XIV PRÉFACE
et juste : il doit couper court à tous les doutes; les esprits vont donc être satisfaits, et Dieu universellement béni? Il n'en est rien. C'est qu'en effet nous sommes loin de cet âge où la foi qui inspirait a Dante son Enfer, également vive chez le peuple, environnait de terreur l'homme qui avait vu de si redoutables choses, et projetait sur lui comme un reflet des clartés souterraines. Aujourd'hui le peuple est agité par les mêmes pensées qui troublaient la forte raison de Leibnitz : a C'est un jugement1 terrible que Dieu..., étant » l'unique auteur et maître du salut des hommes, » en sauve pourtant si peu et abandonne tous les » autres au diable, son ennemi, qui les tourmente » éternellement et leur fait maudire leur créa- » teur, quoiqu'ils aient été tous créés pour ré- )) pandre et manifester sa bonté, sa justice et ses » autres perfections. »
Dans ce conflit entre la bonté et la justice de Dieu, le peuple ne sait quel parti prendre; la vie future se couvre de nuages, et il flotte de doctrine en doctrine, d'imagination en imagination, au gré de ses impressions mobiles, suivant son
1 Leibnitz. Thèodicée, partie I, § 5.
PBÉPACE. XV
bonheur ou sa misère , ses craintes ou ses espérances.
On cite encore comme instituteurs du peuple le théâtre et les romans. Comme ils représentent les passions de l'homme et leurs suites; qu'ils mettent aux prises le vice et la vertu, et qu'ils disposent du succès de la lutte, ils pourraient rendre visible à nos yeux la main de la justice divine. Avouons-le, ces fictions ont sur nos croyances, sur notre volonté, une grande influence, et nous nous accoutumons aisément à reconnaître la vraie société humaine dans des peintures si saisissantes, qu'éclaire un jour si vif; mais passons ces compositions légères et aimables, dont il ne faut pas médire, puisqu'elles nous procurent des heures de plaisir et d'oubli, et arrivons au drame, aimé de la foule, qui prétend la moraliser. Ne sont- ce pas de singulières écoles de la vie, que ces pièces qui, pour frapper de plus grands coups, exagérant l'horreur, et créant des monstres, nous transportent dans un monde fantastique qui n'a rien à voir avec le monde où nous vivons, et nous renvoient dans un heureux contentement de nous-mêmes, alors que, comparant nos \ices à ces vices gigantesques, ils nous