennent quelques représentations objectives et quelques idées vagues et fugitives que l’on ne peut ni diriger ni coordonner. Elles signalent le retour d’une période intermédiaire au sommeil et à la veille qui, pour être moins brillante et plus courte que la période hypnagogique n’en présente pas moins tous les caractères essentiels. Le souvenir de faits anciens et oubliés reparaît, mais ce n’est qu’après un intervalle appréciable que reparaissent la conscience de la situation présente et le souvenir des faits récents. Qui ne sait, pour en avoir fait la triste expérience, que le lendemain d’un jour néfaste on se réveille dans son état d’esprit habituel et l’on jouit tranquillement du calme qui rend si agréables les premiers moments qui suivent le sommeil, jusqu’à ce que
la mémoire, entrant brusquement en scène, force à penser aux tracas du moment et rappelle brutalement le malheur dont Ion vient d’être frappé?
Les derniers voiles du sommeil tombent enfin ; l’attention, le jugementnousrendentle pouvoir de suivre et de coordonner nos idées, mais le retour de la volonté se fait encore attendre quelque temps. Toute opération intellectuelle suivie et tout mouvementsont difficilement voulus etexcutés.Les sens cependant reparaissent dans l’ordre inverse de leur diparition ; le poids qui s’appesantissait sur les paupières se soulève, les yeux s’ouvrent sous l’influence des excitations sansorielles l’esprit reprend toute sa vigueur, les mouvements volontaires deviennent possibles et le réveil est dès lors complet,
L’invasion du sommeil et le retour à l’état de veille sont donc caractérisés, parla disparition puis par le retour, dans un ordre déterminé, des fonctions de relation et par l’excitation et un véritable délire des facultés psychiques imaginatives, dès que la suppression des facultés de coordination les a débarrassées du frein et du contre-poids qui en réglaient et en modéraient l’exercice. Ainsi se trouve vérifiée une loi générale des fonctions du système nerveux qui nous montre les fonctions d’autant plus actives qu’elles sont moins nombreuses. C’est ainsi que les propriétés excito -motrices de la moelle s’exagèrent si les connexions de cette partie de l’axe nerveux pour les centres supérieurs qui jouent le rôle de modérateurs sont rompues, et que lasuppression d’un ou de plusieurs sens donne à ceux qui persistent une acuité quelquefois surprenante. Cette double évolution dont une observation soigneuse et souvent répétée, permet seule de bien saisir les différentes phases, qui s’effectue en un temps variable et présente une netteté plus ou moins grande selon le sujetet les circonstances, pourrait être graphiquement représenté par une courbe régulière sur l’abscisse de laquelle seraient représentés les carac-
tères physio-psychologiques el dont la coordonnée porterait l’indication des diverses phases successives de cette série de phénomènes.
B. Rêves. — Nous allons maintenant montrer que le rêve, qui survient d’ordinaire le matin, peu de temps avant le moment habituel du réveil, n’est qu’un état intermédiaire anticipé, un réveil incomplet déterminé par une excitation extérieure ou survenant spontanément et arrêté, pendant un temps plus ou moins considérable, à l’une des phases de son évolution.
Supposons que le processus du réveil s’arrête après le retour de la conscience et des facultés imaginatives : il s’établit alors un véritable délire sensoriel et psychique dont le moi sera témoin et conservera au réveil un souvenir plus ou moins vague et quelquefois très net; l’activité propre des centres psychiques et sensoriels, mise en jeu spontanément ou par la mémoire fera surgir des conceptions et des images qui s’enchaîneront souvent avec une certaine logique, grâce à la loi de corrélation des réflexes cérébraux que nous formulerons plus tard à propos de l’automatisme somnambulique; mais souvent aussi l’évolution du rêve présentedes bizarreries, desillogismes que le défaut d’attention, de jugement et de mémoire nous fera trouver toutes naturelles. C’est ainsi qu’un rêveur n’est nullement surpris de commencer un discours ou une action en un endroitet de le terminer dans une autre partie du monde. Dans une autre catégorie de faits, — et les rêves de cette espèce peuvent apparaître en plein sommeil, — une excitation sensorielle réveille brusqument les facultés imaginatives en laissant les autres sens et les facultés coordinatrices dans la stupeur. L’excitation est alors le point de départ d’un délire sensoriel et psychique, car l’absence des facultés coordinatrices ne permet pas au moi de la juger à sa véritable valeur. C’est
ainsi qu’un choc sur la tête nous fait rêver bataile et blessure clans cette région et qu’un tiraillement des muscles du cou est la source d’un long rêve dans lequel nous nous voyons successivement pris, jugés, condamnéset pendus ; MM. Moreau, de Tours Maury , Despine, Taine et tous les psychologues ont cité, critiqué, expliqué, les cas de ce genre mais le rêve n’étant nullement le sujet de notre travail, on comprend que nous ne puissions que renvoyer le lecteur à leurs publications.
Lorsque le rêve résulte du mécanisme que nous venons de signaler, deux cas peuvent se présenter : tantôt, et c’est le fait le plus habituel, l’excitation réveille non seulement les facultés imaginatives, et quelquefois en partie les facultés de coordination, mais encore la conscience ; nous assistons alors à notre rêve tout en le prenant d’ordinaire pour une réalité et au réveil nous en conservons plus ou moins le souvenir; tantôt, au contraire, le moi reste endormi et nous avons alors à faire à l’une des formes du somnambulisme que nous étudierons plus loin au .: rêve somnambulique.
C. léthargie lucide. — La léthargie lucide qui peut durer plusieurs heures et même plusieursjours, nous offre un exemple d’une lésion des fonctions de relation caractérisée par une invasion beaucoup plus rapide, et une systématisation toute différente. Les maladesqui sontatteirits de cettenévrose singulière deviennent entièrement insensibles et perdent tout pouvoir sur leur organes musculaires mais chez eux la conscience et les facultés intellectuelles sont complètement intactes et ils assistent, en pleine connaissance, à tout ce qui se passe autour d’eux. Nous reviendronsbientôt sur cette modification du système nerveux, non pour l’étudier d’une manière complète car elle n’appartient pas à notre sujet, mais pourla différencier de la léthargie somnambulique avec laquelle elle ne présente
Cliambard.
que des analogies apparentes et dont elle diffère par un caractère capital : l’intégrité de la conscience.
D. délires généraux. — Nous donnons le nom de délires généraux à ceux qui se distinguent des délires systématisés par l’afflaiblissement en masse des facultés de coordination de l’intelligence et par l’excitation également générale des facultés imaginatives et du pouvoir automoteur des centres sensoriels; les délires toxiques aigus et surtout quelques-uns d’entre eux en sont le type et font partie de la famille des affections du système nerveux de relation dont nous cherchons à montrer l’existence : il importe à ce titre d’indiquer les analogies et la différence quils présentent avec les affections de la même famille, ainsi qu’avec le sommeil et le rêve qui, au point de vue de psychologie générale, appartiennent également à cette famille.
Prenons pour exemple, parmi ces délires, celui que nous avons le mieux étudié sur nous-mêmes et sur d’autres personnes et que M. M or eau (de Tours) a présenté avec raison comme le procédé d’analyse psychologique le plus puissant et le plus précieux que nous ayons à notre disposition et comparons les troubles du système nerveux de relation que détermine le haschich avec ceux que nous avons étudiés jusqu’ici et ceux que le somnambulisme offrira bientôt à notre observation.
Comme celle du sommeil, l’invasion du délire produit par le haschich s’annonce par une certaine lassitude, une certaine paresse àse mouvoir accompagnée bientôt d’un moment de bien être dû à la fois au repos complet de l’esprit et du corps et à une indifférence absolue pour tout ce qui, à l’état normal, nous excite, nous chagrine et nous inquiète. Bientôt apparaît ce que M. Moreau appelle le fait primordial de tout délire : la dissociation des idées ; elle consiste précisément comme aux approches du sommeil, en une diminution de l’attention,
du jugement et de la volonté, tandis que l’imagination, la mémoire et les centres sensoriels prodigieusement surexcités créent un véritable rêve, très voisin au degré près, du rêve physiologique. Nous n’entreprendrons pas d’étudier les illusions etles hallucinations de toute sorte qui viennent assaillir le mangeur de haschich, ni les conceptions bizarres, les idées fixes et les associations d’idées imprévues qui hantent son esprit et qui donnent au délire psycho-sensoriel qui le domine une variété, une originalité et une richesse inouïes ; nous insisterons seulement sur ce fait qu’à presque tous les degrés de l’intoxication et jusqu’au sommeil qui signale la fin de l’accès, la conscience reste intacte et que le sujet assiste en spectateur intelligent au drame tantôt tragique, tantôt comique, mais toujours attachant et varié qui se passe dans son esprit. Ces caractères et le dernier surtout, permettent de rattacher le délire produit par le chanvre indien à l’état hypnagogique, au rêve et le séparent complètement du somnambulisme dont nous allons immédiatement étudier les caractères généraux.
§ III. — Somnambulisme. — Ses degrés et ses formes.
Le somnambulisme, qui résulte également d’une lésion systématique des fonctions de relation, offre cependant une systématisation entièrement différente de celles que nous avons étudiées jusqu’ici. Nous avons vu dans le sommeil, dans la léthargie lucide, dans les délires généraux, la conscience rester jusqu’au bout intacte au milieu de la dissociation, de la désharmonie et de la disjonction progressives ou subites des autres facultés. Dans le somnambulisme, au contraire, la conscience, la notion du moi et par suite le souvenir
des faits qui ont lieu pendant l’accès, disparaissent tout d’abord et le premier degré de cette névrose reconnaît pour condition unique, suffisante et nécessaire, l’abolition du sensorium.
Le somnambulisme est-il, comme le sommeil, un processus progressif caractérisé par la disjonction, suivant un ordre, déterminé des facultés intellectuelles et de fonctions sensitivomotrices jusqu’à ce que, les fonctions organiques survivant seules, le sommeil soit complet, ou bien le somnambule atteintil d’emblée, par une soustraction brusque et pour ainsi dire instantanée d’un nombre plus ou moins grand de facultés, le degré d’hypnose dans lequel il doit se maintenir pendant tout la durée de son accès. 11 est difficile de jugera fond cette question. Dans le somnambulisme spontané, le sujet, perdant tout d’abord la conscience, ne peut nous rendre compte à son réveil de la succession des phénomènes physiologiques qui se sontpassés en lui et ne peut nous dire, par exemple, si chez lui, la léthargie a été précédée d’une période de rêve. Le somnambulisme provoqué se prêtera mieux, lorsqu’on voudra le traiter scientifiquement, à unesemblable étude, et nous savons déjà que l’on peut, en agissant avec précaution, doser dans une certaine mesure l’excitation hypnotique et produire successivement l’hyperexcitabilité réflexe des muscles, l’état automatique et la léthargie. Nous pencherions donc volontiers en faveur de la première de ces deux hypotnèses tout en croyant que dans la majorité des cas la série de modifications qui précèdent l’établissement d’une forme .tonnée de somnambulisme, s’effectue avec une grande rapidité et est d’une observation fort difficile.
Essayons maintenant de mettre à profit tout ce que nous avons dit sur l’analyse des fonctions de relation et sur leurs lésions svsmatiques pour montrer en quoi consistent et en quoi diffèrent les unes des autres les formes ou mieux les
degrés du somnambulisme, qu’il soit spontané ou provoqué.
Supposons qu’un individu perde une seule de ses fonctions de relation : la conscience. Grâce à l’automatisme cérébral qui permet d’exécuter sans difficulté tous les actes matériels et même intellectuels qui nous sont rendus familiers par l’habitude ou qui se trouvent liés par les associations d’idées directes aux actes habituels, nous le verrons vivre de la vie commune, aller, venir, faire ses affaires, accomplir ses devoirs journaliers comme un automate merveilleusement construit, et sauf quelques modifications du caractère que M. Azam a signalées et qui nous semblent dues au réveil des instincts moins bien contenus, rien ne distinguera cet homme des personnes qui forment son entourage. Au bout d’un laps de temps qui pourra être fort long, cet homme reprendra le cours de sa vie passée, ne conservera aucun souvenir de ce qu’il aura vu, fait, senti et appris pendant son accès, et son caractère redeviendra ce -qu’il était auparavant. Cette forme, la plus curieuse et la plus simple à la fois, représente le degré le plus faible du somnambulisme, la suppression d’une seule faculté la caractérise. M. Azam l’a excellemment étudiée dans une observation qui restera classique, sous le nom d 'amnésie périodique ou de dédoublement de la personnalité.
Le second degré résulte d’une lésion plus avancée des fonctions de relation : à la disparition du sensorium se joint l’obscurcissement et souvent la disjonction des facultés coordinatrices; les facultés imaginatives, ainsi que les fonctions sensitivo-motrices, surexcitées par la perte de leur contre-poids, deviennent la source d’un véritable délire de sensation, de pensée et d’action qui peut revêtir des formes nombreuses. Comme dans le premier degré, le somnambule est un automate vivant, mais il ne vit plus de la vie réelle : il vit dans un rêve, et le nom de rêve somnambulique peut parfaitement être donné à l’état dans lequel il se trouve.
Le troisième degré, est caractérisé par la disparition en masse des facultés intellectuelles : le patient, privé de conscience, de ses facultés imaginatives et coordinatrices, n’est plus qu’un automate vivant extrêmement complexe encore et son système nerveux se trouve réduit, en dehors des fonctions organiques qui ne peuvent s’éteindre sous peine de mort, aux fonctions de sensibilité et de motilité. Semblable à un animal, privé de ses hémisphères cérébraux, véritable automate, le somnambule est incapable de pouvoir, de vouloir, d’avoir par lui-même une idée, et de créer une image ; il est le jouet de la volonté d’autrui, des impressions extérieures et des reflexes qu’elles déterminent. Cette forme, que nous étudierons sous le nom d 'automatisme somnambulique, se traduit par des phénomènes que seule l’expérimentation peut mettre en lumière et dont les plus intéressants sont l’obéissance, l’imitation et l’écholalie automatiques.
Que la sensibilité et la mobilité viennent à sombrer ellesmêmes dans le naufrage des fonctions de relation, un quatrième degré de somnambulisme peut être observé, qui, semblable au sommeil physiologique par la perte des fonctions sensitives, motrices et intellectuelles, en diffère par sa transformation facile, sous l’influence d’excitations extérieures ou d’un réveil partiel, en rêve amnésique, c’est-à-dire en rêve somnambulique. Cette forme est la léthargie somnambulique. C’est ainsi que les deux modes de dissociations des fonctions de relation : le sommeil et le somnambulisme, tout en relevant d’un processus différent, se rencontrent au même but et que suivant des routes convergentes ils aboutissent à la suppression de toutes les fonctions du système nerveux de la vie animale.
Si nous jetons un coup d’œil récapitulatif sur le tableau rapide que nous venons d’esquisser, nous verrons que les différentes formes du somnambulisme nous apparaissent,
grâce au point de départ que nous avons adopté, comme les anneaux d’une même chaîne : ils se succèdent dans un ordre logique et forment une série d’états nerveux de plus en plus simples, dont l’énumération suivante donne une idée synthélique :
Fonctions de relations.
Con- Facultés
Facultés Mouvements
Vie
science. cooi'-
ima- et
organique.
dinatives.
ginatives. sensibilité.
lo
— Vie normale.
— Vie somnambulique.
— Rêve somnambulique.
— Automatisme somnambu-
lique.
— Léthargie somnambulique.
La même méthode sypnotique peut nous montrer combien le somnambulisme diffère des processus du sommeil et du réveil et de celui dont le rêve normal est la conséquence.
Sensibilité. Facultés Facultés
coor- imadinatives, ginatives.
lo - —
Con-
science
Vie
orga-
nique.
— Vie normale.
— Sommeil. 1er degré.
— » 2e degré.
— » 3e degré.
— Sommeil parfait.
— Réveil. 1er degré.
— » 2e degré et rêve.
— » 3e degré.
— ■ » Réveil parfait.
Bien que la tentative de systématisation des caractères physiopsychologiques du sommeil, du rêve, de la léthargie lucide, des délires généraux et du somnambulisme, à laquelle le chapitre que l’on vient de lire est consacré, ne soit pas une simple vue de l’esprit et repose sur des faits faciles à observer pour la plupart, nous ne prétendons pas cependant que l’on
doive la prendre au pied de la lettre et qu’il n’y ait entre les différentes phases du sommeil, du réveil et du somnambulisme, aucune période de transition, aucun trait d’union. Obligés de schématiser quelque peu pour être plus clair, nous avons dû négliger les phases intermédiaires, sans oublier cependant la loi générale : « Natura non facit saltus. » En réalité, la disparition complète d’une faculté est précédée de son amoindrissement progressif, et dans le rêve somnambulique lui-même, il est certainement des cas où les facultés coordinatrices persistent à un certain degré, de même que dans toutes les formes de cette névrose, la conscience peut ne pas s’éteindre d’une manière complète. Elle peut même subir un dédoublement des plus singuliers, et certains somnambules, interrogés à leur réveil, gardent le souvenir de leur rêve et de tout ce qui s’y rapportait, alors que leur mémoire ne conserve aucune trace des idées, des sensations et des faits qui leur étaient étrangers.