CHAPITRE VI
La Nature n'est pas formée de la substance divine.
Il est donc bien reconnu que l'athéisme, aussi fort qu'il plaira de le supposer, en mettant même à son service les théories physiques qui lui sont le plus secourables , ne peut tenir contre les faits. Ainsi il faut admettre, pour expliquer ce monde, l'intervention d'un Dieu , d'un Être infini, intelligent et libre.
Sera-t-il le dieu du panthéisme ? Cette doctrine, qui nie la personnalité humaine, est trop décriée pour nous être un sérieux embarras. Nous nous bornons a invoquer ici contre elle le sens commun, laissant à d'autres le soin d'une réfutation en règle.
Peut-être produira-t-il l'univers par émanation, c'est-à-dire avec son propre être encore, mais en le rendant étranger à lui-même , en lui donnant une existence à part. Selon les partisans de cette doctrine, il n'y a dans le monde qu'une seule substance, la substance divine; ils ont ce «principe commun avec les panthéistes, mais ils s'en séparent aussitôt. A leur avis, Dieu peut aliéner
une portion de lui-même ; il peut détacher de sa substance infinie des parties, qui, ainsi détachées, limitées les unes par les autres et par le tout, donnent naissance aux êtres bornés que nous somm es , et que nous voyons dans le monde. La Place propose quelque part une hypothèse pour expliquer la formation de l'univers. 11 suppose qu'il existait d'abord une masse fluide , énorme , unique , animée d'un même mouvement; qu'ensuite, par les lois de ce mouvement même , des fragments furent lancés hors du tourbillon, et constituèrent des systèmes à part avec leurs révolutions et leurs apparences diverses. Cette hypothèse de La Place est une image, matérielle sans doute et grossière, de ce qui s'est passé, selon certains philosophes, lorsque le monde a paru. Ici et là un fonds unique d'où toutes choses sortiront; ici et là une existence solitaire, uniforme, immense et toute-puissante, puis des êtres multiples, différents, bornés et faibles; enfin ici et là, pour opérer ce changement, la séparation par laquelle entrent du même coup dans le monde la limite, la distinction et la variété de la vie. Seulement, pour l'astronome, le fonds primitif s'épuise en se répandant, tandis que, pour les philosophes, Dieu, après cette grande dispersion, demeure tout entier.
Cette doctrine ne manque pas de grandeur;
et, en ramenant toutes les existences à une seule, elle satisfait le besoin d'unité qui travaille 1 esprit. Mais, d'un autre côté, elle soulève des difficultés dont il est bon de se rendre compte.
1° Qu'est-ce que cette division d'une substance spirituelle? Je ne puis comprendre, à toute force, comment ce qui est un et simple se trouve partagé. 11 ne vient, par exemple, à l'idée de personne que lame de l'enfant soit formée de l'ànie du père et de la mère, comme son corps est formé de leur corps.
2° Qu'entend-on précisément par l'infinité de l'être en Dieu? Je sais ce que c'est que la grandeur d'un corps; elle se mesure par l'espace qu'il occupe, et cette grandeur est bornée dès là qu'elle laisse en debors d'elle certaines portions de matière ou certains points de ce même espace. Mais est-ce ainsi que se calcule la grandeur des esprits? Un petit esprit, un grand esprit, une grande àme, tout le monde entend ces mots, et personne assurément n'y attacbe aucune idée de nombre, de quantité : on ne considère que la force intérieure , son énergie , ses effets ; ici comme là le fond est le même, il n'y a de différence que dans les attributs et les degrés de ces attributs. Écoutez Pascal comparant l'homme à la Nature. Dans un moment, il est vrai, il semble les
mesurer matériellement : préoccupé du dessein de confondre notre orgueil, il représente l'homme englouti dans l'infini, néant à l'égard de l'infini, égaré dans ce canton détourné de la Nature; mais ailleurs il est plus vrai; aussi tout le monde aretenu le mot profond qu'il a jeté sur cette matière : (( L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de
» la Nature, mais c'est un roseau pensant
» Toute notre dignité consiste donc en la pensée. » C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'es- » pace et de la durée que nous ne saurions rem- » plir. » S'agit-il de discerner l'âme divine des âmes humaines, nous sommes guidés par le même principe. L'infinité de Dieu nous apparaît dans la perfection de puissance, de sagesse et d'amour qui ne se trouve qu'en cette suprême unité. Estil dans cette goutte d'eau, dans cette pierre, dans cette plante, dans cet animal? Oui , dites-vous, autrement il serait limité. Alors, répondrai-je , prenez garde qu'il n'y ait du vide, comme il y en a en effet : on voila votre Dieu borné. Il n'existe rien de plus grand que lui, je l'avoue ; lui-même il pourrait être plus grand , et ainsi son immensité est perdue. Mais non ; l'immensité de Dieu n'entraîne pas sa présence réelle dans chaque point de l'étendue. Tout comme nous- savons que notre âme a pouvoir sur notre corps , qu'elle le pénètre de son influence , quoiqu'elle ne soit pas
réellement dans notre main et dans notre pied, de même nous admettons que Dieu a pouvoir sur tout l'espace, qu'il le pénètre tout entier, plein ou vide, de sa vertu, avec une bien autre autorité. C'est vraiment par là qu'il est immense. Renonçons donc à cette estimation matérielle des choses intellectuelles , et reconnaissons que l'infinité de Dieu n'exige point que le monde soit fait de sa substance.
5° Que signifie ceci : Dieu aliène une portion de sa substance ; et comment se peut concevoir un pareil décret? Ainsi Dieu semblerait dire : Ce qui est moi cessera d'être moi; je ne penserai plus, je ne voudrai plus par cette partie de mon être ; je n'aurai plus conscience de ses actions; elle me sera étrangère.
A certaines conditions probablement. Les partisans de cette théorie ne sont pas au dépourvu. Selon eux, du moment qu'on parle d'une portion de substance, on parle de quelque chose de limité. Ainsi, par cela seul qu'elle est un fragment du tout et qu'elle n'est pas le tout lui-même, elle ne possède que partiellement, que dans une mesure plus ou moins étroite , les qualités infinies de l'être d'où elle dérive. Tel est le secret de notre force et de notre faiblesse, de nos passions basses ou généreuses, de notre science incomplète, de nos doutes , de nos erreurs ; tel est le
secret aussi des existences inférieures, de leur inertie et de leur aveuglement.
Je laisse là les objectionsde détails, et renferme les partisans de cette théorie dans cet unique dilemme : Ou la limitation de l'être entraîne nécessairement la limitation des attributs ou elle ne l'entraîne point. Si oui, je conçois fort bien notre faiblesse , mais je ne conçois plus la perfection maintenue en Dieu ; car il est évident qu'il n'a plus ce qu'il a donné, qu'il a retranché quelque chose de son propre être pour en faire les créatures que nous sommes : il n'est plus entier ; et alors on n'a pas le droit de conserver sa puissance entière. Si non, je conçois la perfection divine, mais non plus notre faiblesse ; car pourquoi, de plusieurs parties détachées du même être, l'une est-elle infiniment supérieure aux autres? On prétend diviser Dieu, on le multiplie.
On m'arrête ici. Oui, dit-on, la plénitude des attributs et la plénitude de l'être sont indépendantes. Ainsi, en détachant une portion de son être, Dieu est libre d'en faire ce qu'il lui plaît. En conséquence de ce pouvoir, par un décret particulier, il la dépouille de ses anciennes qualités pour lui en donner de nouvelles.
Quelle est cette opération? Une partie de la substance divine, douée de tous les attributs qui conviennent à l'Être souverain , sera soudaine-
ment dégradée, privée de ces attributs, reléguée au rang d'un homme , d'un lion , d'un arbre ou d'une pierre. Je me trompe : pour faire un homme, Dieu n'aura pas à changer ses attributs; il n'aura qu'à les limiter; ce sera la même substance revêtue des mêmes qualités^ à des degrés différents. Les partisans de l'émanation nous disent : Cet être ainsi limité ne peut plus être Dieu, donc il est un autre être. En quoi ils se font illusion. Oui y sans doute , cet être limité n'a pas le caractère divin ; mais la question n'est pas là. Je suppose qu'un des animaux dont parle de Maillet, un poisson volant, par exemple, égaré loin de la mer, devienne un oiseau, par l'influence des circonstances nouvelles où il est placé, il changera d'essence , il passera dans un autre genre, il aura une nature nouvelle; ce ne sera plus le même être que le premier, si vous considérez sa nature altérée ; ce sera le même si vous considérez que c'est le même individu qui a subi ces métamorphoses, qui a éprouvé ces modifications , qui en a eu la conscience. Pareillement, si vous limitez Dieu , vous n'avez plus un Dieu ; cette limitation donne naissance à une nature différente : l'être, ainsi borné, n'est plus le même sous le rapport des attributs, du genre ; il y a ici une personne qui change ; mais y a-t-il donc un changement de personnes? Rien
ne vous donne le droit de l'affirmer ; et vous ne devez pas confondre une substitution avec une simple métamorphose, une aliénation totale avec une pure altération. Au moment où il se limitera, Dieu aura la conscience qu'il se limite, il se verra passer de l'un à l'autre état; ce sera toujours le même être avant, pendant et après ce changement. Sans doute, parce décret, l'homme paraîtra, qui n'existait pas tout à l'heure, mais cet homme c'est Dieu humanisé, Dieu tombé. Et nous voilà dans le panthéisme.
Ainsi la doctrine de l'émanation ne peut pas se tenir. Maintenant à la fois l'unité de substance et la multiplicité des êtres, elle demeure un compromis assez malheureux entre la doctrine vulgaire de la création et le spinozisme qui l'attire et l'absorbe à la fin.
Ce système a trouvé de nos jours un défenseur illustre et d'une singulière vigueur dans M. de la Mennais. J'examinerai les raisons qu'il propose avec la considération que mérite un tel esprit.
(( L'idée de substance ou d'être est une, ab- » solue, invariable; car nous entendons par sub- )) stance ce quelque chose de primitif et d'in- » compréhensible en soi, que Ton conçoit comme » le fonds nécessaire de tout ce qui est et de tout )) ce qui peut être, abstraction faite de toute pro-
» priétê qui le spécifie et le détermine , de tout » ce qui constitue un être particulier, infini ou » fini, accompli selon sa nature.
» Ceci posé , évidemment la substance n'est » pas susceptible d'être conçue sous deux no- » tions. La substance créée serait donc essentiel- » lernent indiscernable delà substance incréée ; et » comme elle existerait dans celle-ci, c'est-à-dire » dans l'immensité divine, hors de laquelle rien » ne peut exister, il est clair que la substance in- » finie absorberait la substance finie , qui ne fe- » raitavec elle qu'une même substance rigoureu- » sèment une 1 . »
Tâchons, à notre tour, de reconnaître la vraie notion de la substance. Je pense, je veux; dans chacune de ces propositions il y a plusieurs idées contenues : dans la première, j'affirme une pensée et une substance qui pense , dans la seconde, une volonté et une substance qui veut. Un objet sonore, un objet coloré , encore ici deux idées dans chacune de ces propositions : dans la première, l'idée de son et de substance d'où il sort ; dans la seconde, l'idée de couleur et de substance qui la supporte. Ainsi se manifeste la substance, sous les phénomènes dont elle est le soutien ; ce sont eux qui nous la révèlent. Ce sont
1 Esquisse d'une philosophie. Iie part., liv. m, ch. 1.
eux aussi qui la déterminent , et discernent les substances diverses. Comme on le voit, en fait, dans l'observation , toute substance nous est donnée, non point abstraite et vague, mais avec sa nature distincte et précise. Mais tentez-vous de la définir , ces distinctions s'effacent : la substance n'est pas essentiellement ce qui pense et veut, car on la trouve n'ayant ni l'un ni l'autre caractère; elle n'est pas davantage, et pour la même raison, ce qui est sonore et coloré. De même, on ne pourra la définir par la notion d'esprit, puisqu'elle paraît aussi bien sous la forme du corps, et réciproquement. Puisqu'elle existe sans le premier ou le second attribut, aucun des deux ne lui est nécessaire ; et la définition n'embrasse que les caractères permanents , constitutifs de l'être défini. Que reste-t-il donc à la substance? qu est-elle au fond, quand on néglige tous les accidents? Elle est ce que M. de la Mennais prétend, « ce quelque chose que l'on » conçoit comme le fonds nécessaire de tout ce » qui est et de tout ce qui peut être... » Jusqu'ici tout est bien ; notre auteur continue : « Évidem- » ment la substance n'est pas susceptible d'être » conçue sous deux notions. » Et il a raison encore , s'il entend qu'il n'y a de toutes choses qu'une seule définition vraie. Mais telle n'est pas sa pensée. « La substance créée serait donc es-
)) sentieîlement indiscernable de la substance in-
w créée ne ferait avec elle qu'une même sub-
» stance rigoureusement une. » Oui, cela est vrai encore , si vous supposez un moment de la durée où il n'existerait que ces deux substances, sans aucun attribut, absolument vides et nues ; il est certain que rien ne les distinguerait, et qu'elles se fondraient en une seule ; mais nous sommes ici dans les hypothèses, et nous avons déserté la Nature. Dès que nous y rentrons, nous trouvons Dieu, substance non point vide et nue, mais riche d'attributs sublimes et infinis. Admettons qu'il crée une substance, elle ne différera pas de la substance divine en tant que substance , mais en différera, d'abord parce qu'elle sera créée et que la première ne l'est point, ensuite parce qu'elle sera sans attributs, tandis que la première en est magnifiquement douée. Que si elle n'est pas à l'état de pure substance, mais revêtue de qualités , elle différera , en outre , par ces qualités.
Le vice du raisonnement qu'on examine ici est de mettre la logique à la place de la réalité. Prendre la substance d'un être vivant, (( ahstrac- » tion faite de toute propriété qui la spécifie et la » détermine de tout ce qui constitue un être par- » ticulier; » puis la comparer à la substance d'un autre être vivant, dégagée par le même procédé,
c'est proprement une opération arbitraire, qui n'a de valeur que pour l'esprit, et ne touche en rien aux choses, l'observation ne nous donnant toute substance que déterminée, que sous l'apparence d'un être particulier. Indépendamment de l'observation, considérant les choses en elles-mêmes, la supposition d'une substance nue, complètement indéterminée , sans aucun attribut, qui ne possède aucune vertu spéciale, qui est indiftérente à toute action , à toute modification , cette supposition, dis-je, est inadmissible , comme est inadmissible la supposition dune étendue sans forme, d'un mouvement sans direction; une telle substance est un être chimérique , une conception scolastique , qu'il n'est plus permis de faire revivre, après que Leibnitz l'a mise à néant. La philosophie moderne, éclairée par ce profond penseur, regarde une substance vide de propriétés comme un pur rien , et substitue heureusement à cette abstraction la force réelle et vivante, essentiellement douée, par cela seul quelle existe, de certaines aptitudes bien déterminées, tendant à un certain développement, appelant, repoussant certaines actions des objets étrangers, les recevant, selon ce qu'elle est, demeurant toujours elle-même, au milieu des plus grands changements, par la vertu de son organisation, qui persiste sous cette mobilité et vit par le mouvement.
Il suit de là que, pour comparer deux substances, si l'on doit conclure de celte comparaison quelque chose pour la réalité, il ne faut pas les comparer seulement en tant que substances, mais suivant tout ce qu'elles sont, les concevoir comme elles existent, avec leurs propriétés essentielles. Dans l'ordre de la réalité, il faut prendre le contre-pied de la proposition de M. de la Mennais, il faut affirmer sans crainte que la substance ne peut êlre conçue sous une seule notion. Dites donc, si vous le voulez, que la substance est, dans chaque être, ce qui en constitue le fond ; mais ensuite, pour savoir s'il y en a en une seule ou plusieurs , ne recourez pas à la logique qui ne saurait rien vous apprendre , mais adressez-vous à l'observation : elle vous dira si toutes les substances ont mêmes attributs, même énergie, même développement. Quand il s'agit de notions si importantes , on ne saurait trop s'assurer, se laisser guider par l'observation; sinon, on risque d'éprouver ce que peut l'intempérance de la logique dans un esprit vigoureux.
A défaut de l'argument que nous, venons de combattre, M. de la Mennais en produit un autre : « Comme la substance créée existerait » dans l'incréé, c'est-à-dire dans l'immensité di- » vine hors de laquelle rien ne peut exister, il » est clair que la substance infinie absorberait la
» substance finie, qui ne ferait avec elle qu'une » même substance rigoureusement une. » Cette raison, si elle est vraie , est péremploire; mais nous n'avons plus à nous prononcer sur sa valeur. Nous avons déjà déterminé ce qu'on devait entendre par rinfinité, par l'immensité de Dieu. Si Ton entend une infinité en étendue, il est clair qu'elle ne peut laisser rien subsister en dehors, que tout être la bornerait et la détruirait; mais s'il n'y a pour les esprits qu'une seule infinité, l'infinité de puissance, de perfection, comment la toute-puissance est-elle limitée par des êtres qu'elle produit? Comment la perfection est-elle limitée par des êtres imparfaits? Nous concevons Dieu comme spirituel, et nous parions de lui comme s'il était matériel; nous nous obstinons à lui attribuer une grandeur jalouse, qui ne souffre rien autour d'elle, au lieu de cette autre grandeur bien autrement désirable, plénitude de pouvoir , de raison et d'amour, qui déborde, répand partout l'être et la vie, infinité plus large, plus vraie, qui comprend aussi l'infinie fécondité.
La solution de M. de la Mennais est loin d'être satisfaisante, même pour lui : » Il reste, dit-il, à » concevoir comment la même substance peut » subsister simultanément à deux états divers, » l'un fini, l'autre infini. C'est là le mystère de
» la création, et il serait absurde de prétendre le » pénétrer, puisque nous savons que la substance » est, pour tous les êtres finis , radicalement in- » compréhensible. »
A la bonne heure! Cette confession est précieuse.