CHAPITRE II
Nous venons de voir le spasme œsophagien symptomatique de diverses lésions de l’appareil digestif, mais dans tous ces cas, la nature du trouble œsophagien a pu être facilement rapportée à sa véritable cause. Il arrive quelquefois que ce spasme réflexe vient s’ajouter aux symptômes d’une lésion dont on peut, à l'aspect général du malade et à la marche de certains symptômes qu'il présente déterminer la nature, sans toutefois qu'on puisse en préciser le siège. La présence de ce spasme vient alors jeter dans le diagnostic du siège un trouble profond.
Les deux malades que nous avons observés, d'aspect évidemment cancéreux, présentaient ce spasme de l’œsophage avec une telle intensité que, dans l'impossibilité de déterminer en un point quelconque de l'appareil digestif la présence d’une tumeur, on en rapporta le siège au point où les troubles dysphagiques étaient si accusés.
L’autopsie révéla la présence d’une tumeur cancéreuse de l'estomac non perceptible à la palpation, et une intégrité
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absolue de la muqueuse et des parois de l’œsophage, au point même qui avait été considéré auparavant comme le siège d’un rétrécissement cancéreux. La dysphagie n’était due qu’à du spasme réflexe.
Nous avons recherché dans la littérature médicale les cas semblables à ceux que nous avons observés, et si, parmi les nombreux travaux faits sur le spasme de l’œsophage, nous avons trouvé ce spasme signalé quelquefois comme pouvant être symptomatique d'un cancer de l'estomac, les observations détaillées se rapportant à des malades longuement suivis ont été jusqu’à présent bien peu nombreuses.
Hippocrate (De morbis, 1. IT, chapitre XII) ne parle que de la dysphagie convulsive qui accompagne le tétanos,
Gallien (Opera, tome VIII, p. 334) étudie le spasme de l’œsophage, mais seulement le spasme dû à des tumeurs.
Celse (Traité de médecine) nes’occupe que du spasme de l’œsophage survenant à la suite de morsures de chiens enragés, et en donne une description détaillée.
Puis, pendant de longues années il n’en est plus fait mention ; la question fut de nouveau traité par Willis (1685, De morbis convulsivis, ch. x, p. 532), il traite des spasmes dans l’hystérie, des spasmes idiopathiques, et laisse complètement dans l’ombre,les spasmes symptomatiques.
Hoffmann (De morbis æsophagi spasmodicis, 1733) divise les spasmes en idiopathiques et symptomatiques, mais n’assigne guère à ces derniers comme cause, que la compression par les tumeurs.
Morgagni (De sedibus et causis morborum, Epistola XXVIIT) s'occupe surtout des spasmes symptomatiques et leur assigne le premier comme cause, les lésions de l’œsophage, de l'estomac et du voisinage.
Jourdan {Dictionnaire des sciences médicales, 1814, art. DysPHAGIE) s’occupe beaucoup des spasmes symp- . tomatiques qui y sont parfaitement analysés. La question | a dès lors fait un grand pas.
Mondière la reprend et dans son remarquable ai (Archives générales de médecine, 1833) établit défi nitivement et dans toutes ses causes, l’œsophagisme.
Gendron (Archives de médecine, 1858) passe à peu près sous silence, les spasmes symptomatiques.
Power (The Lancet, 1860) cite un cas d’œsophagisme réflexe suivi de mort par inanition, alors que l’autopsie ne révéla aucune lésion de l’œsophage ni de l’estomac.
Peter (Gazette des Hôpitaux, 1875) cite un cas de spasme œsophagien causé par une gastrite chronique.
Brazier {Contribution à l’élude des rétrécissements spasmodiques et des spasmes de l'æsophage, 1879) n’apporte aucun cas d'œsophagisme réflexe lié à des lésions de l'estomac.
Potain{, rapportant un cas d’œsophagisme réflexe (Gaz. des hôpitaux, 1883), considère le spasme comme étant fréquemment un phénomène sympathique d’un cancer de l'estomac ou d’une lésion quelconque siégeant plus ou moins loin.
: Bulletin et Mémoires de la Société médicale des Hôpitaux, Paris, 1885. é
-: Cest surtout Lacombe qui, dans son rapport à laSociété médicale des Hôpitaux, établit l’œsophagisme symptomatique du cancer de l'estomac et montra, dans une observation que nous reproduisons plus loin, les difficultés que la présence de ce spasme apporte dans le pronostic du siège de la lésion.
Bertrin {, dans sa thèse qui suivit de près les observations de Lacombe, expose nettement les spasmes symptomatiques de lésions du tube digestif, et conclut que toutes les fois qu’on se trouve en présence d’un spasme œsophagien, fût-il intermittent, chez l’homme et même chez la femme, il faut se demander si ce spasme est d’origine purement nerveuse ou bien s’il ne serait pas l’indice d’une lésion organiqne de l’œsophage, de l’estomac, voire même de l'intestin.
Il n’apporte pas, sauf l’observatiou de Lacombe, de nouveaux cas de spasme symptomatique d’un cancer de l'estomac.
Depuis, on a souvent signalé des cas semblables.
Eichorst (V. II, p.37) cite un malade atteint de carciuome pylorique contrôlé par l’autopsie et qui avait à certains moments des acces si violents de spasme œsophagien, que l'alimentation en était empêchée pendant des heures. Déjà Ebstein avait fait une observation analogue et avait expliqué Le fait par une action réflexe de l’estomac.
Osgood? cite un cas du même genre. ;
Hartmann * dit que le spasme œsophagien semble être
1 Thèse de Paris, 1885.
? Osgood, Boston medical journal.
5 Traité de chirurgie, t. V.
me 909 —
parfois le résultat d’un réflexe, dû à un cancer de la partie inférieure de l’œsophage ou de l'estomac.
M.Bouveret signale que diverses observations semblent démontrer que l’occlusion réflexe du cardia et de l’œsophage peut être provoquée par une affection organique de l'estomac.
Il cite un cas de M. le professeur Poncet où un homme âgé, amaigri, avait de tels symptômes de dysphagie œsophagienne, que la laparotomie fut pratiquée avec dessein d’établir une fislule gastrique. L’estomac étant découvert on trouve un cancer du pylore. Le malade succomba, et à l’autopsie le cardia et l’œsophage étaient sains, sans trace de rétrécissement cicatriciel ou cancéreux. »
Ewald cite le cas d’une malade atteinte de cancer de l’estomac qui pendant plusieurs semaines ne présenta pas d'autres symptômes que des accès de spasme de l'œsophage avec salivation et douleur interscapulaire, accès survenant au moment de la déglutition du bol alimentaire, si bien qu'il parut probable qu’il s'agissait d’une pure névrose {. M. le professeur agrégé Jaboulay a rencontré un cas semblable. Il gastrostomisa un malade présentant tous les signes d’un rétrécissement du cardia et se trouva en présence d’un cancer du pylore.
Enfin Richelot {Société de chirurgie, 1894) rapporte le cas d’un homme de cinquante-deux ans, atteint d’une dysphagie œsophagienne extrêmement grave et attribuée à un rétrécissement de l’œsophage, probablement de nature cancéreuse, Une intervention purement explora-
1 Berlin. klinische Wochenschrift, 1892,
trice, fit trouver la paroi antérieure de l’estomac absolument intiltrée de cancer.
Cette question du spasme de l’œsophage dans le cancer de lestomac n’est pas, comme on le voit, absolument nouvelle. Nous y apportons deux observations personnelles que nous avons cru devoir faire précéder de celles déjà publiées antérieurement sur le même sujet.
Ces observations nous ont paru devoir se diviser nettement en deux catégories ; celles qui comme la première que nous citons se rapportent aux spasmes de l’œsophage dans des cas de cancer de l’estomac où la tumeur cancéreuse est perceptible à la palpation; et les cas où cette tumeur n’a pas été accessible à la palpation pendant toute la durée de l'affection.
+ Cancer de l'estomac avec rétrécissement spasmodique de l'extrémité inférieure de l’œsophage.
(In thèse de Mansière, 1865. Observation résumée.)
Le malade présentait les symptômes faisant penser à une obstruction au cours des matières alimentaires siégeant au niveau de l'estomac, Vomissements caractéristiques.
4% janvier 1864, — A la palpation, on constatait l’existence d’une tumeur large profondément située, étendue surtout à la région épigastrique, donnant à droite une matité assez franche, qui décroissait vers la gauche pour faire place graduellement à une résonnance presque tympanique de l’hypocondre gauche.
Les aliments même liquides ne pouvaient être conservés qu’à
1 Cette observation a été reproduite, #n th. de Brazier, Paris,
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grand’peine; depuis longtemps les solides ne pouvaient plus pénétrer.
Le lendemain (2 janvier) la malade fut prise d’un vomissement qui ressemblait plutôt à une régurgitation, et donnait issue à une faible quantité de matière d’un gris cendré,
Quelquefois, cependant, la malade pouvait garder les liquides et ne les rejeter qu’une heure et demie ou deux heures après leur ingestion, mais le plus souvent ils n'étaient conservés que très peu de temps. La malade se plaignait d’un sentiment de pesanteur très pénible; il lui semblait, disait-elle, que les aliments s’arrétaient sans pénétrer même dans l'estomac; et, en effet, elle les rejetait avant une demi-heure, quelquefois même plus tôt, et sans qu’ils emportassent avec eux une odeur acide capable de révéler leur séjour dans l'estomac.
Les mêmes symptômes se continuent jusqu’au 21 janvier, jour où la malade meurt.
Autopsie. — Le tube digestif a présénté des modifications appréciables. Affaissement de toute la partie située au-dessous du pylore; distension exagérée de l'estomac; étranglement de la partie inférieure de l’œsophage avec dilatation ampullaire siégeant immédiatement au-dessus,
Examiné en détail, on confirme le diagnostic antérieurement fait :
Épaississement squirrheux de l'estomac, étendu depuis l’extrémité la plus reculée du pylore, à son union avec le duodénum, jusqu’à vers 8 centimètres vers la gauche du viscère.
La cavité stomacale était complètement effacée à ce niveau, à peine un stylet peut-il passer par un orifice fait.
Dans toute la portion correspondante à l'extrémité cardiaque, l'estomac était dilaté par les liquides accumulés ; les parois sont amincies.
À l'orifice cardiaque, on a éprouvé une résistance à passer le petit doigt de l’estomac dans l’œsophage, et après 6 à 7 centimètres, on trouve un espace large, brusquement dilaté en ampoule sur une étendue de plusieurs centimètres, On incise, on trouveun ramollissement pultacé de la muqueuse, conséquence de l’irritation produite à sa surface par le séjour des aliments.
DO EN En incisant longitudinalement la partie rétrécie entre le cardia et l’'ampoule œsophagienne, on trouve des fibres musculaires
comme contracturées, mais en aucun point on ne trouve de traces de matière cancéreuse.