CHAPITRE II
Signification nosologique et étiologie du somnambulisme.
§ 1. — Signification nosologique.
Le somnambulisme est-il un état physiologique ou pathologique du système nerveux? quelle place convient-il de lui assigner dans la hiérarchie des troubles morbides de ce système ? quelles sont les influences générales ou particulières, éloignées ou prochaines, directes ou indirectes qui le déterminent et y prédisposent ? Telles sont les différentes questions dont nous allons maintenant nous occuper et que nous ne pouvons espérer de résoudre qu’en faisant appel à l’observation consciencieuse des faits et aux lumières d’une science trop dédaignée de nos jours : la pathologie générale.
Lorsque l’on cherche la nature et les causes du somnambulisme, on ne tarde pas à s’apercevoir que les somnambules peuvent être répartis en trois catégories.
Les uns jouissent en apparence d’une excellente santé; chez eux, les accès de somnambulisme spontané, quelquefois nombreux et parfaitement caractérisés, et une prédisposition toute spéciale à ressentir les effets de l’hypnose artificielle, se manifestent sans qu’il soit possible à première vue de les
rattacher au moindre trouble, à la moindre lésion des fonctions organiques, des facultés intellectuelles et morales.
Les autres sont atteints d’une des nombreuses affections qui relèvent d’une prédisposition névropathique générale : ce sont de francs névropathes, et parmi les affections nerveuses dont ils peuvent être atteints, l’hystérie occupe, sans conteste, le premier rang.
Chez les sujets de la troisième catégorie, le somnambulisme n’a généralement qu’une existence éphémère et se rencontre, à titre épisodique, soit àla suite de traumatismes ou d’affections inflammatoires ou régressives du crâne et des organes qui y sont contenus, soit dans le cours ou la convalescence de maladies générales dans lesquelles il existe une lésion de la cràse sanguine dont les inconvénients sont alors particulièrement ressentis par les centres encéphaliques.
Devons-nous conclure de ces faits que le somnambulisme est tantôt un processus absolument normal au même titre que le sommeil et le rêve et tantôt un fait pathologique, une affection du système nerveux apparaissant sous l’influence prédisposante des affections et des maladies les plus variées ?
Cette manière de voir n’a certainement rien d’inadmissible. Nous voyons tous les jours des processus normaux devenir pathologiques par leur exagération ou leur manifestation intempestive. Le sommeil est lui-même, dans ce cas, un fait physiologique par excellence; il joue également le rôle de symptôme dans un grand nombre de maladies générales et d’affections du système nerveux. Nous pourrions en dire autant des rêves et multiplier indéfiniment ces exemples.
Une observation attentive et complète des somnambules, une recherche soigneuse de leurs antécédents héréditaires et personnels peut seule répondre à la question que nous avons posée. Laissant de côté le somnambulisme symptomatique, dont la nature pathologique ne saurait être douteuse, nous
devons rechercher si le somnambulisme dit idiopathique ne relève pas lui-même d'un état spécial et patholog:que du système nerveux, peu accusé peut-être et d' une prédisposition qui, pour être simple ou quelquefois latente, n en existerait pas moins.
Or, l’observation nous apprend que la très grande majorité des somnambules de la première classe sont des névropathes. L’examen de leurs ascendants héréditaires montre que les ascendants de la plupart d’entre eux ont été atteints de l’une des espèces de la grande famille des névroses et quelquefois d’accidents somnambuliques, et l’étude de leurs antécédents personnels, ainsi que l’analyse de l’état sous lequel ils se présentent à nous, permet souvent de découvrir en eux les traces d’une prédisposition névropathique latente ou à demi effacée, ne se traduisant que par des symptômes trop fugaces, trop légers ou trop communs pour attirer l’attention du vulgaire, ou n’attendant pour éclater qu’une occasion favorable, Tels sont les héréditaires, chez qui, pendant longtemps, la prédisposition ne se traduit que par une certaine bizarrerie de caractère qu’ils tiennent souvent secrète, par un tic ou par un défaut de prononciation. Telle était encore une dame que nous avons connue, qui, fille de somnambule et sœur d’hystérique, jouissait elle-même d’une excellente santé, montrait un esprit droit et calme, un caractère égal, et ne trahissait son origine et ses connexions névropathiques que par quelques accès de fièvre nerveuse, une sensibilité extrême à tous les procédés hypnogéniques et quelques particularités du caractère, dont une observation très minutieuse pouvait seule permettre d’apprécier la signification.
Il nous faudrait citer de nombreuses observations pour appuyer notre manière de voir, et la place, ainsi que le temps nous manquent pour le faire. Nous conclurons donc en émettant cette proposition que la plupart des sujets atteints de
somnambulisme idiopathique ou remarquables par leur grande sensibilité à l’action des procédés hypnogéniques sont des névropathes, ainsi que le montrent leurs antécédents héréditaires, leurs antécédents personnels et une analyse soigneuse de leur état au moment même où on les soumet à l’observation. Mais beaucoup d’entre eux sont des névropathes effacés ou latents, et la prédisposition névropathique, au lieu de se manifester par des accidents bruyants, par une affection bien dessinée, se traduit par des symptômes fugaces, peu accentués ou peuimportants, parle somnambulisme, par, exemple, ou attend pour éclater une occasion favorable.
Le somnambulisme est donc, comme la chorée, l’hystérie, l’épilepsie, l’expression d’une prédisposition morbide génénérale que l’on ajustement appelée diathèse nerveuse ou névropathique et qui présente des caractères et obéit à des lois que l’on pourrait ainsi formuler :
1° La diathèse névropathique est une prédisposition héréditaire au développement d’affections diffuses ou systématiques du système nerveux, qui se transmettent par voie d’hérédité, soit intégralement, soit en se transformant ;
2° Cette diathèse peut rester longtemps latente dans la famille ou dans l’individu. Elle peut se manifester soit spontanément, soit à propos d’une affection accidentelle ou symptomatique d’une maladie générale diathésique ou constitutionnelle.
3° Même lorsqu’elle est latente, la diathèse névropathique imprime aux affections et aux maladies intercurrentes un cachet et un caractère nerveux, une marche spéciale, qui suffit à en décéler l’existence;
i° Elle se traduit par des affections présentant des caractères qui, indépendamment de la nature des symptômes qui les constituent, permettent de les rapporter à leur véritable cause générale.
5° Les affections névropathiques sont souvent mobiles.
Elles éclatent brusquement et disparaissent d’une manière inattendue, après une durée qu’il est habituellement impossible de prévoir;
6° Elles sont dans une certaine dépendance les unes des autres et, pour ainsi dire, hiérarchisées. C’est ainsi que l'hystérie, affection relevant, comme l’épilepsie, de la diathese névropathique, se rapproche des maladies générales par son évolution, sa longue durée, la multiplicité de ses manifestations et en joue le rôle par rapport à des affections hiérarchiquement inférieures, telles que la chorée et le somnambulisme qu’elle tient sous sa dépendance ;
7° Bien que souvent très bruyantes et très pénibles, les affections d’origine névropatique ne retentissent que peu sur les fonctions organiques et ne menacent que rarement l’exis tence ;
8° Elles ne sont liées à aucune lésion organique et durable du système nerveux, et leurs déterminations sont vraisemblablement dues à des troubles vaso-moteurs diffus ou systématiques de ce système.
Les somnambules ne peu ven t donc être regardés comme des sujets absolument sains, et si tous ne sont pas des malades, au sens vulgaire du mot, ils n’en sont pas moins atteints d’une déséquilibration plus ou moins marquée des fonctions nerveuses et d’une véritable affection dont la diathèse névropathique est la condition d’existence.
La dénomination « affection », dégagée de son acception banale et prise dans son sens étymologique et vraiment scientifique, nous paraît être, en effet, la meilleure pour désigner le trouble nerveux dont le somnambulisme est la manifestation, et c’est en la définissant que nous justifierons le plus facilement notre manière de voir.
Pour Bazin , dont les travaux ont jeté une vive lumière, non seulement sur la dermatologie, mais encore sur la patho-
logie tout entière, l’affection est « un état morbide d’un ou de plusieurs organes, caractérisé, tantôt par des lésions et des symptômes, tantôt par des lésions ou par des symptômes » ; et cette définition eut le grand mérite de distinguer nettement Y affection de la maladie avec laquelle on la confond si souvent encore, et de donner aux termes : lésions, symptômes, affection, maladie, une signification précise et parfaitement en rapport avec les données de la véritable observation clinique.
Les progrès effectués par la pathologie, depuis la publication des œuvres de Bazin et ceux de l’anatomie pathologique, permettent peut-être de donner aujourd’hui de l’affection une définition plus exacte et plus compréhensive, et si le discrédit dans lequel semble tombée la véritable pathologie générale ne nous autorisait, en quelque sorte, à produire timidement notre manière de voir personnelle dans une question aussi ardue, nous définirions l’affection « V expression clini- « que d'une prédisposition ou d’une maladie générale in fec- « tieuse , diathésique ou constitutionnelle , se traduisant par « des lésions organiques ou fonctionnelles , durables ou pas- « sagères, diffuses ou systématisées, et par des symptômes « qui, dépourvus, à l'état cl’isolement de toute signification « pathognomonique, en acquiérent une et constituent une « individualité morbide par leur groupemnet, leur évolution « et leur mode de succession. »
Si nous admettons cette définition et la prédisposition névropathique de tous les somnambules et même de ceux qui jouissent d’une santé en apparence parfaite, le somnambulisme nous apparaîtra comme une véritable affection du système nerveux et plus spécialement du système nerveux de relation. Il est en effet l’expression clinique d’une prédisposition générale que nous avons appelée la diathèse névropathique; il se traduit par des lésions fonctionnelles, passagères et systématisées du système nerveux, puisqu’il n’est
aucun de ses symptômes qui ne puisse [être réalisé par des lésions organiques, permanentes et constatables de ce système cet es symptômes qui, pris isolément, sauf peut-être le traumatisme, n’ont aucune valeur spécifique, constituent par leur mode de groupement et de succession une individualité pathologique et même une série d’individualités pathologiques reliées entre elles et ayant un caractère commun, suffisant, mais essentiel : l’automatisme.