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CHAPITRE IV

Exposé de l'athéisme sous ses diverses formes.

Nous représenterons cette doctrine à trois époques et sous trois formes différentes , incertaine, inconséquente , aimable encore chez Lucrèce, interprète de Démocrite ; sûre d'elle-même, logique, sèche et inexorable au dix-huitième siècle, chez d'Holbach; puis, au dix-neuvième, en Allemagne, d'une telle largeur, qu'elle fait presque l'illusion du ihéisme.

Voici d'abord Lucrèce.

Si quelque chose1 s'engendrait de rien, l'homme pourrait naître dans les eaux, les poissons et les oiseaux dans la terre, les troupeaux se précipiter des nues; puis l'enfance ne serait pas séparée de l'adolescence, et l'arbuste à peine éclos s'élancerait tout à coup vers le ciel ; la pluie ni les aliments ne seraient nécessaires pour conserver et développer les êtres; la culture serait sans vertu, On verrait des hommes assez grands pour passer à gué l'Océan, assez forts pour déraciner de la main les plus hautes montagnes, assez robustes pour survivre à la révolution de plusieurs siècles.

1 Lucrèce. De la nature des choses.

Ainsi, rien ne naît; en outre, rien ne périt : ex nihilo nihil, in nihilum nil posse reverli. Sinon, la destruction, au lieu d'arriver par degrés, serait soudaine, et le cours des siècles aurait fini par tarir la source des êlres. Les pluies, que l'air verse à grands flots dans le sein de la mère commune, paraissent perdues; mais ce sont elles qui rendent à la terre sa fécondité. Les corps ne sont donc pas anéantis en disparaissant à nos yeux. La nature forme de nouveaux êtres de leurs débris, et ce n'est que par la mort des uns qu'elle accorde la vie aux autres :

nec ullam Rem gigni patitur, nisi morte adjutam aliéna.

On objectera que les éléments, les germes des choses ne se voient pas. Mais il existe d'autres corps que l'œil n'aperçoit pas, et dont toutefois la raison reconnaît l'existence : tel est le vent, cet élément terrible dont la fureur soulève les ondes et couvre la terre de la dépouille des plus grands arbres ; nous n'apercevons pas les molécules déliées qui viennent frapper l'odorat ; nous sentons pourtant les odeurs; l'œil humain ne saisit pas la chaleur, le froid, le son ; toutefois on ne peut leur refuser la nature des corps ,

puisqu'ils agissent sur les sens, et que les corps seuls ont le pouvoir de toucher et d'être touchés.

Outre les corps, il existe un vide où ils se meuvent, et sans lequel ils ne pourraient se mouvoir. Il n'y a rien de plus.

L'espace est infini. Un grand fleuve, après avoir coulé pendant l'éternité, bien loin d'arriver aux bornes de l'univers, ne serait pas plus avancé qu'au commencement de son cours.

Les éléments des corps sont indivisibles, sans cela le monde s'en irait en poussière, et le plus petit corps , se prêtant à une division sans fin , serait égal au plus grand.

Ces atomes sont sans cesse en mouvement; toutes choses se renouvellent, et nous, comme aux courses des jeux sacrés , nous nous passons de main en main le flambeau de la vie. Certaine déclinaison leur permet de se grouper; sans elle, rien ne serait produit, les atomes tomberaient épars comme les gouttes de pluie ; sans elle aussi, il n'y aurait nulle place pour la liberté dont jouissent tous les animaux, pour ces déterminations indépendantes du destin, ce pouvoir d'aller où nous appelle le plaisir.

Les atomes ont des formes diverses : les uns sont ronds et polis, les autres aigus ou armés de crochets.

Us sont infinis en nombre dans chaque genre.

De leurs combinaisons naissent tous les êtres, sous la loi de la nature qui maintient les espèces fixes au milieu de l'éternel changement.

Mais étudions l'homme particulièrement.

L'esprit [mens), le principe de nos actions, est une partie de nos corps aussi réelle que les pieds, les mains, les yeux ; il n'est point une harmonie, car il lui arrive de souffrir quand le corps jouit, de jouir quand il souffre ; d'agir quand il dort. Il habite au centre de la poitrine ; c'est là qu'on sent palpiter la crainte, qu'on tressaille de plaisir; de là il meut l'âme (le principe de la vie), qui, répandue par tout le corps, lui transmet le choc. Cela seul suffirait à prouver que l'un et l'autre sont matériels. Comment mouvoir la matière si on ne la touche, et la loucher si on n'est étendu ?

Les atomes ronds et polis étant les plus agiles, c'est de ceux-là que l'esprit et l'âme sont formés.

Notre corps est l'enveloppe de l'âme, qui, de son côté, en est la gardienne et la protectrice. Ce sont deux arbres qui tiennent aux mêmes racines, deux substances qu'on ne peut séparer sans les détruire. Il est impossible d'ôter à l'encens son odeur sans détruire en même temps sa nature

L'esprit sera-t-il seul immortel? mais il par-

tage les destinées du corps. L'âge mûrit l'intelligence, la vieillesse l'épuisé, la maladie la déconcerte, les remèdes la guérissent; le même coup les fera donc périr. D'ailleurs elle a ses maladies propres, qui dénoncent un être mortel, l'inquiétude qui la tourmente, le remords qui la ronge, etc.

Quant à la mort, elle n'est rien : c'est le repos qu'a troublé l'existence.

On connaît l'homme. Voici maintenant comme il est né : avant qu'il parût la nature avait revêtu déjà les collines et les campagnes d'herbes et de verdure de toute espèce; c'était comme son premier duvet. Ensuite les oiseaux naquirent; et enfin l'homme avec les animaux. Les particules de feu et d'eau se réunirent dans les lieux les plus favorables et y firent croître des espèces de matrices , attachées à la terre par des racines ; un suc semblable au lait s'y rendit de toutes parts pour nourrir l'embryon humain, et quand il vit le jour, il trouva encore une nature amie qui ne connaissait ni les froids pénétrants, ni les chaleurs excessives, ni les vents destructeurs. Plus tard, la terre, fatiguée par sa fécondité, devint stérile. Chaque jour elle s'use et elle marche à sa fin.

Mais tout ne mourra pas avec elle. H y a d'autres terres que cette terre, et quand le monde

actuel périrait tout entier, les atomes, tombant dans le vide, essayant des combinaisons nouvelles, formeraient un autre univers.

Enfin, quelle cause a produit les religions, la croyance à des dieux, souverains du monde? Les hommes, dans leurs songes, ont vu des fantômes accomplissant des choses merveilleuses sans se fatiguer; ils ont observé le cours régulier des phénomènes célestes , et n'en trouvant pas la cause, ils l'ont attribuée aux dieux. h Et, en effet, dit Lucrèce, quand on con- » temple au-dessus de sa tête ces immenses » voûtes du monde et ce firmament parsemé d'é- » toiles ; quand on réfléchit sur le cours réglé du o soleil et de la lune, alors une inquiétude, que » les autres maux de la vie semblaient avoir » étouffée, se réveille tout a coup au fond des » cœurs : on se demande s'il n'y aurait pas quel- )) que divinité toute-puissante qui mût à son gré » ces globes éclatants. »

Une fois ces dieux créés, les hommes les ont placés dans le ciel, d'où nous viennent le jour et la nuit, et les pluies et les vents, etc., et ils sont tombés à genoux devant eux, accablés par la frayeur, quand ils ont entendu les épouvantables roulements du tonnerre , quand le sol s'est ébranlé sous leurs pieds, quand la mer soulevée a balayé leurs vaisseaux; tant il est vrai qu'une force

kl DU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.

secrète semble se jouer des événements humains.

Certes, Lucrèce est franchement athée ; mais n'est-ce rien que d'admettre l'éternité et l'immensité, immensité véritable qu'il a caractérisée par une si belle image ? Voyez encore : il croit à un esprit directeur, matériel, sans doute, mais distinct du principe qui anime le corps, et du corps lui-même ; il réfute ceux qui tendraient à identifier ces natures diverses, à faire de l'esprit une harmonie, ou, comme nous dirions, une fonction du corps, une résultante des organes ; il proteste en faveur de la vie intellectuelle et morale. Les organes ont leurs plaisirs et leurs douleurs; l'esprit a ses joies et ses peines ; il peut se retirer en lui-même et trouver le calme au milieu des agitations de la matière. Ce n'est pas tout encore : l'esprit, distinct du corps, est indépendant de la nature, seul maître de ses déterminations, libre, en un mot.

L'athéisme de Lucrèce respecte l'esprit et la liberté ; mais c'est là une grave inconséquence, Dans un monde formé d'atomes qui tombent fatalement dans le vide, il n'y a aucune place pour le libre arbitre. La déclinaison de ces atomes étant aussi fatale, sauver par ce moyen la liberté était une grossière contradiction. Si donc il y a dans le corps humain une matière plus subtile, qui s'appelle esprit ou intelligence, elle lui est

invinciblement liée et vit de la même vie. Ainsi, cet athéisme est plus sage, plus poétique que logique. Jl deviendra, entre les mains de d'Holbach, conséquent, mais froid et insensé.

Toute idée1 vient des sens. 11 n'existe donc rien que de matériel; toute réalité est dans la nature visible. Qu'est-elle donc? « Des matières2 » très-variées et combinées d'une infinité de fa- » çons reçoivent et communiquent sans cesse « des mouvements divers. Les différentes pro- » priétés de ces matières, leurs différentes com- » binaisons, leurs laçons d'agir si variées, qui en » sont des suites nécessaires, constituent pour » nous les essences des êtres ; et c'est de ces es- » sences diversifiées que résultent les différents » ordres , rangs ou systèmes que ces êtres oc- » cupent, dont la somme totale fait ce que nous » appelons la nature. » 11 tient3 à ce qu'on soit bien convaincu qu'il entend par nature un être abstrait, qu'il ne veut point la personnifier.

La matière est éternelle; tout le monde4 convient qu'elle ne peut point s'anéantir totalement ou cesser d'exister; or, comment compren-

1 Système de la nature, part. 1, chap. vin et passim.

2 Ibid., ibid., chap. i, p. 10.

3 Ibid., ibid., ibid., p. 11.

* Ibid., ibid., chap. n, p. 26.

hk DU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.

dra-t-on que ce qui ne peut cesser d'être ait pu jamais commencer?

Elle possède le mouvement par essence. « La » nature1 est un tout agissant, qui cesserait d'être » nature si elle n'agissait pas... Ainsi, l'idée de » la nature renferme nécessairement l'idée de » mouvement. Mais, nous dira-t-on, d'où cette » nature a-t-elle reçu son mouvement? Nous ré- » pondrons que c'est d'elle-même , puisqu'elle » est le grand tout, hors duquel conséquemment » rien ne peut exister. »

Comment donc se sont formées les religions2? S'il n'existait point de mal dans ce monde, l'homme n'eût jamais songé à la divinité. Était-il frappé par des causes visibles, il leur attribuait la malveillance et la puissance. S'il ne pouvait parvenir à démêler les causes qui le faisaient souffrir, s'il ne savait à qui s'en prendre , son imagination lui peignait l'objet inconnu de sa terreur; elle le faisait analogue à quelqu'un des êtres déjà connus, et lui prêtait ses propres passions. C'était assez pour que nos premiers pères, dans leur complète ignorance des lois de la nature, inventassent une foule de dieux. Que sera-ce donc si vous vous représentez les grandes cata-

1 Système de la nature, part. I, chap. n, p. 21.

2 lbid.t part. II, chap. i.

strophes qui bouleversaient alors le globe? Pour se rendre ces divinités favorables, on employa les prières, les présents, les sacrifices, et l'imagination fut toujours en travail pour deviner leurs goûts et leurs désirs.

11 est aisé de retracer la marche des religions : a La première théologie de l'homme lui lit d'a- » bord craindre et adorer les éléments mêmes, )) des objets matériels et grossiers; il rendit en- » suite ses hommages à des agents présidant aux » éléments, à des génies puissants, à des génies » inférieurs, à des héros ou à des hommes doués » de grandes qualités. A force de réfléchir, il crut » simplifier les choses en soumettant la nature » entière à un seul agent, à une intelligence sou- » veraine, à un esprit, à une âme universelle qui » mettait cette nature et ses parties en mouve- )> ment. En remontant de causes en causes , les » mortels ont fini par ne rien voir, et c'est dans » cette obscurité qu'ils ont placé leur dieu. »

L'homme se fait centre de la nature, ainsi subordonnée à une cause suprême , et s'imagine qu'elle a été créée en vue de lui. Lors donc qu'elle lui apporte du plaisir, elle lui semble bien ordonnée ; quand elle lui apporte de la douleur, elle lui paraît en désordre ; il juge contre nature ce qui est contre sa nature ; il s'imagine que les événements qui le blessent sont con-

traires à l'ordre des choses, ou plutôt, leur bonheur continu devenant insensible, ne provoque aucune réflexion, et le malheur seul nous excite à rechercher la cause qui le produit. L'admiration seule des œuvres de la nature, et la reconnaissance de ses bienfaits, n'eussent jamais déterminé le genre humain à remonter péniblement par la pensée à la source de ces choses.

On ne voit pas que tout dans la nature arrive en vertu de lois inaltérables , qu'elle n'est ni bonne ni méchante, mais constante à elle-même; que notre naissance, que nous nommons un bienfait, est un effet aussi nécessaire que notre mort, que nous regardons comme une injustice du sort. On l'ignore ou on l'oublie; aussi , à chaque instant on demande à la divinité quelle change en notre faveur le cours des choses, qu'elle bouleverse le monde pour notre agrément, « C'est » ainsi que, faute d'envisager la nature sous son » vrai point de vue , on la méconnaît entière- » ment, on la méprise... Ce fut sur les débris de » la nature que les hommes élevèrent le colosse » imaginaire de la divinité. »

Quand on connaît ce que c'est que la nature, n'est-il pas curieux de voir les hommes se parer delà liberté? « Pour être libre1, il faudrait que

1 Système de la nature, part. I, chap. xr, p. 189.

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