PREMIÈRE PARUE. — CHAPITRE V
attributs. Le principe par lequel on juge une nature première , existante par elle-même , quelle qu'elle soit d ailleurs , est commun à toutes les doctrines les plus opposées : athées et théistes y prennent leur fondement. La matière a donc son essence, sa nature, ses lois, éternelles comme son être , et ainsi Dieu lui-même n'y peut rien changer. Si la matière est d'abord en repos, c'est sa nature d'être en repos ; si elle se meut confusément , c'est encore sa nature nécessaire que cette confusion.
Supposez-vous , renonçant à une prétention inadmissible , que Dieu se conforme aux lois de la matière , et se borne à en disposer autrement les parties , comme nous faisons nous-mêmes , rapprochant les unes, séparant les autres, ouvrier en grand comme nous le sommes en petit; d'abord c'est une entreprise bien médiocre pour un être si grand , ensuite son intervention est parfaitement inutile. Les lois physiques toutes seules ont fait notre globe tel qu'il est , ont disposé les unes au-dessus des autres les diverses couches dont il se forme, élevé les montagnes, creusé les bassins des fleuves et des mers.
A cette heure même des nébulosités condensées forment des asires , des mondes nouveaux. Ainsi tout ce bel ouvrage que les anciens attribuaient à un artiste divin, et regardaient comme
fait d'une pièce, est l'ouvrage des lois, aidées du temps.
En résumé , l'opinion que la matière a existé éternellement en face de Dieu, ainsi que lui, tirant d'elle-même son origine, et que Dieu néanmoins a pouvoir sur elle, est insoutenable. Il ne saurait toucher ni à son existence ni à ses lois , également absolues ; et si on le conçoit comme un artiste qui façonne seulement un objet, sans en altérer l'essence, et suivant ses lois, il est inutile, et fait ce que les lois sont capables de faire sans lui.
2e hypothèse. Dieu et la matière, pareillement étemels f sont indépendants ïun de l'autre.
On demande alors à quoi sert la Divinité, du moment que tout dans l'univers s'explique sans elle. Nous voilà ramenés aux dieux fainéants d'Épicure. Que Dieu existe ou qu'il n'existe pas, peu nous importe : il ne nous est rien ; il n'est ni notre origine, ni notre guide, ni notre fin.
Puis, comment est-on instruit qu'il existe? Ce n'est pas sans doute qu'on remonte des phénomènes et des êtres observables jusqu'à lui, leur cause invisible ; car, nous l'avons dit déjà, l'univers se suffit. Est-ce donc que jetant les yeux sur nos imperfections, nous le concevons comme le type de cette perfection sans mesure que notre raison nous révèle? Mais ce n'est pas un Être
parfait , celui qui , renfermé en lui-même , vit dans une stérilité et une oisiveté éternelles, sans amour comme sans force, étranger, si on veut, à nos vices, mais aussi étranger à nos vertus.
5 hypothèse. Tous les êtres coéternels sont du même rang ; et théorie d'Hegel, admettant une substance unique, indéterminée, qui produit tout en se développant.
Allons au fait. Comment se sont produites toutes les créatures qui peuplent la terre? Le naturalisme, à la recherche des faits qui peuvent appuyer ses prétentions, a accueilli avec empressement l'idée de la génération spontanée ou hétérogène. Depuis qu'au moyen du microscope on a pu apercevoir des êtres, auparavant invisibles , non-seulement on a découvert tout un monde d'animaux vivant et se mouvant, qu'on n'avait pas soupçonné , mais on a cru voir encore que la matière inorganique s'organisait d'elle-même dans certaines conditions, que la vie naissait de la mort. C'était là une découverte précieuse pour le naturalisme, car si la matière nous montre tous les jours cette propriété en exercice, pourquoi recourir alors à un être étranger, à un Dieu qui la fait passer d'un règne à l'autre? Ce Dieu est une hypothèse gratuite, parfaitement inutile, que la rigueur de la science ne supporte point.
Quoi ! cette terre que je foule du pied va former un homme! On se révolte à cette idée; il y a si loin d'un terme à l'autre, que la raison se refuse à franchir une telle distance. Les naturistes ne sont pas si- grossiers que de nous proposer leur doctrine d'une façon si choquante ; au lieu de heurter les esprits, ils prétendent les séduire, et voici comment. Le vulgaire pense qu'il n'y a aucun rapport entre un poisson et un homme, un oiseau et un reptile, un ver et un oiseau, tant l'apparence est diverse. Et, en effet, on ne voit pas trop au premier abord la ressemblance entre un homme et un poisson, entre un rossignol et un serpent, entre un ver et ce rossignol. Le peuple sépare donc profondément ces classes d'êtres , et croit que pour passer d'un ver à un mammifère, il faut un bond énorme. Le naturalisme combat cette idée. On juge mal, dit-il, de la nature, quand on ne compare entre eux que les êtres extrêmes; il faut voir l'ensemble, rapprocher l'une de l'autre toutes les diverses or£>anisatlons, et alors, au lieu de ces brusques contrastes qui paraissaient tout à l'heure, on remarque une gradation continue et insensible, qui vous conduit sans effort de l'être le plus élémentaire à l'être le plus compliqué. Ainsi parcourue, nulle distance n'effraye ; qu'on accorde à la matière le pouvoir de former l'animal le plus sim-