‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 54 sur 91 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du naturalisme ou athéisme. — Qu'il existe des athées.

Il n'existe pas d'athées, dit-on, il est impossible qu'il en existe, et on le prouve en montrant que tout athée se contredit nécessairement, qu'il ne peut porter un seul jugement, énoncer une seule proposition qui n'emporte la croyance en Dieu ; on le prouve encore en montrant qu'il ne peut y avoir aucun homme qui, à certains instants de sa vie, ne s'élève vers un monde meilleur et n'aspire vers l'infini. On démontrerait de la même manière qu'il n'y a pas un seul partisan de la doctrine égoïste, qui nie le désintéressement ; du fatalisme, qui détruit la liberté ; de l'idéalisme, qui supprime le monde extérieur; et ainsi les fausses opinions ne trouveraient plus sur la terre un défenseur.

A ssurément il serait à désirer qu'il en fût ainsi : notre tâche serait fort simplifiée; mais on voit qu'il faut encore à cette heure réfuter le fatalisme, l'égoisme et l'idéalisme ; pourquoi donc l'athéisme serait-il excepté , et d'où tiendrait-il ce privilège? De ce qu'une doctrine est fausse

ou même absurde, il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait pas de partisans profondément convaincus ; parce qu'on signale en elle une contradiction, il ne s'ensuit pas que cette contradiction soit sensible à tout le monde : Nicole l'a dit justement : a Les » plus ridicules sottises rencontrent toujours des » esprits auxquels elles sont proportionnées. » L'athéisme, en particulier, tout opposé qu'il est au bon sens , pénètre dans l'intelligence par plus d'un côté ; et comme toute vérité mène à Dieu , on pourrait presque dire que toute erreur en éloigne.

Sans doute, il est difficile qu'un homme nie un jour Dieu à ce point, que durant tout le reste de sa vie il ne se trouve pas un seul instant où il se démente, qu'il n'éprouve jamais le moindre mouvement religieux. De même le fataliste n'est pas tellement enfoncé dans son opinion, qu'il ne vienne point à se contredire, et ne reconnaisse une fois ou une autre la liberté. Celui qui nie le désintéressement, et n'admet comme mobile des actions humaines que la recherche de l'intérêt propre, n'est pas tellement constant avec luimême, qu'il n'admire un acte héroïque, et que, dans une heure d'entraînement il n'aille jusqu'à se dévouer. On n'est pas toujours raisonneur, on n'est pas toujours sur ses gardes , à couvert de toute surprise; et la nature, que nous croyons

étouffer, ressuscite parfois. Mais on appelle athées, fatalistes, égoïstes ceux qui, dans le courant habituel de la vie, nient Dieu, la morale et la liberté ; on les classe par le fond de leurs opinions, et non par les accidents.

Qu'on ne s'endorme pas dans une sécurité dangereuse , et que , dans la persuasion qu'il n'y a pas d'athées, on n'aille pas négliger de mettre en lumière les fondements de la croyance en Dieu. Tout homme croit à Dieu en de certains moments ; quelques-uns le nient durant la meilleure partie de leur existence ; un plus grand nombre ne l'entrevoient qu'à travers des nuages; une foule immense vit sans songer à lui. Il faut donc le montrer si manifeste qu'on rende également impossible la négation, le doute et l'oubli.

Si c'est une erreur de ne voir nulle part des athées, c'en est une autre et bien plus grave de voir des athées partout. Les écrivains religieux l'ont commise très-souvent. Ils raisonnent ainsi : Il n'y a qu'un seul Dieu qui soit le vrai , c'est le nôtre , et quiconque ne le reconnaît pas , ne connaît pas Dieu, est par conséquent un athée; tous les païens, tout ce qu'il a existé d'hommes avant leur religion , athées ; tout ce qu'il en existe maintenant en dehors de celte religion, athées encore; tous ceux qui, dans son sein, se font des opinions particulières, différentes de la

règle, athées tout de nouveau. Et il n'est pas besoin de tomber jusqu'au père Hardouin, le plus paradoxal des hommes, pour rencontrer de pareils jugements ; on les trouve à regret chez de trèsgrands esprits, tels que des Clément d'Alexandrie, des Athanase et des Jérôme. Le danger de ces assertions est immense; comment ne le voiton pas? Si, en effet, la meilleure partie du genre humain est athée, si les théistes forment une petite église, une secte restreinte , si la religion estime hérésie, que s'ensuit-il manifestement? que la nature ne nous porte pas invinciblement vers Dieu ; que son existence n'est pas une de ces vérités constantes par l'assentiment universel sur lesquelles on n'ose porter la main, et qu'on cherche en vain dans les âmes cette idée de l'être parlait, de la cause première, que Descartes appelait si justement la marque de l'ouvrier. Si l'on voulait faire des athées, il ne faudrait pas s'y prendre autrement. Quoi ! c'est le même de ne pas connaître Dieu tel qu'il est, ou de ne le pas connaître du tout ! 11 n'y a aucune croyance, aucun sentiment qui tînt contre une telle manière de raisonner. Cet enfant, qui aime de toutes ses forces sa mère, sait-il donc par quels liens il tient à elle , comment elle l'a porté dans son sein , comment il a vécu de sa vie, par quel art s'exerce cette providence qui l'enveloppe dans tous ses

mouvements; où elle le conduit, si même elle le conduit vers quelque but ; quel est le sens profond de ses préceptes , le secret de ses démarches? 11 ignore tout cela; mais il connaît qu'un être plus grand que lui, plus fort que lui, veille sur son bonheur, et, en retour, il l'aime. Oserez- vous comparer cet enfant à celui qui, élevé à l'aventure, n'a rien vu ni rien senti de tel ; et le cœur de l'un vous paraît-il aussi vide que celui de l'autre? Ce serait insupportable. Dites, si vous voulez , que l'amour filial n'est pas fait pour demeurer dans ces rudiments , et qu'il ne s'achève en nous que le jour où nous comprenons parfaitement tout ce qu'il y a de profond, d'intime, de sacré dans ces rapports qui nous unissent à celle qui nous a fait ce que nous sommes, ce sera la vérité; mais c'est la vérité aussi que cet amour achevé était renfermé dans le premier sourire.

Ainsi l'idéal de la raison humaine est de connaître Dieu dans la plénitude de son être et de ses attributs; en deçà de ce point, elle est tronquée; et encore, il n'y a de culte entièrement digne de lui que celui qui consacre ses perfec-» tions infinies. On doit donc tendre là sans relâche, et n'estimer rien que cela sans réserve. Toutefois, s'il est d'une extrême difficulté de reproduire ce modèle, si la plupart des doctrines religieuses

paraissent bien pauvres, comparées à ce pur exemplaire, comment prétendre qu'elles n'en offrent pas quelques traits, et qu'elles ne sont pas de la même famille? La formation du monde par Dieu , l'action providentielle par laquelle il conserve l'univers et dirige les esprits et les cœurs des hommes, n'est pas, dans toutes, entendue de la même façon; mais quelles que soient leurs dissidences, elles ont un fonds commun , il est des vérités où elles se réunissent : toutes elles reconnaissent un maître du monde, un premier Être sans lequel rien n'existerait, ou rien qui méritât d'exister ; toutes elles reconnaissent que cet Etre est providence, qu'il ordonne tout sagement, qu'il mène et la matière et l'homme à leur fin, par une prudence infinie; que cette même providence, d'un si grand pouvoir, d'une si haute sagesse, est en même temps une amie pour nous; et qu'enfin notre mal est de nous éloigner d'elle en la perdant de vue, comme notre bien est de nous en approcher sans cesse parla vertu jusqu'à l'absolu retour.

Sont-ce là des dogmes tellement méprisables ? Et, quand il est défendu de calomnier les hommes, est-il permis de calomnier les doctrines et les institutions? D'ailleurs, n'est-ce pas calomnier les hommes eux-mêmes de soutenir que des nations peuvent, pendant des siècles, ne se repaître que

de chimères et vivre dans le vide? Triste moyen pour honorer l'homme, que de mépriser l'enfant ! Honorez dans l'enfant l'homme futur.

Il faudrait donc ne compter comme athées que ceux qui nient , d'une négation formelle, qu'il existe un être vivant, plus parfait que l'homme , et qui veille sur lui ; car ce sont là les traits les plus profonds , les plus constants, les plus essentiels de la croyance en Dieu. Comme il n'y a pas de religion où on ne les trouve , partout où on les trouve existe la religion.

Telles sont, selon nous, les vraies limites de l'athéisme.

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