PREMIÈRE PARTIE. — CUAPIT1E V
entretiennent des êtres plus délicats ; et chaque catastrophe qui change les conditions de la terre, change du même coup ses habitants. Que veut-on de plus? Ceite variation semblable de deux phénomènes , constatée par des expériences si fréquentes , n'est-elle pas une preuve manifeste que l'uu est la cause et l'autre l'effet?
Dès lors il n'est pas besoin de recourir à l'intervention d'un être étranger pour expliquer la formation des espèces vivantes ; la nature se suffit.
Le naturalisme, se présentant avec ces appuis, ne paraît pas à dédaigner. La doctrine de la génération spontanée sourit aux esprits amis de la simplicité; elle mène bien avant sans qu'on y pense. Si peu qu'on lui accorde , le reste suit : on lui donne un ver, elle prend un homme, tant est vrai ce spirituel adage : il y a plus loin de rien à quelque chose, que de quelque chose à tout. La loi de continuité, qui lie entre elles toutes les formes vivantes, satisfait, pour sa part, l'intelligence, qui a horreur du vide. Enfin, l'unité du plan des êtres animés, indépendamment de la beauté de cette découverte et de l'ordre qu'elle introduit clans le monde, est un argument formidable en faveur de l'athéisme. En effet, ce qui choque ordinairement dans cette doctrine, c'est qu'on fait produire à la matière aveugle toute la
variété des êtres, et que cette variété marque clairement un choix , une industrie qu'elle ne saurait avoir. Mais ici cette difficulté ne subsiste plus. La matière n'a qu'un seul dessein , elle ne tend de toute éternité qu'à produire un homme. Or, cette persistance à prendre toujours la même forme, indique si nettement la nécessité, une tendance aveugle et fatale, attachée au fond de l'être, qu'on oublie l'art qui existe dans l'œuvre, pour ne songer qu'à son uniformité; on n'est pas plus surpris de voir la matière tomber dans cette disposition, qu'on n'est surpris de voir les corps s'attirer les uns les autres; c'est son essence, une propriété inséparable; dès qu'on reconnaît qu'elle existe, elle existe ainsi, et qu'elle existe éternellement , elle existe ainsi éternellement.
Nous allons chercher si un athéisme aussi redoutable doit ou non être admis, quelle est la solidité de ses fondements , et s'il peut tout expliquer.
Reconnaissons d'abord qu'on n'est pas athée par cela qu'on admet une des quatre lois naturelles que nous venons de ciier, ou toutes ensemble. 11 est vrai que le naturalisme les peut invoquer, et qu'elles lui sont d'un grand secours; mais le théisme les peut invoquer aussi en témoignage de la Providence. C'est donc ici une
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affaire de science uniquement, point de parti. Cela dit, constatons les jugements de la science sur la vérité de ces quatre lois.
La génération spontanée n'est pas admise sans contestation ; elle n'est encore qu'une opinion particulière : comme elle a ses partisans, elle a ses adversaires. Là où, selon les uns, la matière s'organise d'elle-même, selon les autres il ne faut voir que le développement, dans des circonstances favorables, de germes invisibles. Le même microscope qui a montré la vie naissant de la matière morte, a montré aussi tout un monde, auparavant ignoré, d'êtres et de germes suspendus dans l'air, dans l'eau, déposés sur tous les corps. Ce qu'on regarde comme une naissance pourrait donc n'être qu'un développement. Ainsi , ce fondement de l'athéisme est peu solide. En outre, la génération spontanée lût-elle reconnue, l'observation forcerait toujours de limiter singulièrement sa vertu, et de la restreindre à la production de quelques animaux des derniers rangs.
La théorie qui veut que les espèces voisines se convertissent l'une dans l'autre par l'action des circonstances où elles sont placées, ne prête pas à grandes discussions. C'est une vérité qui a désormais son rang dans la science , que l'espèce est fixe, et que les agents naturels peuvent au plus altérer les caractères superficiels des êtres,
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sans jamais toucher à ce que leur organisme renferme d'essentiel. On trouve le Tell ia m ed justement dédié à Cyrano de Bergerac.
La loi de continuité, entendue en ce sens que tous les degrés de l'organisation possibles se rencontrent dans la nature, mérite une grande considération. Si l'expérience ne la vérifiait pas complètement, ses partisans pourraient toujours répondre qu'on ne connaît pas tous les êtres qui ont vécu autrefois, ni tous ceux qui vivent à cette heure, ni tous ceux qui vivront plus tard, et ici et ailleurs. Les théistes n'ont pas heureusement à craindre qu'elle soit vraie, quand même leurs adversaires en tireraient quelque secours; elle parlera toujours plus haut en faveur de Dieu que contre lui.
Enfin, le système qui reconnaît l'unité de plan chez les êtres animés, n'est guère encore qu'une vue originale et singulièrement belle d'un esprit supérieur, admise par quelques disciples, douteuse ou fausse pour d'autres savants, nullement une vérité universelle. Si elle devient telle un jour, le théisme en saura faire son profit; mais elle sera toujours stérile entre les mains des athées, parce que la génération spontanée ne les conduit pas assez loin, et que la fixité des espèces arrête leurs conjectures.
Le fort du naturalisme est la puissance ineal-
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culable des agents physiques, des circonstances, des milieux; ils se rejettent toujours des circonstances actuelles vers d'autres circonstances d'un autre âge du monde qu'ils supposent à leur gré, et modifient suivant le besoin de leurs théories. Que ne pouvait pas alors la génération spontanée? que ne pouvait pas alors le climat et d'autres influences maintenant affaiblies ou disparues, sur l'organisation des animaux? Il est facile de retrancher d'un mot, à nos adversaires, ce recours si utile. Chaque animal vit dans des circonstances déterminées et ne vit que là. Ainsi, tant que la terre n'a pas une certaine température, l'espèce humaine n'y paraît point, et, sur la terre, là où cette température mesurée n'existe pas, l'espèce humaine ne saurait exister. Les circonstances dans lesquelles l'homme est né ne peuvent donc beaucoup différer des circonstances où il se trouve à quelque moment de sa vie qu'on veuille le prendre; et ainsi, quand on recule jusqu'à l'origine des espèces vivantes, il n'est pas permis de donner un libre cours à son imagination; il faut, au contraire, s'enfermant dans l'observation exacte du présent, transporter dans ces temps éloignés les circonstances actuelles, car ce sont les mêmes qui l'ont naître et durer.
Quand bien même on permettrait aux athées
de s'appuyer sur ces quatre lois, si nécessaires pour donner quelque apparence à leur opinion, ils échoueraient encore contre un fait qu'ils sont absolument incapables d'expliquer. 11 est un certain nombre d'êtres,, l'homme parmi eux, qui sont portés un temps plus ou moins long dans le sein d'un être semblable à eux, et vivant d'une vie étrangère avant de vivre de leur vie propre. En outre, ils sont un certain temps avant de pouvoir se suffire; il leur faut une nourriture appropriée à leur faiblesse ; quelquefois il faut les défendre et contre les rigueurs des saisons et contre leurs ennemis; l'homme surtout est des années entières en tutelle. Qu'on veuille bien nous dire comment ces êtres-là sont nés et ont grandi : la difficulté est énorme, et on ne s'en tire dans l'athéisme que par un miracle; que dis-je? par une série de miracles ; ressource assez fâcheuse pour des gens qui adorent les lois éternellement nécessaires.
Et ils ne sont pas poussés à cette ridicule contradiction par quelque argumentation subtile de fine et impalpable logique; on ne recourt pas contre eux à des principes intellectuels , contestables à la mauvaise foi, ou à des esprits prévenus; on les force à se démentir par un raisonnement parfaitement clair, parfaitement simple, je dirais presque brutal.