‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 65 sur 91 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La Nature est créée.

Une fois qu'on a admis un Dieu auteur du inonde, si Ton veut qu'il le compose de son propre être , on se jette , ce me semble , dans des embarras et des contradictions insurmontables ; et, pour mon compte, je ne vois de sûr asile que dans la doctrine de la création.

On répugne à admettre la création, on la trouve difficile à comprendre ; et, en effet, la pensée que de rien il sort quelque chose est bien faite pour étonner la raison. Comprenons-nous davantage comment les corps s'attirent , comment notre âme remue nos membres ? Le discours ne finirait pas bientôt si on voulait énumérer tout ce que nous admettons sans le comprendre. L'incompréhensible est le terme où aboutissent toutes nos recherches, et comme Ta dit M. Royer-Collard : (( La philosophie ne fait que dériver l'ignorance » de sa source la plus élevée. » Qu'on s'attache donc uniquement à distinguer ce qui dépasse la raison et ce qui la choque, ce qui échappe à nos facultés et ce qui blesse le sens commun. Or, la doctrine de la création blesse-t-elle le sens commun? toute la question est là.

On s'arme contre elle de l'antique axiome : rien ne vient de rien , ex nihilo nihil. Mais cherchez dans la philosophie ancienne quel usage on faisait de cet axiome, peut-êlre ne le trouverez-vous pas si contraire à nos prétentions. Les anciens entendaient par là trois choses : 1° Si, à un moment de la durée rien n'avait existé, dans tous les moments qui ont suivi rien n'aurait existé davantage. 2° Sous cette apparence mobile de phénomènes qui passent , il y a un fond qui ne passe point, de la substance, de l'être, en sorte que l'univers n'est pas une série d'illusions, une pure fantasmagorie. 5° L'ordre du monde ne s'est pas produit tout seul : il a fallu une intelligence pour débrouiller le chaos.

Yoilà les fondements de la philosophie antique : on y reconnaît la ferme application de trois principes : celui-ci : tout phénomène réside dans un être; cet autre : tout ce qui commence commence par un cause ; ce dernier : l'existence contingente relative suppose l'existence absolue, éternellement par soi.

Ces principes se trouvent-ils chez les philosophes nettement exprimés , distingués? Nullement : ils sont tous enveloppés dans un seul qui seul paraît , mais aussi paraît à chaque instant chez tous les philosophes, quels que soient d'ailleurs leurs dissentiments , conduisant les uns a

l'existence solitaire de la matière ou de Dieu, les autres à l'existence simultanée de la matière et de l'esprit; Thaïes à un seul principe vivant, Démocrite aux atomes, Anaxagore à un Dieu ordonnateur, Platon à un Dieu créateur des âmes.

Le principe était solide , inébranlable ; la réflexion des âges suivants ne l'a pas affaibli ni détruit, elle l'a confirmé, au contraire ; mais à condition de s'en rendre compte, de l'analyser, de lui faire rendre ce qu'il renfermait; elle l'a donc développé dans ces trois principes , également nécessaires, que nous avons plus haut énumérés, et qui demeurent dans la philosophie non pas comme curiosités d'un autre âge, mais comme vérités immuables.

Les partisans de la création seraient-ils par hasard en opposition avec eux? S'il en est ainsi, ils sont condamnés. Mais , je vous prie, que serions-nous sans le principe de substance, et sans celui qui mène jusqu'à une existence première ; puis, qui mieux que nous applique le principe de cause, en vertu duquel on sépare profondément l'agent de ses opérations, Dieu cause du monde, et le inonde même, produit distinct de sa puissante volonté?

Reste donc, après cette discussion, la seule difficulté d'entendre l'opération souveraine de cette volonté divine. Mais crovez-vous ou non à

Dieu ? Si vous n'y croyez pas, la matière est pour vous nécessairement éternelle, car le néant ne peut pas lui-même se féconder. Y croyez-vous? Alors, sans cloute, vous pensez qu'il est tout-puissant; et, s'il est tout-puissant, pourquoi lui refusezvous le pouvoir de créer un être? Les théistes , que révolte la doctrine de la création, me semblent manquer de logique : une fois qu'ils ont reconnu l'omnipotence de Dieu, ils n'ont plus le droit de soumettre une chose à cette vertu et de lui en dérober une autre, alors que sa sagesse est hors de cause. Etrange manière de rendre bonneur à Dieu! SWit-il de reconnaître sa force suprême, ils l'exaltent entérines magnifiques; éblouis par cette grande idée, ils cherchent leur force propre et ne la trouvent plus : ils ne sont que faiblesse, que misère, que néant; mais s'agit-il de mettre Dieu à l'œuvre, ils lui enlèvent son efficace et Je rangent sur le même pied qu'eux-mêmes : Dieu ne créera pas, parce qu'ils ne sont pas créateurs. Non; Dieu n'est pas restreint dans nos bornes, et sa volonté n'a de limites que sa raison infiniment sage.

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