‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 59 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Que le inonde n'existe pas par lui-même. — Réfutation de l'athéisme et du dualisme.

Je ne me propose pas de donner ici les preuves de l'existence de Dieu ; elles sont partout, et si on les veut discutées avec une extrême rigueur, si l'on veut voir au juste sur quels principes, par quels mouvements l'esprit s'élève jusqu'à cette essence parfaite, ce travail existe ailleurs, et je m'y rapporte entièrement. J'oublie ce jeu admirable de la raison, et prenant la nature telle que nous la livrent les athées, existante par soi , et agissant par des lois éternelles , j'espère mettre à nu son impuissance.

Pour réfuter l'athéisme, on prouve d'ordinaire que la matière ne se suffit pas à elle-même , qu'elle est incapable de penser et d'agir, et par conséquent de s'ordonner. Cette preuve se tire de l'essence de la matière. Or ce qui affaiblit singulièrement cette preuve, et lui ôte son autorité, c'est que cette essence est très-difficile à déterminer, et soulève de grandes contestations. Il s'agit, en effet, de décider si la matière est ou non divisible à l'infini. Prétendez-vous qu'il y a

un terme à la division, on vous objecte que cette partie indivisible n'est plus composée, n'est plus étendue, n'est plus de la matière, et on demande comment il se fait que de plusieurs substances simples réunies il résulte une substance composée. Prétendez-vous, au contraire que la division n'a pas de terme , alors on ne conçoit plus comment un nombre n'est pas composé d'unités, et l'esprit s'étonne qu'un objet fini se prête à une division sans fin. Ceux que frappe la première difficulté admettent que l'étendue est l'essence de la matière ; ceux que la seconde touche davantage admettent que la matière consiste en unités simples, en forces. Selon ceux-ci, malgré l'apparence, il n'y a dans la nature rien de ce qu'on appelle étendue, continuité, juxtaposition de parties possédant longueur, largeur et profondeur. Comment, en effet, connaissons-nous que les corps existent ? Nous éprouvons une résistance , rien de plus. Or, qu'est-ce que cette sensation de résistance analysée nous donne? L'idée d'une force qui réagit, de plusieurs forces associées qui réagissent. Mais y trouve-t-on que ces forces sont composées et non pas simples , qu'elles ont les trois dimensions? Nullement; elle nous apprend seulement ceci , que nous sommes modifiés d'une certaine matière , que notre activité rencontre une opposition. Notre

tort est de vouloir lui faire rendre ce qu'elle ne contient pas, de lui faire dire ce qu'elle ne dit pas, et ne peut dire en aucune façon. J ai froid, j'ai chaud, je sens une odeur, une saveur; que signifient ces propositions? Que je suis dans un certain état que je distingue parfaitement de tous les autres. Me prend-il fantaisie de conclure de cet état où je me trouve, qu'il y a hors de moi quelque chose qui est la chaleur, le froid, la saveur, l'odeur, alors je me trompe grossièrement; car la physique et la physiologie m'enseignent que ces différentes sensations sont produites par divers mouvements qui sont purement des mouvements, et qu'il n'y a rien dans la nature qui soit, indépendamment de nos organes et de notre connaissance, la chaleur, l'odeur, la saveur. Instruits par ces exemples, nous devons donc, quand nous arrivons à la sensation de résistance, recueillir scrupuleusement les idées quelle contient, ne pas en forcer ia signification par des interprétations arbitraires, et, par suite, ne pas définir cet objet qui nous transmet à tout instant des impressions, un objet étendu, composé, mais simplement une aggrégation de forces , et notre corps lui-même une autre aggrégation semblable de forces qui nous sont plus particulièrement unies. Que si nous voulons , par la spéculation , tirer cette notion du vague, et nous la représen-

ter avec exactitude, loin qu'elle nous fournisse aucune idée de composition, elle l'exclut; toute force nous paraît être essentiellement simple, une, comme il paraissait a la raison de Leibnitz. Telles sont les deux théories principales qui expliquent la nature de la matière. Si donc, dans nos raisonnements pour arriver à Dieu , nous partons de l'une de ces théories, attendons-nous à ce que les partisans de l'autre nous arrêtent, et nous reprochent de n'avoir rien prouvé. Et si nous voulons vaincre tous les scrupules, nous devrons montrer que dans les deux cas, quelle que soit l'opinion vraie, on obtient le même résultat, que la matière, simple ou composée, est toujours incapable de produire les phénomènes, les êtres, et l'harmonie de l'univers.

Supposons d'abord qu'elle est réellement étendue. Les athées soutiennent que, pour expliquer l'intelligence et la volonté, il ne faut pas recourir à quelque chose d'étranger à la matière. Nous la regardons d'ordinaire comme aveugle et inerte, et telle elle se montre souvent en effet : ainsi la terre que je foule aux pieds , le marbre que je taille en statues, les fleuves, la mer ; de tous côtés je suis environné par des objets visibles et palpables qui ne connaissent pas et ne veulent pas : je me suis accoutumé à associer des qualités qui se présentent souvent ensemble , et .

dans cette prévention, je déclare que toute chose qui tombe sous les sens ne peut avoir ni raison, ni sentiment, ni libre énergie. Mais c'est mal raisonner : de ce qu'une portion de matière manque de telles qualités, il ne s'ensuit pas que toute matière en soit nécessairement privée. La pierre et le fer ne s'électrisent pas par le frottement ; ce n'est pas une preuve que le verre et l'ambre n'ont pas cette propriété. Lorsque , à une certaine époque, il n'y avait sur notre globe que des êtres inorganisés, on aurait conclu aussi justement que la matière n'était pas capable de vivre. Un jour, pourtant, elle a vécu : un arrangement particulier des éléments lui a donné une vertu qu'elle ne possédait pas encore. Qui donc nous assure que , comme à un moment elle a commencé de vivre, par une certaine disposition des parties, à un autre moment, par une autre disposition, elle n'a pas commencé de penser? De l'un à l'autre , il n'y a que la différence du plus au moins. Soyons donc plus circonspects dans nos jugements; apprenons de la nature ce qu'elle est, et dispensons-nous de grands efforts de logique là où il ne faut que de l'observation et une facile analogie.

Voilà l'asile des athées ; ils croient qu'on ne peut les y poursuivre. Du moins on le tentera; qu'on veuille bien se souvenir que nous regar-

dons ici la matière comme étendue nécessairement jusque dans la plus minime de ses parties. Au premier abord , il ne semble pas évident que la matière ainsi comprise soit incapable de connaître; mais à mesure qu'on découvre les conditions de l'intelligence, celte incompatibilité se fait jour. Savoir, en effet , c'est savoir qu'on sait. Or, cette conscience que j'ai de mon opération est unique ; il n'existe en moi qu'un seul centre où toutes mes actions sont rapportées. Je veux, j'aime, je hais, je souffre, je jouis, je me souviens, je raisonne, j'imagine; c'est un même être qui affirme de lui toutes ces opérations diverses; quand, dans le même instant, j'ai chaud à une main , et froid à une autre , il n'y a pas deux êtres dont l'un ait chaud et l'autre froid ; c'est le même qui éprouve à la fois cette double impression. Autant il y a de consciences distinctes, autant il y a de personnes séparées, d'individus; et ainsi, pour chaque individu, il n'y en a qu'une seule. Ce point établi , admettons pour un moment que la matière pense , je demande quelle partie de moi-même aura conscience. Une seule, direz-vous; car, comme je suis une personne unique, il faut une conscience unique. Sans doute; mais où se trouve en moi cet élément non composé , lorsque , selon votre définition même , toute matière est étendue et

divisible, lorsque toute partie contient d'autres parties, à l'infini? Or, si telle est votre doctrine, si elle me condamne à sacrifier la simplicité de ma conscience et de mon être: si elle fait de moi, qui me reconnais une personne, la réunion d'individus sans nombre, ou plutôt si elle ne trouve ces individus nulle part, forcé de rejeter un système, uue opinion, ou de rejeter le témoignage le plus clair, le plus fort du sens intime, de m'abdiquer moi-même, je n'hésite point, et tiens le matérialisme pour une fausseté.

Je me place maintenant dans la seconde théorie, selon laquelle la matière consiste en unités. Ici la difficulté qui se présentait tout à l'heure n'existe plus, car nous sommes en plein spiritualisme. 11 n'y a plus rien en effet de composé, d'étendu, de réellement divisible , et toutes les substances se réduisent a une seule et même classe, se confondent dans le caractère essentiel de la simplicité.

Une fois cette théorie reçue, il est permis de faire plusieurs hypothèses sur la naissance du monde. Celles qui, dans l'autre théorie, étaient frappées d'impuissance par le vice de cette théorie même, peuvent reparaître avec autorité sous cette forme nouvelle.

D'abord, de deux choses l'une : ou bien il existe, dans le principe, une multitude d'êtres,

pareillement éternels, pareillement par soi, ou il n'en existe qu'un.

I. Admettez-vous plusieurs êtres coéternels et par soi , voici les suppositions possibles :

1. L'un d'eux est plus parfait et plus puissant: doctrine d'Anaxagore, Aristote, etc., etc.

2. Il est plus parlait, sans être plus puissant : épicuréisme.

5. Tous sont égaux en perfeetion et en indépendance : atomisme; doctrine de d'Holbach.

II. Admettez-vous, au contraire, qu'il existe d'abord un seul être, voici encore les suppositions possibles :

1. Ou cet être ne produit nul être véritable et distinct, mais seulement des phénomènes : panthéisme.

2. Ou il produit des êtres réels, des individus; soit qu'il crée de rien : création.

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