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CHAPITRE V1I

L'homme n'est pas centre de la création.

Pour prouver que l'homme est centre de la création, on parcourt tous les êtres qu'elle renferme, toutes les lois qui la meuvent, et on montre que les uns et les autres, que tout, en un mot, se rapporte à notre seule utilité. C'est ainsi que Fénelon, par exemple, a procédé dans son Traité de V existence de Dieu. Un tel raisonnement, relevé par les charmes et la force du style , paraît décisif et fait une impression profonde sur d'excellents esprits.

Voici comment on s'y prend pour le réfuter. On nous étonne par le spectacle des masses énormes qui se meuvent dans l'espace ; puis on nous ordonne de reporter les yeux sur nousmêmes. L'imagination, toute pleine de ces vastes objets, nous avons peine à nous apercevoir, nous prenons en pitié notre petitesse; nous ne pouvons plus comprendre qu'on voie dans ce point imperceptible le centre de l'univers infini , et nous rions de la vanité immense qui se loge dans un atome.

C'est mal réfuter si c'est réfuter habilement. Oui, certes, si nous comparons notre corps à ces corps gigantesques , il est ridicule de prétendre

que le tout , infiniment grand , a été fait pour la partie infiniment petite ; mais nous ne sommes pas pure matière, nous sommes en même temps un esprit ; et des deux, la nature maîtresse et supérieure, c'est T esprit et non la matière. Lors donc que, pour comparer l'homme à l'univers, vous le pesez et le mesurez , votre comparaison est essentiellement vicieuse : vous prenez le vêtement pour la personne. Que si vous voulez réparer cette injustice, vous trouvez qu'il n'y a pas de commune mesure entre la masse de l'univers et rame de l'homme ; revenant enfin à la droite raison qui les estime par leurs qualités, vous placez infiniment au-dessus des éléments aveugles, inertes et périssables, la substance intelligente , libre et immortelle. Que les astres se meuvent donc pour le respect de l'homme, un tel honneur n'a rien qui le doive surprendre : les rangs sont observés. Si notre destinée est celle que nous assigne le spiritualisme, de marcher vers Dieu à travers les épreuves de la vie physique, qu'on ne nous parle plus (t de très-grands préparatifs pour une petite chose, » car cette petite chose est plus grande que tous ces grands préparatifs. Raisonnons plus sérieusement, et observons si en effet toutes choses se rapportent à l'homme dans ce monde.

Admettons que cette recherche soit terminée,

et qu'il nous ait paru que tout se rapporte à l'homme en effet , il s'élève alors un scrupule. Ne peut-on pas supposer que dans quelqu'un des mondes qui se laissent voir ou se dérobent à nous, il existe quelque âme semblable à la nôtre, mieux douée encore? Est-il permis de le nier? Et alors comment affirmer que tant de merveilles ont pour but l'homme seul, quand on est réduit à douter s'il n'existe pas ailleurs, dans des lieux inaccessibles, d'autres êtres supérieurs à lui, plus dignes que lui de la complaisance de Dieu! Pour achever, qui sait si nous sommes les derniers habitants de la terre, et si, successeurs de générations éteintes, nous n'aurons pas, à notre tour, des successeurs; si l'humanité, la plus parfaite des races terrestres antérieures et contemporaines, ne cédera pas la place à quelque race plus parfaite encore? Affirmez, on vous demandera vos preuves; niez, on vous les demandera encore ; et, quelque parti que vous preniez, vous serez jeté dans le même embarras : les deux assertions contraires ont pareille témérité. Ainsi, quand même l'observation nous démontrerait que l'homme est centre de la création, il esta craindre que nous ne soyons inquiétés dans notre croyance par la réflexion que nous venons de proposer. Mais passons par dessus cette difficulté si grave, et entrons dans la discussion des faits.

Les quelques pages de Fénelon qui contiennent d'ailleurs tant de vérités, donnent lieu à bien des remarques. D'abord parmi les faits que Fénelon regarde comme heureux pour l'homme, il en est certains dont on est tenté de contester la portée. Ainsi, l'exacte division des jours et des nuits par le soleil est un argument excellent pour notre latitude , mais qui s'affaiblit en montant vers les pôles, et, arrivé là, perd entièrement son application et sa vertu. Si l'on .écrit, dans ces pays, pour glorifier la Providence d'avoir comblé l'homme de ses bienfaits, on lui rend grâces sans doute d'avoir créé des jours de six mois et des nuits d'égale durée.

De même, c'est bien à nous de vanter la distribution des saisons; mais sous les tropiques et sous l'équateur et aux pôles, cette considération serait mal reçue. C'est un argument né dans la zone tempérée, qui ne doit pas se risquer au delà. Au delà pourtant on loue aussi la Providence : on la loue de n'avoir pas fait précisément ce qu'elle a fait chez nous. Puis, en sortant de lire le Traité de l'existence de Dieu, si on prend le Télémaque, il ne faudrait pas s'y avancer beaucoup pour entendre un écho des vers d'Ovide :

Ver erat œternum, zephyrique tepentibus auris, Mulcebant ullo natos sine semine flores.

Par exemple, cette description si complaisante

de la Bétique : « Le fleuve Bétis coule dans un » pays fertile, et sous un ciel doux qui est tou- )) jours serein... Ce pays semble avoir conservé » les délices de 1 âge d'or. Les hivers y sont tièdes, » et les rigoureux aquilons n'y soufflent jamais. » L'ardeur de l'été est toujours tempérée par des » zéphirs rafraîchissants qui semblent se donner )) la main. La terre, dans les vallons et dans les » campagnes unies, porte chaque année une dou- » ble moisson. Les chemins y sont bordés de » lauriers, de grenadiers, de jasmins et d'arbres )) toujours verts et toujours fleuris, etc. »

Veux-je dire que Dieu n'a pas songé d'abord à nous dans la distribution des jours et des saisons; qu'il a incliné la terre sur son orbite suivant les convenances du plan de l'univers matériel, et que, dans cet ordre, l'homme a été lésé, lui qui, au milieu des froids rigoureux et des chaleurs accablantes, rêve en vain un printemps éternel?

Non, il n'est pas prouvé par là que nous ayons été sacrifiés à la matière ; il serait facile de montrer que la variété des climats du globe importe à notre bonheur ; que nous serions privés de bien des avantages, si les températures diversement mesurées ne faisaient rendre à la terre les trésors qu'elle refuse à un seul climat; et enfin, que si on pouvait dire de toute la terre ce que dit Fénelon de la Bétique, elle deviendrait un assez pauvre

séjour : le commerce anéanti ; la coutume émoussant les plaisirs ; une même manière de sentir une Nature partout la même, et par suite une seule poésie ; une même empreinte de cette Nature sur la pensée, et par suite une seule philosophie, une seule société ; une même influence des agents physiques sur le corps, et par suite un seul type, une seule couleur de la figure humaine ; l'ennui * de voir les arbres toujours verts ; la diversité, le mouvement, la vie chassée de la terre; voilà où Ton arrive, si, voulant favoriser les hommes plus que Dieu ne Ta voulu faire, on nivelle le globe et redresse l'équateur . On peut donc admettre que la variété des climats est heureuse pour l'humanité.

Mais, reprendra-t-on, ces avantages secrets empêchent-ils que l'extrême froid et la chaleur extrême ne soient très-durs pour les peuples qui y sont soumis? Pour un bien qu'ils ne sentent guère, vous leur donnez un mal toujours présent, toujours senti. Non, l'habitude corrige l'excès des températures; l'art sait le modérer. Là où la Nature semble ne pas s'accommoder à l'homme, c'est l'homme qui s'accommode à la Nature. Par toute la terre vous rencontrez des poètes qui exaltent la beauté de leur patrie, et par toute la

1 Mme de Sévigné.

terre aussi on prouve la Providence et la bonté divine, en prenant pour exemple le climat du lieu où l'on vit; sous l'équateur et aux pôles c'est le même raisonnement : il n'y a que les termes de changés. Fénelon. a donc raison de louer la variété des saisons, et d'en remercier la bonté divine ; mais prenant cette variété comme elle est en Europe, son argument ne prouve que pour les Européens; et s'il veut l'étendre à tous les hommes^ il faut qu'il parle de la variété des climats.

Accordons-lui que tous les biens qu'il vante, et que les éléments nous apportent, sont réels, pourquoi passe-t-il les maux sous silence? D'abord pourquoi ne rien dire des tremblements de terre? Ce sol, si heureusement disposé pour nous servir d'appui, s'ébranle quelquefois, et il n'est pas toujours une sûre demeure; quant à sa fécondité, il ne faudrait pas ia louer sans réserve : en vain on dira « les sables ne couvrent d'ordinaire que » la surface de la terre ; et quand le laboureur a » la patience d'enfoncer, il trouve un terroir neuf, » qui se fertilise à mesure qu'on le remue et qu'on » l'expose au soleil, » il ne se formera nulle société pour défricher les immenses déserts de l'A* frique ; — aux terrains que recouvre le sable, on devra ajouter ceux que recouvre une glace éter-

nelle, et la preuve de Fénelon sera singulièrement restreinte; — encore dans les pays habitables et cultivés serait-il nécessaire de tenir compte des lourds travaux entrepris pour des récoltes maigres ou qui avortent par d'innombrables accidents; — enfln, à côté des aliments salutaires on mentionnera les poisons; — l'eau, si utile sans contredit, se tourne aussi contre l'homme : les pluies considérables, les inondations des fleuves gâtent ses moissons ; — ses habitations sont emportées par les torrents et les avalanches ; — la mer a chaque année son tribut de naufrages ; — le même air qui nous fait vivre, et attiédit les saisons brûlantes, porte avec lui les tempêtes et les pestes meurtrières; — le feu allume les volcans et dévore nos villes ; — quant aux animaux, il serait injuste de citer seulement ceux qui nous rendent service, et d'oublier ceux qui nous tourmentent ou nous tuent : il n'y a pas dans la nature que des chiens pour nous caresser, des chevaux pour nous porter, des abeilles pour nous donner du miel, des moutons pour nous couvrir de leur laine ; il y a aussi des serpents, des scorpions et des tigres. Concluons que l'homme est exposé à bien des maux de la part des agents physiques, et que si une plume éloquente, comme celle de Fénelon, nous les retraçait, nous serions tentés de croire que cette

créature, au lieu d'être le but des faveurs de la Providence, est plntôt le but de ses coups.

Voltaire déplore, dans de beaux vers, le tremblement de terre de Lisbonne, et demande avec amertume où est cette puissance amie de l'homme dont on parle tant. Rousseau lui répond que ce malheur est de la faute des hommes : car pourquoi ont-ils bâti sur ce terrain? L'argument n'est pas décisif : si en effet, Dieu, en créant, se propose uniquement de montrer sa complaisance pour les hommes, ou il doit supprimer les périls, ou il doit nous donner un instinct infaillible qui nous empêche d'y tomber. Que dirait-on si, assujettissant les animaux à se nourrir, il ne leur eût pas fait sentir la faim, et ne leur eût pas communiqué la vue sûre de ce qui leur convient? Quand il forme un dessein, il sait prendre aussi, pour le réaliser, toutes les mesures nécessaires. Si donc quelque précaution paraît oubliée, affirmez hardiment qu'il n'a pas eu ce dessein.

Bernardin de Saint-Pierre se tire autrement de pareilles difficultés : il dira, par exemple, que les volcans, toujours placés près de la mer, sont destinés à consumer les matières corrompues que la mer charrie, et qui risqueraient d'infecter l'air; les tempêtes ont la vertu de rafraîchir l'atmosphère, etc., arguments bizarres, fort compromettants pour celui qui les propose , et pour la

cause qu'il défend. Il justifie la présence d'animaux malfaisants par des raisons identiques, mais d'une application plus heureuse. Comme les agents physiques sont tellement concertés qu'ils se tempèrent et se corrigent réciproquement pour notre bien, de même tous les animaux s'appellent les uns les autres ; qu'un seul soit donné, le reste suit nécessairement; et cette loi a été portée dans l'intérêt de l'homme. L'araignée mange la mouche, l'hirondelle mange l'araignée, l'oiseau de proie l'hirondelle, le rossignol mange le ver, l'oiseau de proie le rossignol, etc. Retranchez un seul de ces êtres, vous ôtez à un autre son aliment, et vous multipliez une espèce à l'infini. Celle-ci dévorera une autre espèce tout entière, et il faudra que l'homme prenne les armes pour lui disputer les animaux qui lui servent, ou les fruits qui le nourrissent, ou le terrain qui ne s'élargit pas pour de nouveaux habitants. Quand donc il n'y aurait qu'un seul animal qui nous fût directement utile, tous les autres encore nous seraient utiles, indirectement, par leur rapport à celui-là.

A quoi on peut répondre par des raisons diverses et, ce me semble, décisives. Tous les animaux ne se trouvent pas réunis dans une même contrée : il n'y a dans chaque pays qu'une portion des insectes, des poissons, des oiseaux, des mam-

mifères. Or, cette portion se suffit à elle-même: que les mitres soient supprimées , elle n'en souffrira point. 11 faut donc abandonner l'idée que tous les animaux s'appellent, et. si l'on ne veut entièrement l'abandonner, la restreindre du moins à ces groupes particuliers qui changent avec les latitudes. Que dis-ie, sous une même latitude ! les animaux sont tellement dispersés qu'il n'y en a qu'un fort petit nombre qui se rencontrent, et que ces groupes, qui, tout à l'heure étaient encore assez imposants, se trouvent réduits à quelquesrares espèces. Mais, même dans ces étroites limites, on ne peut soutenir que les espèces soient nécessaires les unes aux autres, qu'une d'elles ne puisse être impunément détruite, car l'Angleterre, par exemple, ne s'est pas mal trouvée d'avoir détruit les loups. En outre, si on ne pouvait appliquer aux plantes, aux minéraux, le raisonnement employé dans un cas tout analogue, il perdrait beaucoup de son autorité. Or, quand on veut se rendre compte de l'existence des diverses familles de plantes nuisibles , il n'est pas permis de dire qu'elles se supposent entre elles, et que l'une entraîne les autres , comme on l'affirmait des animaux, car elles n'ont pas entre elles les rapports qui existent entre les êtres doués du mouvement propre, et qui se dévorent mutuellement; elles n'ont rien de commun que d eclore

sous le même soleil. Qu'on nous donne donc une autre explication de l'existence des races de plantes dangereuses ou indifférentes à l'homme, car elles en exigent une à part. Dira-t-on que ces poisons sont des remèdes? mais si Dieu ne songeait qu'au bien-être de l'homme en le plaçant sur la terre, au lieu de créer des remèdes, ne valait-il pas mieux supprimer les maladies? que si les unes et les autres existent à la fois, c'est donc par un autre dessein.

On va chercher bien loin des raisons pour i'interprétation d'un fait, quand l'interprétation véritable est sous notre main. N'est-il pas, en effet, très-évident que l'homme étant destiné au bonheur parla vertu, il faut une matière à cette vertu, et que Dieu, en plaçant l'homme sur la terre, a dû aussi y placer la douleur, condition de Tépreuve, du mérite et du progrès?

On n'invoquera plus désormais l'utilité physique de l'homme, mais on invoquera son utilité morale, et il sera permis de soutenir sous ce nouveau rapport qu'il est centre delà création.

Mais une foule d'êtres ne nous sont ici en aucune façon ni utiles ni nuisibles, et on ne voit pas tout d abord à quoi il sert que la Nature ait créé certaines espèces, et dans toutes les espèces tant de variétés, qu'elle ait, par exemple, décoré si di-

versement les tulipes et les roses. Pour les rapporter à l'homme, on prendra un autre tour, on dira avec Fénelon l : « Si on trouve beaucoup » d'insectes inutiles, on doit considérer que ce » qui fait partie du grand spectacle de la Nature, » et qui contribue à'sa variété, n'est point sans » usage pourles hommes tranquilles et attentifs. » Ce qu'il dit des insectes, il restera à l'appliquer aux animaux, aux fleurs, aux étoiles; ce qui est dérobé à l'usage demeure comme spectacle, pour le plaisir des yeux. Et ainsi l'homme demeure centre.

Qu'entend-on par le plaisir des yeux? Une jouissance comme celle dont le palais est le siège? 11 est vrai que la vue nous en procure de pareilles : ainsi il y a des couleurs et des formes agréables ; mais osera-t-on prétendre que telle est l'impression que fait sur nous la Nature? Quoi ! la variété des minéraux, des plantes, des animaux qui nous entourent, et la richesse de la voûte étoîlée aboutissent là! Et qu'est-ce donc que ce sentiment profond, exalté, qui nous possède quand nous contemplons la Nature, et la splendeur de ses jours, et le voile brillant de ses nuits? Est-ce une distraction, un divertissement, cette émotion puissante qui nous révèle l'infini, purifie notre âme,

1 Lieu cité.

la remplit d'inspirations généreuses, et la rend capable du bien?

Ne parlons donc plus d'une création faite pour l'agrément des yeux, c'est prendre l'apparence pour l'essentiel, c'est confondre avec un ébranlement des sens, le plaisir ineffable de l'âme qu'asite la vue de la beauté.

Ainsi, l'immense profusion de la Nature n'est pas destinée à notre amusement; elle tend plus haut : plus grande qu'il ne faut pour la vie et le bien-être du corps, plus grande qu'il ne faut aussi pour exercer notre courage, elle sert à le fortifier en soulevant l'âme vers l'infini. De là on peut soutenir encore que l'homme est centre de la création. Examinons cette prétention nouvelle.

Avant nous, sur la terre que nous habitons, il s'est passé des scènes magnifiques, sans témoin, comme elles sont sans retour. Sur ce même sol d'autres êtres nous ont précédés que nous n'avons point connus : un petit nombre a été retrouvé par la science, la meilleure partie est à jamais perdue pour nous; et encore ce que nous savons de ces événements antiques date d'hier. En vérité, il est difficile de croire que ces grands mouvements se soient accomplis en notre honneur et que ce spectacle ait été destiné à un spectateur absent. Mais a ce moment même combien de

ll/l nU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.

choses nous échappent ! Le regard le plus perçant ne découvre du ciel que la prerîiière apparence ; sous la lunette des astronomes, des astres auparavant invisibles étincellent; dans les espaces vides de la voûte céleste des étoiles innombrables se pressent, des abîmes se creusent tout pleins de globes de feu; leur multitude confond la vue, leur distance lasse le calcul. Derrière eux nous soupçonnons d'autres astres, d'autres abîmes pareillement peuplés, qui échappent à nos sens et à nos instruments trop grossiers. Dans ces mondes combien de phénomènes que nous ne connaissons point etxjue nous ne connaîtrons jamais! Car eux aussi, comme la terre, sont sous l'empire du mouvement, de la naissance et de la mort : on les voit s'illuminer, changer de couleur, s'éteindre, dévorés par de terribles incendies. 11 n'est pas besoin de s'enfoncer si avant ni dans le temps ni dans l'espace pour nous convaincre d'ignorance. A cette heure même, dans ce petit coin de l'espace» quelle foule d'objets se dérobe à notre vue! Connaissons-nous les éléments que renferme notre globe, la composition des couches qui avoisi nent ou forment son noyau? Connaissons-nous toutes les espèces vivantes que contient le fond des mers? Et enfin, tout autour de nous, dans l'air que nous respirons, dans l'eau que nous buvons, dans les aliments que nous mangeons

n'y a-t-il pas tout un monde d'êtres imperceptibles qui s'agitent, sans que rien nous avertisse de leur présence, et dans ces êtres une organisation trop délicate pour nos prises?

En vérité, tous ces êtres, tous ces faits existent-ils pour être vus de nous qui ne les voyons pas? Et certainement, pour le plus grand nombre , on n'aura pas le recours de prétendre qu'ils nous apportent, à notre insu, quelque autre profit.

Quoique cette cause semble perdue , elle ne l'est point : en effet, le spectacle de la création n'est pas assez grand si nous pouvons l'embrasser tout entier ; il faut pour qu'il produise sur nos sens une impression profonde, qu'il dépasse notre vue, qu'il confonde notre imagination, et qu'on puisse dire avec Pascal : « Nous avons beau enfler » nos conceptions jusqu'à l'infini, nous n'enfan- » tons que des atomes au prix de la réalité des » choses. »

Ce n'est pas seulement la richesse de la création qui nous étonne, nous ravit et nous éclaire; cette richesse, tout immense qu'elle est, couvre une sagesse qui ne lui cède point, et nous émeut avec la même puissance. La beauté du ciel et de la terre transporte l'homme le plus ignorant; il suffit qu'il ait des yeux pour voir; mais l'étude découvre derrière cette beauté de la figure, une

beauté invisible non moins merveilleuse, l'ordre supérieur qui préside à chacune des existences, et à leur concert.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est la proportion des moyens avec la fin. Quand il s'agit de l'ensemble du monde elle n'est pas sensible : on ne s'accorde pas, en effet, sur la destinée de l'univers ; et les moyens qui y contribuent sont innombrables, épars, souvent cachés; mais il n'est plus permis d'en douter, quand on observe un tout médiocre et isolé, le corps humain par exemple. Là le but est hors de controverse, et les organes y concourent manifestement. C'est un sujet d'étude et d'admiration inépuisable que la justesse des mesures que Dieu a prises pour arriver aux résultats voulus; que l'aptitude du poumon pour respirer, de l'estomac et des intestins pour digérer, des vaisseaux pour la circulation du sang, etc. ; et enfin de l'organisme entier pour l'entretien de la vie.

Je suppose qu'on ait connu chaque être vivant en particulier, et qu'on soit arrivé de toutes parts à la même conclusion, toute la sagesse de Dieu nous est-elle révélée? Non; aussitôt que rassemblant ces êtres, tout à l'heure envisagés séparément, je lçs compare, quelque chose de nouveau m'apparaît. A prendre leur extérieur, souvent on dirait qu'ils n'ont rien de commun, mais en les

disséquant, il arrive qu'ils ont des ressemblances frappantes. Vous voyez cette multitude d espèces; eh bien, quelques organes font les frais d'une si prodigieuse diversilé. Ici ils sont rassemblés, là quelques-uns seulement se retrouvent; ici ils se présentent dans leur plus grande complication; ailleurs ils ont perdu quelque pièce, une ou plusieurs, celle-ci ou celle-là; ou bien la disposition des organes varie : celui qui était dessus passe au dessous, celui qui était à la surface s'enfonce dans l'intérieur. Voilà sans doute une vue nouvelle de la sagesse divine : on nous avait bien parlé de la sûreté des moyens pour atteindre le but ; mais on ne nous avait rien dit de l'économie des moyens eux-mêmes, économie merveilleuse qui fait beaucoup avec peu, égale par la simplicité des voies la grandeur des résultats.

Examinez, non plus les organes, mais les matériaux dont ils sont composés, et comparez ces matériaux avec ceux que nous livre la Nature inorganique, vous retirerez de cet examen un pareil enseignement. Tandis que tous les corps de la Nature semblent, par la différence de leurs caractères, étrangers les uns autres, la science réduit cette immense variété à quelques éléments simples, d'où le reste sort par combinaison; et encore n'est-elle pas satisfaite de cette réduction merveilleuse ; elle travaille sans cesse à l'aug-

menter, toute fière quand elle a fait passer quelque corps réputé simple dans la classe des corps composés. De quelle admiration n'est-on pas frappé quand on considère ce bel ordre qui veut que de si peu de matériaux soit produite une œuvre si variée; que tant de richesse s'allie avec tant d'épargne; que quelques éléments, par l'artifice de leurs combinaisons, donnent tour à tour un corps brut, une plante, un animal; que la» même substance sans aucun mélange, soit successivement le vil charbon et le précieux diamant !

Comme la chimie, laphysique, pour son compte, travaille constamment à restreindre le nombre des agents qu'elle observe, elle appelle le jour où l'électricité, le magnétisme, la chaleur, la lumière seront identifiés, où à la place de causes distinctes, on ne comptera plus que des effets divers d'une cause unique.

Passez des êtres aux phénomènes, que trouvezvous? Quand l'astronome, par exemple, pénètre dans les profondeurs de l'espace, qu'apprend-il, et quelles découvertes nous transmet-il ensuite? Pourquoi Kepler est-il un grand homme? C'est qu il a rangé un multitude de mouvements sous trois lois. Et pourquoi Newton est-il plus grand encore? C'est qu'il a réduit ces trois lois ellesmêmes à une seule. Ce qui nous confond à la fois et nous enchante, c'est de trouver la foule incal-

culable des phénomènes célestes réduite à une sévère unité, c'est de voir cette unité, sans se départir d'elle-même, engendrer la variété infinie.

Enfin , qu'est-ce que les systèmes philosophiques, politiques, etc. ; et qu'est-ce qui en fait la beauté, sinon la forte dépendance de vérités nombreuses vis à-vis d'une seule vérité?

Ainsi, la vie des sciences consiste en un double mouvement : elles cherchent des êtres, des agents, des causes, des faits nouveaux, et, aussitôt qu'ils sont découverts, elles s'empressent de mettre l'ordre dans leur richesse ; tour à tour elles l'augmentent et la réduisent avec une pareille ardeur.

Cessons-nous d'observer la création divine pour observer les créations humaines, nous les estimons par le même endroit. En quoi, par exemple, notre alphabet est-il supérieur à l'alphabet chinois? En quoi notre numération est-elle supérieure à la numération des Romains? Et nos machines, en quoi consiste leur perfectionnement? C'est ici et là le même caractère qui donne aux inventions leur prix : la simplicité extrême unie à l'extrême fécondité , simplicité extrême des voies, fécondité des résultats.

Toute notre science consiste donc à découvrir ce caractère dans les œuvres de Dieu, et toute notre industrie consiste à le reproduire dans nos œuvres; par conséquent on ne saurait le con-

fondre avec une pure imagination, et nous pouvons affirmer, sans crainte de démenti, que tel est l'ordre de la Nature. Ainsi, Dieu ne se contente pas d'atteindre un but, il veut l'atteindre encore d'une façon digne de lui: il ne lui suffit pas que les moyens soient assurés, il les veut sages; et la marque de sa sagesse c'est, dans la création des êtres, l'économie de ces moyens mêmes unie à la multitude des ouvrages.

Voilà le spectacle que donne la science ; et ce n'est point un spectacle stérile : il est impossible de contempler ce bel ordre, cette parfaite sagesse, sans être ému, sans que notre âme s'élève vers l'auteur de ces merveilles, sans qu'à cette approche nos sentiments s'épurent, et notre volonté se fortifie dans la pratique du bien.

Rien de ce qui existe dans l'univers ne nous est donc indifférent ; tout concourt à l'accomplissement de notre destinée, et nous pouvons accorder que le monde serait toujours le même, soit que Dieu ait eu le dessein unique de servir l'homme, soit qu'il ait eu le dessein de se manifester dans la multitude et l'ordre des existences. Mais une fois cette concession faite, il reste à savoir quel est celui de ces deux desseins qui devance l'autre, laquelle de ces deux sagesses domine l'autre, celle qui se propose un but par-

tieulier et l'atteint sûrement, ou celle qui veut se révéler d'une façon souveraine dans la variété et l'unité de ses créations.

Supposons que la seconde soit subordonnée à la première, et considérons ce qui suivra.

Quand on dit que tout a été fait pour l'homme, entend-on par l'homme l'être double que nous sommes, composé d'un corps et d'une âme, une observation naturelle se présente. Qu'est-ce que ce corps dont on nous parle? C'est bien celui que le physicien, que le chimiste, que le mécanicien, que le physiologiste étudient et admirent; c'est bien cette organisation riche où se rencontrent les trois règnes de la Nature, et où le règne animal atteint sa perfection. Or, vous dites que Dieu composera le monde physique en vue de ce corps ; il inventera donc des lois qui fassent concourir les phénomènes au bien-être de ce corps ; elles lui seront appropriées, elles seront adaptées à cet objet particulier, elles seront postérieures et subordonnées à l'existence de cet être. Mais n'avons-nous pas parlé tout à l'heure d'une riche organisation, d'un être qui se forme d'éléments matériels combinés en des façons très-diverses, où il y a des parties en repos, d'autres en mouvement , des solides que des leviers ébranlent, des liquides que le poids, la chaleur, l'attrait des parois, la pression agitent. Ce qui se passe là,

c'est précisément ce qui se passe au dehors. Ne vous en tenez pas à cette analogie des phénomènes : observez leur marche. Les savants sont appelés tour à tour ; sans doute ils nous diront qu'il y a une science du corps humain, et une science de la Nature ? Point ; il n'y a qu'une seule science qui embrasse tous les êtres physiques, parce qu'il y a une seule loi pour les mêmes circonstances ; parce que les leviers humains tombent sous la mécanique universelle; et les combinaisons humaines appartiennent à la chimie générale; et les mouvements des humeurs à la même physique qui calcule les mouvements des astres et des mers ; enfin, parce que la vie marche dans l'homme comme dans l'univers entier.

Ce n'est pas tout. Quand Dieu conçoit l'homme, il le conçoit avec des conditions d'existence , comme ne pouvant naître que dans des circonstances précises : il lui impose la loi de ne paraître que dans une Nature propre à le recevoir; or, celte loi qui ajourne l'avènement de l'homme sur le globe, et l'y amène sans retard au jour fixé, cette loi y amènera toutes les créatures possibles en leur temps et en leur lieu . Ainsi , comme la science des éléments et des lois du corps humain emporte la science des éléments et des lois des autres corps, de même la science du décret qui lixe l'heure de sa naissance, emporte la science du décret qui

fixera l'heure de la naissance des autres espèces qui passeront sur la terre. Que veut-on de plus et que reste-t-il à l'aire? On accordera sans doute que lorsque Dieu applique une loi, il la connaît et qu'il en sait les suites. Supposer qu'il conçoit d'abord l'homme avec certaines lois, et qu'après cette opération il en commence une nouvelle, consistant à inventer un monde qui cadre à ce premier dessein, c'est supposer qu'il ignore que le problème est déjà résolu.

Dites-vous que c'est à l'homme spirituel tout seul que Dieu a adapté le reste du monde et notre corps lui-même ; d'abord , avec lui sont donnés les éléments et les lois du monde spirituel tout entier que renferme la Nature. Ensuite, par l'homme, vous n'entendez pas sans doute un seul homme, mais l'humanité, l'espèce distribuée dans le temps par générations. Et voilà , jusque dans cette idée , d'où l'on excluait toute notion de matière, l'idée du corps humain, et l'univers à sa suite.

Ainsi, soit que l'on considère comme étant du premier dessein de Dieu l'homme tout entier, ou le corps seul, ou l'âme seulement, on arrive au même résultat : on est forcé d'avouer que cet homme et le monde proviennent au même titre d'un même décret, font également partie d'un même plan, et, quels que soient d'ailleurs leurs

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rapports particuliers, ont un même rapport avec l'ensemble de l'univers, et avec la pensée divine, mère des choses.

Ce n'est pas assez d'avoir rencontré dans l'homme les éléments et les lois qui se rencontreront dans l'univers ; remontez jusqu'à l'intelligence divine, observez ses démarches, quand elle forme ce premier être, elle est ici ce qu'elle sera plus lard quand elle formera l'univers : c'est cette même fécondité unie à cette même simplicité, soit que vous examiniez le corps humain et que vous vous étonniez du nombre infini de phénomènes que produit un agent unique, la vie, et des métamorphoses que subissent quelques éléments, ou que vous restiez émerveillés devant la richesse bien autrement admirable de l'esprit humain, devant ce monde des pensées et des volontés qui grandit à chaque heure, et que vous comptiez à votre aise les secrets ressorts d'où partent tant de mouvements.

Or, la sagesse qui multiplie ainsi les phénomènes, se contentera-t-elle de produire un seul être ? Oui, selon une certaine opinion. Mais voyezla donc à l'œuvre, quand, après avoir résolu de former l'homme, elle forme le reste de l'univers ; elle diffère étrangement d'elle-même. Là, c'est assez pour la perfection divine qu'un être unique soit formé; ici, elle répand l'existence et la vie à

profusion , ne consultant rien qu'elle-même, ne considérant que ce qu'elle se doit, ne songeant qu'à se produire dans tout son éclat. Admettezvous que le nombre des êtres pourrait être plus grand, ou que la simplicité des moyens pourrait être mieux entendue, aussitôt la création se dégrade, la perfection de Dieu s'éclipse, et au-dessus de ce monde admirable encore, la raison conçoit un monde nouveau plus digne à la fois et de sa contemplation et du suprême artisan. Or, nous expliquerait-on pourquoi dans ces deux instants divers où Dieu crée, ii agit si diversement, si contrairement, d'abord se contentant de produire un seul être, puis donnant la vie à une mu! titude de formesinnombrables, épuisant toutes les combinaisons des organes, des couleurs et des ligures, eic. D'où vient cette sagesse nouvelle dans un être qui ne reçoit en lui rien de nouveau? Est-ce qu'il n'agissait pas toujours avec toute sa perfection? ou plutôt ne voit-on pas que la même vertu par laquelle il crée toutes les natures autres que l'homme, il l'apporte aussi dans la création de l'homme lui-même ; qu'il ne la trouve ni ne la perd, et qu'ainsi, au même moment où il conçoit l'homme, il conçoit toutes choses avec lui, et ces choses et l'homme ensemble, dans leur rapport avec ses propres attributs, avec sa puissance et sa sagesse qui appellent l'existence mobile de la

Nature, et ne brillent de tout leur éclat que dans l'extrême diversité des créations, et l'extrême unité qui les régit.

Ne parlons donc plus d'un premier dessein par lequel Dieu crée l'homme, d'un dessein ultérieur par lequel il crée les exislences nécessaires à celle-là. Ne tenons plus des discours qui ne conviennent pas à la dignité de l'être que nous voulons honorer, et envisageons les choses plus largement, plus sainement. Lorsque vous croyez me donner l'homme seul, avec lui, du même coup, vous me donnez la Nature entière : elle est là dans ce petit espace, comme elle sera plus tard dans l'étendue. Pour inventer l'homme, il faut d'abord avoir inventé le monde, ou pour parler plus exactement, ils sont contemporains dans l'intelligence de Dieu , parties Inséparables d'un même dessein, manifestations diverses, mais harmonieuses de la sagesse qui unit en même temps qu'elle conçoit et qu'elle crée, parce qu'elle agit toujours tout entière, qu'elle ne varie point, et qu'elle ne s'ignore jamais. Non , l'observation l'atteste, le Créateur n'a pas prétendu agir en ami de l'homme, mais Dieu, agir en Dieu. Or, agir en Dieu, c'est procéder avec sagesse, c'est imprimer à son œuvre le double caractère de la simplicité et de la fécondité; c'est aussi ne les borner pas arbitrairement, car elles ne valent

que par leur opposition : la simplicité des voies ne ressort guère dans une création médiocre, se relève à mesure que le monde se peuple, et éclate dans la profusion infinie; la multitude à son tour, si elle n'est réglée, produite par des voies simples, trahit dans son au leur une sagesse plus ou moins pauvre, et la profusion n'est plus que confusion. Qui ne voit que de ces deux plans, l'un qui s'applique à noire seule destinée, l'autre qui embrasse une foule innombrable de destinées diverses, l'un est plus large que l'autre, le comprend et le dépasse; et qu'il est contre toute logique de subordonner le second au premier, d'enfermer le contenant dans le contenu? Dans les deux il y a ceci de commun, que l'humanité est amenée à sa fin ; mais que les démarches sont différentes! Ici Dieu se propose ce seul but, et invente des moyens sûrs qu'il y adapte : opération peu merveilleuse ; là il conçoit, il décrète l'existence de tous les êtres possibles, chacun avec sa destinée propre, il vise à des fins sans nombre; et telle est la sagesse de son dessein, que dans une complication si grande, il règne un ordre irréprochable. Chaque être a son jour; et quand ce jour arrive, c'est que tout est préparé pour le recevoir : il naît dans un monde ami, dont les hôtes se prêtent à ses nécessités et à ses plaisirs. Un peu plus tôt, un plus tard, un

128 DtT SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.

peu plus loin, ce séjour n'aurait pour lui que des rigueurs ; mais l'être qui l'y a envoyé ne se trompe ni de date ni de latitude : il dispose tout en son temps et en son lieu. Ainsi, nulle créature n'est fourvoyée dans l'univers; sa place y est arrêtée à l'avance, elle y trouve le vivre : et le nécessaire, et les douceurs de la vie. Mais il ne suffit pas que les êtres particuliers soient traités favorablement, il faut aussi que l'ensemble marche, que sur un terrain étroit les espèces ne se multiplient pas sans mesure ; Dieu y a pourvu : au milieu des phénomènes et des êtres amis qui travaillent pour un seul, il a introduit l'ennemi qui travaille pour la communauié. Ainsi, par une loi admirable, dans chacun des moments infinis de la création, on rencontre un univers en petit, un tout complet, qui se suffit à lui-même; chaque espèce a ses auxiliaires et son contrepoids.

C'est encore trop peu de cette harmonie pour un ouvrier tel que Dieu. Je vois bien ici des êtres qui vivent , mais l'univers ne vit pas. 11 vivra, soyez-en sûr. Ou bien la durée s'écoule, et par des atteintes insensibles elle mine la création existante, comblant les vides qui se font, renouvelant aujourd'hui une partie, demain une autre, si bien qu'à un moment toute une population étrangère tient la place de la population éteinte, ou bien quelque catastrophe soudaine engloutit

tout, change le sol et le ciel; et ensuite sur ce sol et sous ce ciel nouveaux surviennent des êtres nouveaux , qui naissent aux mêmes conditions que leurs prédécesseurs. Ainsi, comme à une époque déterminée, les individus paraissent et disparaissent, pour que chacune des races et leur ensemble subsistent, demême, à traverslessiècles, les races, tour à tour présentes et disparues, entretiennent la vie universelle, qui , comme toute vie, se nourrit de morts.

Dites, si vous vouiez, que parmi ces êtres qui peuplent le monde , il en est un supérieur aux autres par la hauteur de sa destinée, par la richesse de ses facultés, vous ne soutenez rien que de fort raisonnable; il est visible que toutes les créatures ne peuvent être de même rang. Dites encore que cette créature supérieure à toutes celles que vous connaissez est l'homme ; cette proposition n'est par seulement très-soutenable, elle est encore rigoureusement vraie. Quoi qu'en dise Voltaire, l'homme est roi du lion qui le déchire: roi par l'intelligence , roi par la force invincible que cette intelligence met entre ses mains, roi en dépit d'une surprise; mais parce qu'il est roi, ce n'est point une raison pour se faire centre.

Si le Cid, si Andromaque revivaient pour se voir représentés par Corneille et Racine, en considérant le beau rôle qu'ils jouent, leur éclat do-

minant celui des autres personnages, la prédilection du poëte concentrée sur eux-mêmes, ils diraient sans doute que Corneille, que Racine a eu l'intention d'élever un monument à leur gloire ; qu'ils ont été le but de son travail; qu'ils sont le centre de la pièce; que chaque personnage qui concourt à l'action n'est amené sur la scène que dans leur propre intérêt. Mais il faudrait expliquer pourquoi la pensée du poëte s'est reposée sur eux plutôt que sur tout autre, et s'est arrêtée à tel événement de leur vie plutôt qu'aux mille événements parmi lesquels elle s'est écoulée. A-t-il voulu aussi élever un monument à la gloire de Phèdre, d'Athalie et de Rodogune? La vérité est que l'auteur tragique ne travaille pas pour tel ou tel des personnages qu'il représente; son but est de faire une belle œuvre, de réaliser le beau dont la vue l'enflamme, de traduire dans le langage des hommes l'invisible idéal. S'il ranime le Cid, vengeant l'honneur de son père malgré son amour pour Chimène; Andromaque, défendant son fils ; Phèdre, combattue entre le devoir et une passion insensée, c'est que ces luttes sont un spectacle sublime, c'est que les orages de l'âme, comme les orages de la matière, nous dévoilent l'infini. Les peindre vivement, avec vérité et grandeur, tel est l'unique dessein du poëte ; les personnages ne sont que des instru-

ments. Ici ils se couvrent de gloire, ailleurs de mépris ou de honte; peu importe, pourvu que l'action soit imposante; tout est là. Les uns sont sur le premier plan, les autres en arrière, ceuxci et ceux-là disposés également pour l'effet, en vue de l'ensemble; ils paraissent sur la scène tour à tour, puis s'en vont ; et ce qui les amène et les chasse, c'est le besoin de l'action qui, à travers toutes ces démarches, fait son chemin.

N'est-ce pas une juste image de la création? Dans cette pièce immense l'homme joue, si l'on veut, le premier rôle; mais lorsque Dieu produit ce personnage, quel est son but? Cette conception lui plaît, soit; mais encore pourquoi lui plaîtelle? qu'y trouve-t-il qui mérite cette complaisance? Ce n'est point un caprice: il n'en connaît pas ; c'est donc un acte raisonnable, et sa sagesse est ici intéressée. 11 a créé parce que cette sagesse le portait à créer; le regard fixé sur la beauté absolue, seul objet digne de sa contemplation et de son amour, il a résolu de la répandre, et il a formé le monde, où elle resplendit, même à nos faibles yeux, à travers les ombres de la matière.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas la beauté immobile, c'est la beauté en mouvement; la création n'est point une statue, c'est un drame. Les corps inertes forment la scène, immense, magnifiquement décorée, d une éternelle splendeur ;

nous tous, esprits, animaux et plantes, formes infiniment variées dans un même moment, incessamment renouvelées dans la succession, nous en sommes les personnages. Nous paraissons quand l'action nous réclame; après, nous disparaissons ; nous sommes au bout de notre rôle, et on n'a plus que faire de nous. Quel spectacle imposant ! Mais si un sujet si sérieux soutirait d'être égayé, quel amusant spectacle, quand on voit quelqu'un de ces acteurs qui ont un mot à prononcer dans toute la pièce, s'imaginer que le théâtre a été fait pour lui, a été orné pour lui, qu'il est demeuré vide jusqu'à lui, qu'il sera détruit après lui, considère ses compagnons qui sont en scène avec lui, et se persuadé qu'ils sont là pour lui, pour son divertissement, se donne l'attitude et les airs d'un spectateur, tient en singulier mépris ces pauvres acteurs destinés à ses plaisirs, se permet parfois de trouver qu'ils jouent mal, ou même de juger la pièce assez froide ! Ah ! cette pensée ne me récrée pas , elle me fait peur : il y a tant d'ironie dans l'invention de ce personnage, que je ne sais plus comment concilier un tel ridicule de son rôle imaginaire avec la gravité de son rôle réel, et que je me prends à craindre qu'il ne soit fait à son tour pour l'amusement d'un Dieu moqueur.

Si je ne me trompe, Terreur qui séduit ainsi les hommes vient de deux causes : la vanité et l'illusion des sens.

Descartes écrivait d'Amsterdam à Balzac, et lui vantait les douceurs de son existence1. « Je me » vais promener tous les jours parmi la confusion » d'un grand peuple, avec autant de liberté et de » repos que vous sauriez faire dans vos allées; » et je n'y considère pas autrement les hommes » que j'y vois que je ferais les arbres qui se ren- » contrent en vos forêts, ou les moineaux qui y » paissent ; le bruit même de leur tracas n'inter- » rompt pas plus mes rêveries que ferait celui de » quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois ré- » flexion sur leurs actions, j'en reçois le même )) plaisir que vous feriez de voir les paysans qui » cultivent vos campagnes; car je vois que tout » leur travail sert à embellir le lieu de ma de- » meure et à faire que je n'y manque d'aucune » chose. Que s'il y a du plaisir à voir croître les » fruits en vos vergers et à y être dans l'abon- » dance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en » ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux » qui nous apportent abondamment tout ce que » produisent les Indes et tout ce qu'il y a de rare » en Europe? » Ce que Descartes disait par plai-

» Lettre Cil du tome i.

sauterie, nous le disons naïvement : on déclare l'humanité centre de la création, et on se substitue à l'humanité. 11 semble, à nous entendre, que Dieu ne doive avoir souci que de nous, et qu'il doive à chaque instant régler Tordre du monde sur nos intérêts, sur nos humeurs. Poursuivonsnous quelque important projet, il faut qu'il marche devant nous pour écarter les obstacles et nous frayer la route; formons-nous quelque partie de plaisir, il faut qu'il nous mesure le soleil et la fraîcheur; au jeu, il ne saurait nous refuser la chance; si quelqu'un de ces biens que nous réclamons vient à nous faire défaut, nous pensons que nous sommes frustrés, et pour peu que la fortune nous soit défavorable, nous nous imaginons que la Providence nous prend à partie, qu'elle nous a choisi entre tous pour objet de ses rigueurs, tant est vif et extrême le sentiment de notre importance ici -bas.

Comme si ce n'était pas assez de la vanité pour nous induire en erreur, l'illusion des sens conspire avec elle. Quand on jette les yeux sur le monde physique, la terre semble immobile au centre de la sphère céleste qui tourne : il est naturel d'en conclure son excellence entre les astres ; comme, d'un autre côté, l'excellence de l'humanité entre les races terrestres est visible , et qu'enfin on est porté à croire que l'inférieur

est fait pour le supérieur, voici comment on raisonne : la terre est le centre de l'univers, et l'humanité est le centre de la terre, donc l'humanité est centre de l'univers.

L'une de ces erreurs a disparu, chassée par les progrès de la science ; le monde physique a été mieux observé, ses lois mieux reconnues, la terre dépossédée de son privilège, et déportée, avec la foule, dans un coin de l'espace. Les astronomes nous ont, il est vrai, ravi la place d'honneur; mais, prâce à eux, nous ne sommes plus à l'étroit dans l'univers ; ses barrières sont abattues, et il révèle à nos regards confondus les innombrables sociétés des astres, leurs apparences variées, leur police prudente; et au centre de tous ses mouvements la loi unique qui les règle et organise cet immense concert.

L'autre erreur vit encore ; espérons qu elle périra à son tour.

Ainsi donc, si les mots conservent leur valeur, si on appelle centre ce à quoi d'autres choses se rapportent, et centre de l'univers ce à quoi se rapporte l'univers, il y a en etfet un centre de la création, c'est la beauté éternelle, la parfaite sagesse, c'est Dieu même.

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