PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV. kl
)) l'homme tout seul fût plus fort que la nature » entière, ou il faudrait qu'il fût hors de cette » nature, qui, toujours en action elle-même, » oblige tous les êtres qu'elle embrasse d'agir et » concourir à son action générale. »
Du reste, il suffit de voir à l'œuvre cette liberté prétendue, pour la nier. Pouvons-nous vouloir ou choisir sans motifs, ou empêcher les motifs d'agir sur la volonté? Pouvons-nous agir contre notre inclination? « La liberté ' n'est donc » que la nécessité renfermée au dedans de nous- » mêmes. 11 n'y a aucune différence ~ entre » un homme qu'on jette par la fenêtre et un » homme qui s'y jette lui-même, sinon que )) l'impulsion qui agit sur le premier vient du » dehors, et que l'impulsion qui détermine la » chute du second vient du dedans de sa propre » machine. » On voit surtout éclater la liberté dans l'action d'un homme qui, pressé d'une grande soif, au moment de boire de l'eau, comme on lui annonce qu'elle est empoisonnée, s'arrête. C'est à tort. « La volonté3, ou plutôt le » cerveau, se trouve alors dans l'état d'une boule » qui, quoiqu'elle ait reçu une impulsion qui la
* Système de la nature, part. I, chap. xi, p. 223. 2 Ibid., ibid., ibid., p. 20o, note.
» Ibid., ibid., ibid., p. 192.
» poussait en droite ligne, est dérangée de sa di- » rection dès qu'une force plus grande que la » première l'oblige à en changer. »
D'Holbach nous donne la formule arithmétique de la liberté. « Les actions1 de l'homme » sont toujours en raison composée de sa pro- » pre énergie et de celle des êtres qui agissent » sur lui et qui le modifient. »
La liberté est une invention pour justifier Dieu de l'existence de la douleur2; elle est un châtiment infligé par sa justice. On a cru aussi3 la société intéresséeàce que l'homme fût libre. Enfin, la vanité4 s'est accommodée d'un système qui semblait distinguer l'homme de tous les autres êtres physiques.
Est-il nécessaire maintenant de demander si, après la mort, il reste quelque chose de nousmêmes?
Celte croyance à l'immortalité nous a été inspirée5 par le spiritualisme et par notre orgueil. L'homme moral6 n'est que l'homme physique, considéré sous un certain point de vue. Ce qu'on
1 Système de la nature, part. I, chap. xi, p. 53,
2 lbid., part. II, chap. m, p. 65.
3 lbid., part. I, chap. xt, p. 189.
4 lbid., ibid., ibicl.
5 lbid,, part. I, chap. xm.
6 lbid., part. I, chap. i, p. 2.
«appelle l'âme ' suit exactement la vie des organes ; elle périra donc avec eux.
Pourquoi s'effrayer de la mort? elle n'est qu'un sommeil2 profond, qui ne sera troublé par aucun songe désagréable, et qu'un réveil fâcheux ne suivra jamais. 11 n'y a pas au sortir de cette vie un Elysée, un Tartare, un Dieu vengeur qui nous attend.
Voilà un système conséquent; mais qu'il est sombre et étroit ! Pour séduire les hommes et pour durer, il fallait que l'athéisme se transformât, et c'est ce qui est arrivé. Il a changé de pays et nous est revenu d'Allemagne avec d'autres dogmes et d'autres instincts.
De toute éternité il existe une substance unique, infinie ; elle n'est ni corps ni esprit, mais elle est capable d'être l'un et l'autre ; elle n'est ni ceci ni cela; elle peut être tout.
En l'absence de tout attribut déterminé , de toute forme précise, elle possède, ce qui vaut mieux, l'aptitude à prendre tous les attributs, à revêtir toutes les formes; et ce n'est pas une simple capacité inerte : elle tend, par un effort éternel et invincible, à se mouvoir, à développer les richesses infinies qu'elle renferme. IN I aveugle ni intelligente , ni esclave ni libre , elle paraît
1 Système de la nature, part. I, chap. xm, p. 257.
2 lbid., part. I, chap. xnr, p. 26o, 268,
inorganisée dans le minéral, elle vit dans la plante, elle pense, sent et veut dans l'homme. Par un secret merveilleux, elle garde son unité sous ces apparences si diverses; ce qu'elle fait comme matière, elle le sait, comme esprit; ce qu'elle pense, à son tour, comme esprit, elle l'exécute comme matière. Elle ne cesse pas un certain jour d'agir; il n'y a pas un certain moment où elle se repose dans son développement complet : sans relâche, par un appétit insatiable, elle tend à traverser des formes nouvelles, à vivre et à comprendre de plus en plus, à se pénétrer de plus en plus de cette grande vérité, que ce qui vit et ce qui comprend, que l'humanité et la nature sont, au fond, identiques et se résolvent dans l'être primordial infini. Cette connaissance est la religion. Avant qu'elle soit née, la religion n'existe pas. Que dis-je? la religion , Dieu luimême n'existe pas , car il ne suffit point, pour avoir ce titre, d'être une substance sans bornes, il faut encore le savoir. Ainsi, Dieu naît, un certain jour, dans la pensée d'un certain homme, et grandit avec la réflexion; où plutôt, pour mieux parler, cet homme et ceux qui, après lui, auront la vive intelligence du rapport qui lie l'esprit et la nature seront Dieu lui-même, prenant, à des moments divers, conscience de soi. La substance est éternellement, Dieu devient.
Tels sont les grands systèmes d'athéisme qui se sont produits jusqu'à nous. Comme on le voit, malgré leur fond commun, ils diffèrent considérablement, et surtout de l'un à l'autre il y a un manifeste progrès.
Lucrèce combat ce qu'il regarde comme les deux grands ennemis de l'homme, et l'ignorance et la crainte qui en dérive : l'une , qui altère l'esprit; l'autre, qui corrompt tout notre bonheur. Voilà pourquoi il attaque les religions.
Esprit curieux , les phénomènes physiques l'étonnent : il voit tomber la foudre, le soleil s'obscurcir; il demande aux prêtres quelle cause produit ges merveilles, et on lui répond que c'est le courroux de Jupiter. Mécontent de ces explications, il cherche, il rencontre Épicure, qui lui enseigne la physique, et, enflammé par cette découverte, il écrit son poème, qui est une physique en beaux vers. Partout y respire le plus vif enthousiasme pour la vérité; la science naissante, avec ses beautés et ses promesses, lui tient lieu de Dieu ; elle lui inspire ces énergiques paroles : (( Je ressens ' une volupté divine, un saint fré- » missement, quand je considère ta pensée révé- » lant les plus profonds abîmes de la nature. » Mais il n'a pas seulement le culte de la science,
» Li\. m.
il ne se borne pas à étudier la charpente de la nature : il contemple avec émotion son mouvement puissant, les deux grands mystères de la génération et de la mort. « Jamais la nuit1, ja- » mais l'aurore n'ont visité la terre sans entendre » les vagissements de l'enfant au berceau, et les » sanglots autour du cercueil. »
Dans le morceau suivant , où la nature gourmande un homme qui se refuse à mourir, quel vaste et profond sentiment de la vie universelle ! a C'est2 une loi de la nature que la vieillesse » cède la place au jeune âge, et qu'ainsi les êtres » se perpétuent les uns par les autres. Rien ne » tombe dans l'abîme du Tartare. 11 faut que la » génération présente serve de semence aux races » futures ; elles passeront bientôt elles-mêmes et )) ne tarderont pas à te suivre. Les êtres actuelle- » ment existants disparaîtront comme ceux qui » les ont précédés. Chacun fournit sa part aux » reproductions de la nature, et nous n'avons » que l'usufruit de la vie, sans en avoir la pro- » priété. »
Quelle élévation et quelle austérité dans ces paroles sur la mort! Bossuet n'aura pas un autre langage ; ce seront les pensées de Lucrèce et ses
* Liv. II,
2 Liv. III, Traduction de Lagrange,
vives figures. « Qu'est-ce ' donc que ma substance ? » ô grand Dieu ! J'entre dans la vie pour en sor- » tir bientôt ; je viens me montrer comme les » autres; après, il faudra disparaître. Tout nous » appelle à la mort. La nature, comme si elle » était presque envieuse du bien qu'elle nous a » fait, nous déclare souvent et nous fait signifier » qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce )) peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit )) pas demeurer dansées mêmes mains, et qui » doit être éternellement dans le commerce ; elle )) en a besoin pour d'autres formes, elle la rede- » mande pour d'autres ouvrages.
» Cette recrue continuelle du genre humain , )) je veux dire les enfants qui naissent, à mesure » qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent )) nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez- » vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme )) nous en voyons passer d'autres devant nous, » d'autres nous verront passer, qui doivent à » leurs successeurs le même spectacle. »
A travers dix-sept siècles de spiritualisme, le prêtre du Christ répond au prêtre de la Nature.
Que dire enfin des vers où il chante la volupté, source de toutes choses : « Mère des Ro- » mains2, charme des hommes et des dieux, ô
1 Sermon sur la mort.
2 Liv. I, Exorée, Traduction de La&range.
» Vénus, ô déesse bienfaisante, du haut de la » voûte étoilée tu répands la fécondité sur les » mers qui portent les navires, sur les terres qui » donnent les moissons. C'est par toi que les » animaux de toute espèce sont conçus et ouvrent » leurs yeux à la lumière. Tu parais, et les vents » s'enfuient, les nuages sont dissipés, la terre » déploie la variété de ses tapis, l'Océan prend » une face riante, le ciel, devenu serein^ répand » au loin la plus vive splendeur. A peine le prin- » temps a ramené les beaux jours, à peine le » zéphyr a recouvré son haleine féconde, déjà les » habitants de l'air ressentent ton atteinte et se » pressent d'annoncer ton retour. » Est-ce un athée qui parle ainsi? Lucrèce croyait naïvement détruire la divinité et lui substituer la nature aveugle et insensible avec ses lois ; mais la poésie, qui repousse ces doctrines arides , et qui , dans son matérialisme, a ramené la liberté et la morale, ramène Dieu dans son athéisme; elle personnifie la nature, elle y met une âme, Vénus ou la volupté ; et, en la contemplant, il éprouve cette émotion religieuse, ce saint enthousiasme qui tarit devant des abstractions. 11 était athée par la logique et théiste par l'âme.
C'est l'âme qui manque tout à fait à d'Holbach ; aussi, chez lui la raison n'est jamais surprise ; l'expérience et la logique veillent aux portes du
système et n'y laissent pénétrer rien de grand et de généreux ; on y étouffe faute d'air et d'espace, on est glacé dans ce monde sans lumière et sans soleil. Quand on lit son triste livre, il semble qu'on parcourt des landes à travers le brouillard ; c'est sec, terne, froid, sans mouvement, sans autre bruit qu'un cliquetis d'atomes ou un grincement de rouages. D'Holbach n'aimait pas la nature, il haïssait Dieu.
L'athéisme, en passant par l'Allemagne, se transforme merveilleusement. Il s'appuyait autrefois sur le sensualisme et le matérialisme; mais ces doctrines sont discréditées ; il les abandonne, pour s'attacher à la philosophie dominante qui ôte aux sens, à l'expérience son privilège, reconnaît des notions nécessaires fournies par la raison, des réalités invisibles et impalpables, distinctes de la matière, et dans nousmêmes un esprit maître du corps. IJ s'élève donc du premier coup au-dessus de d'Holbach et de Lucrèce; il s'entend avec ce dernier pour admettre un temps et un espace infinis ; mais il en a le droit, et Lucrèce ne l'avait pas; enfin, il prétend maintenir la liberté , et, puisqu'il la fait résider dans un esprit, on ne voit pas d'abord ce qui s'y oppose.
Ce n'est plus le monde étroit de d'Holbach : c'est le monde vaste et poétique de Lucrèce, plus
vaste et plus poétique encore, car le nombre des corps qu'il renferme n'est jamais achevé, et il renferme tout un peuple inconnu au poète païen, le peuple des esprits. 11 séduit la raison par son extrême simplicité, par son respect pour les grands dogmes de l'esprit, de la liberté. Que dis-je? cet athéisme, comme celui de Lucrèce encore, nous donne l'illusion de Dieu, non plus la majesté de l'éternel repos, la plénitude constante et absolue de l'être, mais la puissance invincible du mouvement, la richesse d'un développement sans bornes; non plus la conscience toujours entière, toujours égale de sa propre perfection vis-à-vis des natures limitées, mais cette conscience envahissante qui, nulle ou faible dans les commencements, peu à peu absorbe toute individualité à son profit.
11 est pourtant l'athéisme, car au lieu que le monde soit l'œuvre de l'intelligence, c'est l'intelligence qui est l'œuvre du monde, c'est-à-dire de l'ignorance et de la fatalité. On aura beau déguiser l'essence véritable de cette doctrine; un Dieu qui devient n'est pas.
Tel est l'homme : ou bien il s'attache à la terre, et tout lui dérobe la vue du soleil, le brouillard , les nuages , la nuit , la maison où il habite, les maladies qui voilent ou paralysent ses
yeux ; que, s'il l'aperçoit, ce corps immense et tout de flamme n'est plus qu'un astre médiocre, tiède et décoloré; notre globe lui semble tenir de lui-même son éclat et son mouvement, ou de luimême se constituer en repos; ou bien, au contraire, il s'élance vers le soleil, et de là, ébloui, il ne sait plus distinguer ni la terre, ni les créatures qui s'y meuvent, ni leurs rencontres dans les ténèbres. Tantôt, arrêté par le matérialisme, il nie Dieu ou ie dépouille de toute activité et de toute vertu , le reléguant clans une béate inertie ; tantôt, emporté par le spiritualisme, ardent pour l'invisible, il se plonge dans le sein de l'être infini, et perd la conscience des choses qui passent, de lui-même comme de l'univers; ou, de cette hauteur, détournant les yeux vers le monde, il l'aperçoit à peine et le prend en pitié.
Vraiment, ne semblerait-il pas que Dieu et le monde s'excluent, et que l'homme est réduit à opter entre les deux? Quand l'un s'élève, l'autre s'abaisse; quand l'un brille, l'autre s'efface; on croirait voir deux rivaux impatients d'une autorité partagée, et qui se disputent l'empire de l'espace.