CHAPITRE PREMIER
Mouvement actuel des esprits vers la Nature.
Si le spiritualisme entend ses intérêts, il doit reconnaître à quels hommes il s'adresse, quelles sont, à son égard, les dispositions des intelligences,- quelles réformes on exige de lui, et distinguer entre ces réformes celles que suggère le caprice, et celles qui conviennent ensemble à l'esprit du temps et à la raison; or, il est impossible de nier qu'au sein de notre société se déclare un mouvement sérieux vers la Nature. Le spiritualisme en tiendra-t-il compte? le siècle
reculera-t-il? telle est la question qui s'agite aujourd'hui, non dans les livres, où se débattent bien des questions frivoles, mais, ce qui est autrement grave, dans la réalité.
L'industrie, d'abord, témoigne hautement du fait que nous citons. Au moyen âge, on bâtit des cathédrales et des monastères, monuments à l'esprit invisible , asiles contre les sens , écoles où Ton enseigne le mépris de la matière, en face des hautes destinées de l'âme ; le néant de la création devant l'Etre infini. Plus tard, on bâtit des palais. L'homme paraît ici. Il ose déjà s'attribuer quelque grandeur; mais il la concentre d'abord dans la royauté, émanation de la majesté divine ; quelque éclat illumine les créatures ; mais il ne fait que de naître, il«ne frappe que les hauteurs. Quant à nous , nous construisons des canaux, des usines, des chemins de fer ; tout ce qui peut augmenter notre bien-être physique , procurer à nos sens quelque jouissance, est mis en œuvre avec une ardeur incroyable ; les intelligences se meuvent, les bras s'épuisent pour contenter les moindres désirs du moindre d'entre nous. En vérité, l'homme de notre temps ne se regarde plus comme un étranger, comme un passant sur la terre; il s'y établit décidément, il y élit son domicile, il s'en proclame citoyen.
Par la science, il va reconnaître le lieu de son établissement. Le développement immense des sciences naturelles, à notre époque, semblera-t-il un fait assez important pour que le spiritualisme le prenne en considération? Qu'on nous dise si jamais elles ont brillé davantage, si jamais elles ont eu un plus grand crédit, si jamais plus d'esprits s'y sont portés avec plus d'entraînement. La chimie, à cette heure si riche en observations et en lois, date de cinquante ans : Lavoisier écrivait dans les prisons de la Terreur. La physique s'essayait depuis deux siècles; depuis combien d'années marche-t-elle sûrement? De quelle époque date la sérieuse géologie? Combien y a-t-il de temps que les animaux fossiles sont exactement connus? Quand est-ce que l'anatomie comparée a trouvé la loi supérieure qui règle la corrélation des organes? L'astronomie est ancienne ; elle n'esl populaire que de nos jours. Avouons-le, si quelque science risque aujourd'hui de devenir exclusive et d'étouffer les autres, ce n'est ni la théologie ni la philosophie assurément.
Jusque dans la philosophie, la puissance de la Nature se fait reconnaître. Le panthéisme a trouvé dans l'Allemagne une prodigieuse faveur. Or, qu'est-ce que ce panthéisme renouvelé des religions et des philosophies de l'Orient, sinon
k DU SPIRITUALISME ET D£ LA NATURE.
une tentative de réunir Dieu et la Nature, au point de les confondre; et la plus forte preuve de la séduction magique que la Nature exerce sur les hommes, jusqu'à leurôterle sentiment de leur évidente personnalité, et de l'immortalité aussi personnelle que leur promettent à la fois l'instinct et la raison? Qu'est-ce encore que celte autre doctrine, proposée par Hegel, réduite à la rigueur par ses nombreux disciples, où le Dieu, architecte du monde, fait place à une substance aveugle qui se développe sous deux formes également nécessaires, la matière et l'esprit? Dans ce système, comme dans celui qui précède, la matière et l'esprit s'unissent intimement; les différences s'effacent, les oppositions s'évanouissent devant la loi commune qui produit, détruit et renouvelle tous les êtres, pures formes, visibles ou invisibles, d'une existence impérissable; à la place des créatures diverses qui naissent , meurent et se bornent les unes les autres, il ne reste plus que la grande et immortelle Nature, d'où tout sort, où tout revient.
Ainsi, voilà tout un vaste mouvement philosophique qui tend à donner à la Nature un rang considérable; et telle est la force de cette inclination, qu'on lui sacrifie les meilleures vérités.
En dehors de ces doctrines, comme dans leur sein, indépendamment de toute théorie meta-
physique , et simplement pour couronner la science, il existe une philosophie de la Nature. Diversement entendue par les divers savants, elle possède ce constant caractère de recueillir les éléments de la Nature épars, pour en former, non une collection morte d êtres et de phénomènes, voisins dans le temps ou l'espace, mais un tout organisé et vivant.
La Nature vit donc ; mais il reste à lui donner une âme : c'est de la poésie qu'elle la recevra.
Au dix-septième siècle je cherche en vain dans la littérature ce vif sentiment de la Nature extérieure. Alors l'homme est tout :1a tragédie en représente les passions fatales ; la comédie et la satire, les travers; 1 epitre et la fable s'adressent pareillement à lui, avec des langages divers, pour le corriger; les moralistes et les romanciers retracent les mouvements de son cœur. Chez les derniers , a la place des vrais fleuves qui roulent leurs eaux troublées avec une majesté imposante, c'est le fleuve transparent du Tendre et ses subtils détours. La philosophie , entraînée par l'étude de l'âme , oublie de plus en plus la matière, jusqu'à la nier. La théologie, encore toute-puissante, n'est point pour ramener les hommes vers les objets qui se voient et se touchent : les querelles de la grâce et du quiétisnie se passent à une hauteur incalculable au-
dessus de la terre, par delà la région des figures, du mouvement et du bruit. Pascal aime-t-il , hait-il la Nature? Ni l'un ni l'autre. Au sein de ses merveilles, il est distrait par d'autres pensées; il médite sur l'esprit. Dans sa double infinité de grandeur et de petitesse, décrite si magnifiquement, ce qu'il cherche, c'est l'homme, l'espace que cet homme occupe, le rang qu'il tient; ce qu'il lui demande, ce n'est pas le secret de ses démarches, le jeu de ses ressorts, toute cette connaissance qui satisfait le physicien et l'astronome ; il veut qu'elle lui dise s'il existe ou non un Dieu ; il se désespère de la trouver muette, et c< le silence éternel de ces espaces in- » finis l'effraye. » Muette pour Pascal, la Nature parle à Bossuet : elle l'entretient de Dieu, de la grandeur, de la sagesse, de la bonté de cet être infini. Pensée éminemment vraie et salutaire ! Mais dans la constante préoccupation qui, derrière toutes les apparences de ce grand corps , lui découvre la main puissante qui les suscite et les dissipe, la Nature perd la vie et n'est plus qu'une machine, merveilleuse sans doute, qu'on admire, mais qu'on ne peut aimer. Quand à Port-Royal se fut introduite l'opinion que les bêtes sont de purs automates, mus parles lois établies de Dieu , le sentiment religieux y trouvait peutêtre son compte : on admirait, dans les mouve-
ments caressants d'un chien, l'industrie supérieure qui les réglait; mais sans aucun doute on n'y voyait plus un ami. Fénelon se rencontre ici avec Bossuet , quoiqu'il soit moins sévère et se défende moins des séductions de la Nature. Il est vivement touché de sa grâce et de sa sublimité ; il lui emprunte les couleurs de son style, il l'aime comme il aime l'Enéide et l'Odyssée.
Au dix-huitième siècle, si le goût de la Nature existe quelque part, ce n'est pas chez les poètes assurément, qui ne la fréquentent que pour y cueillir des bouquets, quand ils ne les cueillent pas dans les livres des autres poètes. Jean- Jacques Rousseau éprouve , à sa vue , cette émotion tendre, grave ou accablante que les hommes de tous les temps et de tous les lieux ont éprouvée devant des prairies, des ruisseaux, des collines gracieuses , au lever ou au coucher du soleil, devant la mer et les montagnes; il a eu seulement par-dessus ces hommes le don de rendre leurs communes émotions.
Pour nous la Nature est encore une machine, œuvre savante d'un ouvrier que rien n'égale; elle est le plus accompli de tous les poèmes ; elle nous remue profondément par la beauté de ses spectacles; mais elle est quelque chose de plus : elle est un être vivant et animé; disons tout, elle est une amie; elle nous parle par ses couleurs, par ses for-
mes, par ses sons, par ses mouvements; elle a des sourires pour toutes nos joies, des soupirs pour toutes nos tristesses , des sympathies pour toutes nos aspirations. Beaucoup d'hommes entendent, et les poètes traduisent à ceux qui ne l'entendent pas, cette langue dont la richesse confond les langues humaines, tour à tourd'une sauvage énergie et d une incomparable douceur. Est-il besoin de rappeler quels en ont été parmi nous les interprètes les plus fidèles et les plus harmonieux, Chateaubriand , Lamartine , et cet autre grand poëte, George Sand? Quelques-uns ont brillé au premier rang, qui n'appartiennent pas à la même famille. L'abondance des images, le luxe des couleurs sont de tous les temps ; il n'y a de différence qu'à la richesse des génies; il y faut des sens actifs pour recevoir les impressions extérieures , et une vive imagination pour les réfléchir, dons heureux de la jeunesse, partout et toujours la même. Mais la poésie originale du dix-neuvième siècle, celle où il s'est reconnu, celle qui a remué ses plus profonds instincts , ne pouvait naître que de nos jours. Lame dans sa première jeunesse , emportée hors de soi par les passions qui s'éveillent, et toute répandue dans le monde, avide de bonheur, mais ignorant où il réside, se dissipe parmi mille objets divers. Un jour elle rentre en elle-même , elle recueille ses
désirs, les interroge, compte plus d'une blessure, et alors même que tous ont été satisfaits, elle rêve encore le bonheur ; elle se sent plus grande que chacun de ces objets où elle a trouvé du contentement, plus grande que tous ces objets ensemble. La puissance d aimer qui s'agitait en elle, sans se connaître, s'est essayée maintenant, et dans cette épreuve elle s'est reconnue comme l'aspiration invincible de notre être vers l'infini. Où est cet infini, son objet véritable? En Dieu, hors du monde des sens, dans le monde de l'immuable perfection? Oui, il est bien là ; c'est là, en effet, le dernier terme de nos désirs^ le lieu de la parfaite félicité. L'âme tente cette entreprise nouvelle, elle rompt avec la Nature, elle ne veut plus de commerce qu'avec l'esprit invisible. Sera-t-elle enfin heureuse? Non; au milieu»de ses élans sublimes, dans ce séjour de la paix inaltérable, elle se sent attristée , et éprouve de vagues regrets. Que lui faut-il donc encore, et quelle est cette créature maladive que rien ne contente jamais? Hélas ! nous ne sommes pas de purs esprits qui nous puissions appliquer sans intermédiaire au pur esprit, notre principe et notre fin. Nous sommes unis par des liens étroits à un corps, par le corps à tout l' univers ; et ces liens, noués par Dieu même, nous ne pouvons les distendre ou les briser sans douleur. Tout être a ses conditions
d'existence, en dehors desquelles il n'y a point pour lui de repos. L'âme va donc se rattacher à la terre; mais sans oublier l'infini, qui, une l'ois qu'on l'a goûté, ne s'oublie plus; elle le retrouve dans la Nature, moins austère , plus accessible, plus sensible, plus proportionné à notre être et à notre faiblesse. Désormais il n'y a plus, en face l'un de l'autre, un univers, vaste corps sans âme, et un Dieu retiré dans son absolue immobilité ; ils se rapprochent, ils se rencontrent, ils s'unissent dans la Nature : Dieu vit en elle, et elle est pleine de lui; idéal visible, matière pénétrée de l'idéal, elle n'a pas de l'une la grossièreté, de l'autre la hauteur effrayante ; à la fois elle soulève l'âme humaine au-dessus de la terre, et, dirigeant son vol, l'empêche de s'égarer dans le pays des abstractions et des chimères.
Socrate n'entendait pas la langue de la Nature; nous avons son aveu : « Les arbres ne me disent rien. » Aussi il recommandait aux hommes de s'étudier eux-mêmes. Ils ont suivi son précepte^ et chose étrange, que Socrate n'avait pas prévue! c'est justement alors que les arbres leur ont parlé. Une fois qu'ils eurent découvert , par la réflexion, les grands traits qui caractérisent l'âme humaine , dépendait-il d'eux de ne pas voir ces mêmes traits dans la Nature, de ne pas retrouver dans tels ou tels des êtres qu'elle renferme, tels
ou tels caractères qui semblaient purement humains : l'orgueil , la bassesse , la fermeté , l'inconstance , la vulgarité, la distinction, l'intelligence et la force, etc? Un peu plus tard, le christianisme commande la réflexion de toutes les heures, non pas sur l'homme en général, mais sur soi-même, sur ses propres imperfections , sur les causes qui enflamment ou calment les passions , sur les mouvements qui nous agitent. Qui recevra ces secrets? Ce seront les hommes ou Dieu, non pas la Nature dont les pièges sont signalés. Quant à nous, au siècle présent, nous avons gardé cette habitude de scruter notre cœur, longtemps imposée par une autorité supérieure, et elle a été confirmée par la philosophie moderne, qui vit de semblables études. On peut soutenir qu'à certaines époques l'analyse de l 'âme a été plus profonde ; jamais le goût de cette analyse n'a été plus répandu, jamais surtout on n'a vu un plus grand nombre d'hommes observer en eux avec une plus vive curiosité les accidents de la nature humaine universelle. En dix-huit siècles nous ne trouvons que les Confessions de saint Augustin et de Rousseau; en cinquante années, nous avons Werther, Manfred, Obermann, Valérie, René, Lélia, les Méditations et les Harmonies, sans compter bien de pures esquisses qu'on osera citer dans un
demi-siècle d'ici. Or, en même temps que la lumière a été portée dans lame, la Nature s'est éclairée des mêmes clartés. Fille, commel'homme, d'un être puissant, intelligent et aimant, elle porte comme lui, à sa façon, ces grands caractères; comme lui encore elle les possède sous la condition du mouvement, régulier ou troublé, fiévreux ou languissant, bienfaisant ou funeste; elle en a le bonheur et la souffrance, le repos, les inquiétudes et les orages. Absente pour l'animal qui voit les objets sans se voir lui-même, et pour l'homme grossier ou emporté dans les occupations extérieures, cette âme de la Nature, ainsi que l'âme de nos semblables, ne se révèle à nous que dans la mesure ou nous connaissons notre propre âme , depuis le vague sentiment jusqu'à la pleine conscience, depuis les instincts brutaux jusqu'à la plus délicate sensibilité. Aussi riche que nous, elle n'est point, heureusement, une copie de nous-mêmes, changeant lorsque nous changeons, imitant tous nos mouvements, répétant toutes nos paroles avec une fidélité désespérante : malgré sa ressemblance avec nous, elle reste elle-même, tantôt agitée dans nos troubles, ou souriante dans notre paix , tantôt bouleversée dans notre calme, ou sereine dans nos déchirements, et, par le concours de deux impressions pareilles, ou le contraste de deux impressions
contraires , exaltant notre émotion , doublant notre existence. C'est une amie intelligente et tendre qui , à la différence des autres amitiés de ce monde, nous comprend toujours et ne nous abandonne jamais.
* Nous avons observé tour à tour les divers symptômes de cette faveur nouvelle que la Nature obtient dans notre siècle. Nous avons vu l'homme s'y fixer; puis l'étudier avec enthousiasme, aux dépens du monde invisible; ia philosophie ellemême, comme enivrée, perdre la sagesse; la philosophie de la Nature donner à cette réalité si manifestement avouée la vie qui lui manquait encore; et enfin la poésie communiquer à cet être vivant une âme, pour entrer avec l'homme dans un commerce intime et mystérieux. Je suis, certes, bien loin de dire que dans cette révolution tout soit également respectable : où est en effet, je vous prie, la révolution sans excès? Mais il y a, par deçà les extrémités, un fait incontestable, c'est le rapprochement de l'homme et de la Nature. Le spiritualisme se perdra s'il veut le nier ou le combattre ; plus éclairé et plus sage, il en dictera les durables conditions.
Nous essayerons d'abord de faire justice des doctrines qui exagèrent la puissance de la Na-
ture. Ensuite il nous sera permis sans doute de reconnaître cette puissance dans ses justes limites , et de lui faire dans le sein du spiritualisme la place qui lui appartient.
Voici premièrement le naturalisme ou athéisme, qui nie Dieu au profit de la Nature.