CHAPITRE III
Causes de l'athéisme.
On y arrive par plus d'un chemin. On peut se tromper dans la question de l'origine des idées , et ces erreurs décident de la théodieée entière. Si , par exemple , on a cru découvrir que ce qu'on appelle ordinairement substance, ce fond de l'être qui soutient les attributs, n'est qu'un mot, et qu'il n'existe au monde que des collections de phénomènes : quand on arrive à la question de l'existence de Dieu , n'est-on pas forcé de déclarer que s'il est, il est, lui aussi, une simple collection toujours croissante, toujours bornée?
Vous cherchez encore ce que c'est qu'une cause, et la nature vous présente seulement des successions de phénomènes ; la fumée accompagnant le feu, la chaleur accompagnant le soleil, un mouvement de votre corps, ou un état nouveau de votre âme accompagnant un acte de votre volonté. L'observation vous montre entre tous ces faits un simple rapport de temps; mais quant à cette force secrète, qui, outre qu'elle précède le phé-
nomène, le produit, l'effectue sciemment, librement, de manière à en être responsable; quant à ce lien, non plus fortuit, majs nécessaire, qui unit à l'effet la cause prétendue, ce sont, à ce qu'il vous semble, des inventions toutes gratuites. Tentez alors de remonter à Dieu, vous n'y parviendrez pas : vous n'avez pas vu commencer le monde ; et quand même vous le verriez commencer, vous seriez réduit à constater ce fait, sans pouvoir vous élever au delà jusqu'à une cause chimérique.
N'en sera-t-il pas de même si, étudiant l'idée d'infini, il vous paraît que les choses ont des limites plus ou moins reculées , mais que rien n'est sans limites. Quand vous avez dit : l'étendue ajoutée à l'étendue nous fait l'illusion de l'immensité; la durée ajoutée à la durée nous fait l'illusion de léternité ; l'intelligence absolue n'est que notre intelligence amplifiée , la sagesse parfaite n'est qu'une exagération de notre sagesse; après cela, il n'y a plus de divinité possible.
Tous ceux qui ont adopté ces priucipes sur la nature de nos idées ne vont pas jusqu'à l'athéisme, mais ils doivent y arriver; leur croyance à Dieu fait plus d'honneur à leur bon sens qu'à leur logique. Que ces mêmes principes tombent dans des esprits moins timides , ils porteront certainement leurs fruits ; et l'on
2li DU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.
sait que dans l'histoire des systèmes les entraînements de la logique sont toujours plus forts que les tempéraments de la prudence.
On peut, frappé par la marche imposante du monde, par l'uniformité qui règle les mêmes phénomènes , par l'unité qui rattache les uns aux autres des phénomènes étrangers , ne voir dans l'univers que les lois toutes-puissantes, seules maîtresses ; et, au lieu de les faire dépendre d'une volonté supérieure, les faire résider éternellement dans la nature unique et universelle, mère de tous les êtres. Ainsi le monde est substitué à Dieu.
Quelquefois on est tenté de placer en un Dieu l'origine de l'univers ; mais on est arrêté par les difficultés qui se présentent. L'idée de la création rebute, et on n'est pas moins rebuté par l'idée de l'Existence absolue abandonnant sa majesté suprême pour paraître sous les formes changeantes et imparfaites des êtres limités. Ou bien la diversité, l'opposition des théodicées, soit religieuses , soit philosophiques , nous persuade qu'en ces matières tout est problème, et insoluble.
Voilà quelques-uns des obstacles qui interceptent le chemin vers Dieu. Quand on ne les a pas aperçus, ou qu'on n'en a pas tenu compte, et qu'on s'est établi dans la croyance à la Divinité,
on n'y est pas toujours en repos , et on risque d'en être chassé par d'autres réflexions.
Vous croyez à un Dieu, mais à un Dieu juste, rémunérateur du bien, vengeur du mal. Or, examinez ce qui se passe sur la terre ; voyezvous cet ordre maintenu? Ne paraît-il pas , au contraire, complètement renversé ? Pendant que les gens de bien gémissent opprimés, et que les méchants prospèrent, où donc est Dieu?
Vous croyez à un Dieu, mais à un Dieu bon. D'où vient alors la douleur qui désole la terre?
Vous croyez à un Dieu, mais à un Dieu équitable. Comment donc se fait-il que les plaisirs et les souffrances soient si inégalement répartis ? Le spectacle des hôpitaux est un terrible argument; et quand nous sommes nous-mêmes en proie au malheur, en face des heureux, l'argument prend alors une force presque insurmontable.
Vous croyez à un Dieu, mais à un Dieu toutpuissant. D'où vient donc qu'il ne fait pas reconnaître son pouvoir dans le monde ? De là ces effrayantes paroles de d'Holbach : « Comment ! Dieu permet-il qu'un mortel comme moi ose attaquer ses droits, ses titres, son existence même ? »
Ou enfin , frappé uniquement par les maux
Système de la nature, tome II, p. 65.
qu'ont causés les religions, par les guerres, par les superstitions, par les persécutions qu'elles ont enfantées , vous regarderez la foi en Dieu comme inséparable de ces excès, et rejetterez le tout ensemble.
Oui, il y a des athées; et, pour mon compte, en voyant tant de routes qui mènent là, je ne m'étonne pas qu'il y en ait, mais qu'il n'y en ait pas davantage.
Dans tous ces cas l'athéisme est un vice de l'esprit; il est plus d'une fois un vice du cœur. Sans contredit, certains athées nient Dieu parce qu'ils ont intérêt à ce qu'il n'existe pas. Lorsqu'on désire qu'une opinion soit vraie , on est bien près de le croire. Voyez combien aisément on s'accommode dune politique qui sert nos intérêts privés. Dans les lettres et les arts, on construit des théories qui s'adaptent précisément à ses propres œuvres. En fait de religion , suivant celle où l'on se trouve , on exalte ou l'on prend en pitié le même raisonnement. Dans la philosophie, on émet des principes qui ont leur conséquence certaine ; mais si on les énonçait, on serait compromis , et cette considération influant secrètement sur la logique , la fait dévier ; ou bien encore , on propose une idée , puis la discussion publique ou la réflexion en montre la fausseté ; mais quoi ! avouera-t-on qu'on a été
dans l'erreur? Cette confession est dure. Ainsi l'honneur est engagé dans le maintien d'une opinion fausse , on la maintiendra : l'esprit , aiguillonné par l'amour-propre, déploiera des ressources nouvelles, déguisera le faible de la doctrine, en mettra les avantages dans leur jour ; on s'éblouira soi-même , et, insensiblement, on se trouvera réengagé dans ses anciennes opinions. Chaque jour on crée une justice nouvelle à son usage , on forme un mauvais désir, on le contente, et après on se démontre péremptoirement qu'on a agi suivant la morale et le droit. Est-il donc étonnant, quand on accommode ainsi la morale à ses convenances particulières , qu'avec une nature plus portée au mal, et qui repousse toute discipline, on arrive à croire qu'il n'y a ni vice ni vertu , et que la loi de la conscience est une pure illusion? Comme enfin, dans une vie pareille, Dieu nous inquiète avec sa surveillance , ses récompenses et ses punitions, on désire de toutes ses forces qu'il n'existe pas, on travaille de toutes ses forces à le croire , et un jour cette application constante porte son fruit. Rien de plus vrai que la maxime : « L'esprit est souvent la dupe du cœur. »
Mais on a exagéré une observation vraie quand on a prétendu que tout athéisme naît de la corruption. Il a existé des athées honorables : Démocrite,
Épicure, Lucrèce, Diagoras, Evhémère, d'Holbach, pour ne citer que les noms historiques; et il ne serait peut-être pas difficile de rencontrer autour de nous des athées qui, par la dignité de leur vie, feraient honte à des hommes fermement convaincus de l'existence de Dieu.
On est trop dur pour les hommes qui ont eu le malheur de tomber dans de faux systèmes ; on ne connaît pas les séductions de la vie intellectuelle et les pentes de l'esprit. Dans le monde, nous vivons assez peu préoccupés des problèmes philosophiques ; et s'ils se présentent à nous quelquefois, nous raisonnons sous la surveillance les uns des autres, surveillance salutaire qui raffermit en nous les sentiments communs et prévient les écarts de la pensée. Ce n'est pas ainsi que s'enfantent les systèmes. Malebranche ne s'enfonce pas tout d'un coup dans l'idéalisme; d'abord, il s'isole complètement, il ferme avec soin sa fenêtre et ses rideaux, puis il se laisse entraîner dans de longues méditations à une hauteur où les bruits de la terre ne sauraient parvenir. Spinosa ne se précipite point du premier bond dans cette négation étrange du bien et du mal moral , de la liberté , de luimême ; lui aussi il s'isole, il vit dans une sorte de désert. Qui nous peindra ce qui se passait
alors en eux? Qui nous peindra ce qui se passait en Socrate, alors que pendant des heures entières il demeurait debout, immobile, ne voyant rien, n'entendant rien, insensible à la chaleur et au froid, perdu dans ses méditations ? On sait comment surviennent les rêves. Un sens se ferme , puis un autre , puis un autre encore ; d'incohérentes images passent devant nos yeux, et si quelque bruit les chasse , elles reviennent bientôt préluder aux songes , qui , par leurs spectacles, imitent la réalité. Le sommeil c'est l'exercice de l'imagination, affranchie de la raison et de la volonté ; l'action d'une faculté isolée des autres , l'âme n'opérant qu'avec une partie d'elle-même? La folie n'est pas loin : elle n'est qu'un rêve éveillé. Et qu'est-ce que la méditation à son tour? L'abstraction va devant, fermant les organes du corps. C'est bien jusqu'ici : n'étant plus attirée au dehors par la matière, la pensée se concentre et prend de la force; mais qu'arriverait-il si l'abstraction fermait aussi quelqu'un des organes de l'âme, si elle interceptait, par exemple, l'expérience, pour ne laisser agir que le raisonnement; si la conscience s'assoupissait peu à peu, puis, de temps à autre excitée, se taisait enfin; si la logique, maîtresse de l'entendement , recevant toute sa vigueur, mue par une volonté inflexible, se donnait libre car-
rière, courait des principes aux conséquences, des conséquences aux principes, ne prenant conseil que d'elle-même et de sa violence? Ce qui arriverait? on l'a éprouvé bien souvent. Tantôt jaillirait la lumière la plus vive et la plus pénétrante, quelque profonde vérité; tantôt des lueurs douteuses ou décevantes, de tristes erreurs; en tout, une représentation suivie, attrayante, fantastique. Que si quelques traits rappellent la réalité , elle y figure comme figurent dans nos songes les bruits ou les sensations que nos organes nous transmettent encore : c'est simplement la matière de la fantaisie.
Ainsi est né l'athéisme : c'est un rêve de l'esprit, rêve funeste qu'il faut chasser. Mais s'il est odieux, son origine n'est pas moins respectable ; il est sorti d'où sort le théisme , d'où sortent toutes les doctrines salutaires : de la libre réflexion. C'est cet athéisme seul qui nous occupe ; l'autre , qui naît de la corruption du cœur, n'est pas une erreur, c'est un vice, qui ne se traite pas par la spéculation.
Il faut le dire : ce qui donne à l'athéisme sa principale force, ce sont les excès mêmes du spiritualisme, excès qui appellent une inévitable et légitime correction. Entre les mains de spiritualistes imprudents, qu'est devenue la Nature ?
Dieu , après s'être reposé une éternité , à un certain moment crée l'univers : dans le vide infini apparaît la succession de la durée et de l'étendue. Ainsi il est visible que le monde est sans racines dans le passé; qu'il est un jour survenu, et qu'il est un pur accident.
Ce n'est pas assez d'avoir borné son existence du côté de son origine, il faut encore qu'elle soit bornée dans l'avenir, sinon sa durée sans lin risquerait d'imiter l'éternité, et de taire ombrage à Dieu. Il mourra donc, et il mourra bientôt, en témoignage de sa misère, pour qu'il soit manifeste que Dieu seul est grand. Aussi l'époque où la doctrine de l'esprit a le plus séduit les hommes, lors de la naissance et des premiers progrès du christianisme, est aussi l'époque où l'on croyait le plus fermement à la fin prochaine de l'univers. On vivait dans cette attente, et chacun sait de quelle frayeur la chrétienté fut saisie , ia veille du premier jour de l'an 1000, quel fut l'étonnement quand, à l'heure fatale, le sol ne s'ébranla pas, les étoiles ne se détachèrent pas du ciel, avec quel enthousiasme on salua ce soleil qu'on ne devait plus revoir. Telle est la condition faite au monde; né d'hier, il mourra demain.
Mais qu'importe? Sa naissance voisine et sa prochaine destruction ne sont pas toujours pré-
sentes à la pense'e ; tel qu'il est , il peut encore nous séduire : la raison n'est pas toujours en éveil, et l'imagination est facile à entraîner. Quand , élevant nos regards vers le ciel , nous venons à contempler les corps innombrables et éclatants qui s'y pressent, à suivre les prodigieux mouvements ^ul les emportent, ou qu'abaissant notre vue sur ce globe, nous considérons la variété des phénomènes qui s'y passent, et des formes que la vie anime, nous sommes éblouis, et le prestige que le monde a perdu, en perdant sa grandeur, il le retrouve par sa richesse. Le spiritualisme menacé arrête cet enthousiasme; il fait de l'univers deux parts : d'un côté il met l'homme, de l'autre tout le reste de la création, et il décide que l'ensemble des corps célestes et la terre sur laquelle nous marchons n'ont par eux-mêmes aucune valeur, aucun sens , et que ce sont seulement des dépendances de l'humanité ; que le soleil a été fait uniquement pour éclairer nos jours, la lune et les étoiles pour illuminer et décorer nos nuits , les animaux pour nous servir de spectacle ou de compagnons, de serviteurs ou de proie.
Est-ce assez d'abaissement? Peut-être; dans ce triste état la nature peut avoir encore quelque dignité. Que si elle se gouverne par des lois générales et constantes; si, dans cette brève exis-