XVI PRÉFACE
semblent au moins des vices honnêtes, et, avec quelque complaisance, des vertus?
Quant aux romans, sauf des exceptions trop rares, qu'ont-ils fait depuis longtemps, qu'enflammer l'imagination et les sens par des analyses et des tableaux passionnés qui vous chassent hors de la vie réglée à la recherche de voluptés ardentes? et quand ils ont peint la corruption universelle avec leur cynique ironie, quand ils ont enseigné que la vaste scène du monde est occupée par la licence ou le crime, qui marchent le front haut, en plein soleil , qu 'ont-ils fait encore? comparant à ce dévergondage qui est, nous dit-on, la réalité, la beauté de la destinée humaine que nous avons rêvée, et tombés de cette hauteur, nous prenons la dignité morale pour le préjugé d'une existence médiocre, nos bonnes résolutions et nos bonnes actions pour des naïvetés de la jeunesse qui n'ont de la grâce qu'un temps.
Ainsi, le peuple demeure réduit à quelques vérités de morale naturelle , solides sans doute, mais sans efficace, faute de s'appuyer sur l'autorité d'un Dieu bien vivant, bien présent au fond de la conscience, faute aussi des terreurs et des
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attraits de la vie future. Et l'être d'où ces vérités partent, et le monde où elles conduisent, restant dans les nuages, elles flottent dans le milieu, sans racine et sans fruit. On vit au jour le jour dans cette bizarre honnêteté qui tient pour qualités les défauts absents , et ne tient guère pour défauts que ceux qui nuisent à autrui ; puis enfin, au sortir de cette vie insoucieuse , on s'en remet des hasards de l'avenir au dieu des bonnes gens.
Dans les classes supérieures , dans celles qui ont des loisirs pour la réflexion, il semble, à ne consulter que l'apparence, que des convictions diverses, il est vrai , mais certaines, arrêtent les esprits. Or, parmi ces esprits convaincus, comptez-vous les hommes qui, dans les choses d'intelligence, suivent la mode, population flottante, mue par le caprice, qui ne demande pas à une opinion d'être vraie, mais d'avoir bonne grâce, et la déserte avec la faveur publique? Comptezvous ceux qui rougiraient si on pouvait croire qu'ils ont laissé quelque important problème sans le résoudre, et tiennent à avoir une opinion sur chaque chose, pour représenter aux yeux du monde et par contenance ; ou bien ceux qui ne considèrent pas la solidité d'une doctrine, mais
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son alliance avec un parti politique; qui l'adoptent, non pas comme une règle de l'intelligence et de la vie, mais comme on porte une couleur; ou encore ceux qui lui demandent de servir leur ambition et la prennent pour marchepied; et ces artistes qui n'interrogeant que la beauté' d'une croyance, faciles sur sa vérité, se donnent ainsi des mœurs 'poétiques ; ou ceux qui la prennent pour son indulgence, parce qu'elle consacre leurs fantaisies ; ou enfin ceux qui, nés avec des passions vives, mais, au milieu de leurs excès, enthousiastes de la dignité morale , trouvant autour d'eux un austère idéal de sainteté, l'adoptent pour cette austérité même, et après confessent plus volontiers leur faiblesse, qui ne peut atteindre à une telle hauteur ?
Parmi tant d'hommes qui manquent de convictions sur leur âme, sur leur destinée, sur la Providence, cherchez du moins combien sont tourmentés par ces problèmes ; en trouverez-vous beaucoup? Hommes rares, instants fugitifs, pensées légères sur un fond immense d'oubli.'
Dans de pareilles âmes que peut être la volonté? Énergique, quand elle est excitée par des croyances profondes, elle est languissante au ser-
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vice d'esprits mal convaincus, douteurs ou indifférents. Aussi voit-on que nous manquons presque universellement de caractère. Comme on n'est sûr ni des autres ni de soi-même, on craint avant tout de se compromettre; on ne suit que trop fidèlement le précepte du sage, qui ne l'entendait pas dans ce sens : « Vis avec tes amis comme » devant un jour devenir tes ennemis, et avec tes » ennemis comme devant un jour devenir tes » amis. » Et pourtant, s'il fallait des convictions, ce serait maintenant plus que jamais. Dans notre société ancienne, un homme était attaché à une condition par sa naissance : d'un coup d'œil il voyait devant lui sa route toute tracée ; aujourd'hui que chacun peut prétendre à tout, il n'y a guère d'hommes que l'ambition ne touche, et qui, dès leur jeunesse, ne rêvent de fortune. Alors le grand objet de la vie est de franchir sa condition. Mais ici que de difficultés! Il faut se créer des appuis, prévenir les haines, ne négliger aucun homme jouissant de quelque droit politique, ou de quelque influence privée, ou, ayant une main dans un journal , se permettre au plus d'écraser le mérite silencieux, courtiser toujours la médiocrité bruyante et agissante. Dans ces