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CHAPITRE IX

Des lois naturelles. — Superstition.

Les corps tombent ; la force par laquelle ils s'attirent les uns les autres est une cause seconde ; la chaleur, le froid, la pluie ont aussi leur cause, qui est l'inclinaison plus ou moins grande des rayons solaires, leur présence ou leur absence plus ou moins longue, et la résolution des vapeurs de l'air; éclipses, tempêtes, naissance des animaux et des plantes, enfin tout ce qui arrive dans la nature a sa cause, est produit par quelque mouvement antérieur. De même que les nuits, les jours, les saisons, tout enfin dans le monde matériel a son origine dans quelque fait physique, de même , dans le monde invisible, joie, douleur, amour, haine, ennui, occupent notre âme ensuite de quelque événement qui en est dit la cause.

Comme chaque fait a sa cause, toutes ces causes aussi agissent régulièrement , produisent les mêmes effets dans les mêmes circonstances. Ainsi, tous les corps, en vertu de l'attraction, tombent dans le vide avec la même vitesse ; et dans l'air et dans le vide, cette vitesse croît en proportion

du carré des temps. Ce sont là des lois. Savoir quelles causes produisent certains effets, et saisir l'uniformité de leur action, c'est connaître la Nature. Et ce qui contrarie cet ordre est un miracle.

Les trois jeunes hommes de la Bible demeurent vivants dans une fournaise ardente ; le feu a perdu sa vertu ; il devrait tuer ces jeunes hommes, il ne le fait pas. Quand une cause naturelle perd ainsi son énergie sans l'intervention de quelque autre agent naturel ayant pouvoir à cet effet, on appelle cette suspension un miracle.

Un malade est guéri par un attouchement ou par la parole. Ici encore il s'opère un miracle, car un certain effet est obtenu par une cause qui, selon le cours de la Nature, n'a pas cette puissance.

On sait l'histoire de la pèche miraculeuse, et de la fureur d'Assuérus s'apaisant devant Esther. Ce qui constitue dans les deux cas le miracle, c'est qu'une cause possédant une vertu à un certain degré, cette vertu est amplifiée ou amoindrie.

Tantôt c'est l'essence d'une cause qui varie, tantôt son mode d'action ; là c'est son pouvoir qui est atteint : elle perd celui qu'elle possédait, ou en acquiert un qu'elle ne possédait pas ; ici c'est l'intensité de ce pouvoir qui est changée, soit qu'elle augmente ou qu'elle diminue. Dans toutes ces occasions il y a un miracle.

Et il est bien entendu qu'aucune autre force naturelle n'est intervenue avec la propriété d'opérer ce changement, qu'il n'est l'effet d'aucune loi , que le cours de la Nature est réellement altéré.

Une facilité indiscrète à croire que les lois naturelles sont violées constitue la crédulité. Et si au lieu de croire simplement, on passe outre, et qu'on pratique sa crédulité; si, voyant partout l'intervention extraordinaire de Pieu, on règle sa conduite là-dessus; si encore on prétend, par des opérations qui ne sauraient avoir cette efficace, obtenir de Dieu qu'il change à tout instant, pour nous complaire, le cours de la Nature, cela c'est la superstition. Le Romain qui, pour avoir vu un serpent traverser son chemin, ou parce qu'un hibou avait crié à sa gauche, ou parce que son pied avait bronché en sortant, rentrait chez lui, était superstitieux comme nous quand nous évitons les maux qu'apportent avec eux le vendredi et le nombre treize. Nous sommes aussi superstitieux quand nous nous imaginons, par la vaine pratique, comme disent les théologiens, assurer notre contentement sur terre et notre éternelle félicité.

La superstition est donc opposée à la vraie science et à la vraie religion : elle crée dans la Nature une autre Nature, et à la place de Dieu elle reconnaît un autre Dieu.

Eh quoi ! la Providence a-t-elle porlé d'inutiles décrets qunnd elle a lié les phénomènes par des lois» et ne les a-t-elle faites, ces lois, que pour les violer? L'expérience ne laisse aucun doute : le monde physique est évidemment gouverné par des lois; et sans parler des savants, de ceux qui les écoutent ou les lisent, le paysan qui n'entend rien aux solstices et aux équinoxes, confie le grain à la terre, certain qu'il y germera pendant l'hiver, et qu'à l'automne prochain il fera la moisson; il taille la vigne, sûr qu'au printemps la sève montera ; et chaque année il dispose tout pour les vendanges futures. Le matelot qui ne connaît ni Newton, ni la Place, détermine les heures du jour et de la nuit par la position du soleil, de la lune ou des étoiles. Nous tous, chaque soir, nous nous endormons avec des projets pour le lendemain, comptant que le même soleil éclairera le même ordre de la Nature; si nous marchons, si nous prenons des aliments, si nous faisons effort pour remuer nos membres, c'est tou-» ours que nous croyons à la stabilité des lois; enfin il n'y a pas un seul de nos mouvements qui ne soit un acte de foi dans leur permanence.

Dans le monde de 1 esprit, elles sont moins manifestes , et cependant, pour peu qu'on réfléchisse, ne les découvre-t-on pas? L'art de conduire les hommes, qu'on soit homme d'état, di-

recteur de consciences, instituteur de la jeunesse, et l'art de se conduire parmi les hommes, et l'art de se gouverner soi-même, ne supposent-ils pas qu'il y a dans 1 âme, comme dans la matière, une certaine suite des événements, conduite par des règles fixes, qu'il y a en un mot une nature humaine, cette nature qu'observent les logiciens et les moralistes, et que mettent en scène les poètes et les romanciers?

Certes, il fallait que cette vérité fût bien frappante pour que l'auteur du Discours sur V histoire universelle, après avoir fait intervenir Dieu si souvent dans les affaires humaines, rendît témoignage à ces lois : « Ce même Dieu, dit-il ', qui a » fait l'enchaînement de l'univers, et qui, tout- » puissant par lui-même, a voulu, pour établir » l'ordre, que les parties d'un si grand tout dé- » pendissent les unes des autres ; ce même Dieu » a voulu aussi que le cours des choses humaines » eût sa suite et ses proportions : je veux dire » que les hommes et les nations ont eu des quart lités proportionnées à l'élévation à laquelle ils « étaient destinés; et qu'à la réserve de certains » corps extraordinaires où Dieu voulait que sa » main parût toute seule, il n'est point arrivé de » grand changement qui n'ait eu ses causes dans » les siècles précédents. »

1 Histoire universelle, partie III, chap. n.

En reconnaissant le fait, Bossuet a seulement indiqué la cause. Fénelon la met à découvert l : « Le » mouvement des astres, dira-t-on, estréglé par des » lois immuables. Je suppose le fait; mais c'est ce » fait même qui prouve ce que je veux établir. Qui » est-ce qui a donné à toute la Nature des lois » tout ensemble si constantes et si salutaires, des » lois si simples, qu'on est tenté de croire qu'elles » s'établissent d'elles-mêmes, et si fécondes en » effets utiles, qu'on ne peut s'empêcher d'y re- » connaître un art merveilleux? D'où nous vient » la conduite de cette machine universelle qui » travaille sans cesse pour nous sans que nous » y pensions? A qui attribuons-nous l'assemblage )) de tant de ressorts si profonds et si bien con- » certes, et de tous ces corps grands et petits, » visibles et invisibles, qui conspirent également » pour nous servir? Le moindre atome de cette » machine qui viendrait à se déranger démonte- » rait toute la Nature. Les ressorts d'une montre » ne sont point liés avec tant d'industrie et de » justesse. Quel est donc ce dessein si étendu, « si suivi, si beau, si bienfaisant? La nécessité » de ces lois, loin de m' empêcher d'en chercher » l'auteur, ne fait qu'augmenter ma curiosité et » mon admiration. Il fallait qu'une main égale- » ment industrieuse et puissante mît dans son

1 De l'Existence de Dieu, première partie, chap, u.

)) ouvrage un ordre également simple et fécond, » constant et utile. Je ne crains donc pas de dire » avec l'Ecriture que chaque étoile se hâte daller » où le Seigneur l'envoie, et que quand il parle, » elles répondent avec tremblement : Nous voici : » Âdsumus \ »

Voilà, dans un beau langage, une juste idée de la sagesse souveraine. C'est qu'en effet, pour mériter ce nom de sage, il ne suffit pas de concevoir un ordre magnifique, il faut encore le maintenir; l'étendue de l'intelligence ne remplace pas la constance de la volonté; et ce sera toujours une triste politique que la politique des coups d'état.

Quoi! diront certainement les défenseurs de la superstition, vous prétendez limiter la puissance de Dieu? Qui vous a appris que cette puissance va jusqu'à un certain point qu'il vous plaît de marquer, et ne saurait s'étendre au delà? Quand vous étudiez la Nature, à chaque instant vous êtes déconcerté par quelque merveille; votre imagination, avec toute sa richesse, n'a rien soupçonné qui approchât de celte grandeur ou de cette délicatesse; toute découverte vous confond; le nombre des questions que vous sondez en vain est incalculable, comme aussi le nombre de questions que vous n'avez pas devinées, et c'est vous qui vous

1 Baruch, m, 35.

permettez de circonscrire le pouvoir de Dieu, de lui faire sa part ! Après ce raisonnement viennent les faits avec les preuves à l'appui; et l'incrédule est humilié et convaincu.

A cela on répond : Exaltez tant qu'il vous plaira la puissance de Dieu, nous n'avons garde de vous contredire : cette force infinie est au-dessus des discussions; mais quand vous vous serez étendu à votre gré sur cette vérité incontestable, vous n'aurez rien gagné sur nous. De ce que Dieu peut tout faire, il ne s'ensuit pas qu'il fasse en effet tout ce que votre imagination en travail invente; il ne manifeste pas sa vertu en produisant indifféremment les contraires: il choisit, il exclut, suivant le dessein que conçoit sa sagesse. Lors donc que, pour prouver un fait, on a dit que Dieu est tout-puissant, on n'a rien dit encore ; il reste a prouver qu'il lui a convenu d'appliquer son énergie à cet usage particulier; et ici les plus beaux raisonnements sur l'omnipotence sont sans force. 11 faut considérer si le fait qu'on propose n'est pas en opposition directe avec la sagesse souveraine; puis, de ces hauteurs, destendre à l'humble examen des faits. Or, cet examen n'est pas arbitraire; il est soumis à des règles sévères, aux règles de la critique historique; et si l'on veut voir des exemples de merveilles faussement accréditées, qu'on lise seulement le Traité de la

superstition, du théologien ïhiers, et l'Histoire des superstitions, de l'oratorien le Brun, c'est-àdire les ouvrages d'hommes savants et religieux ; on reconnaîtra combien de pièges sont tendus à la bonne foi, et même, sans recourir à la supercherie, combien d'erreurs s'implantent d'ellesmêmes dans des esprits prévenus.

Certes, si la rigueur de la critique est légitime, est commandée, c'est ici ou jamais. Un homme a-t-il commis ou non une faute qu'on lui attribue? je m'en assurerai par une confrontation équitable des témoignages. Si je me trompe, si je l'accuse faussement, encore que celte méprise soit fâcheuse, après tout, qu'ai-je fait, que déclarer que cet homme faillible a failli? Mais ici il ne s'agit pas d'un homme: c'est la cause même de Dieu qui se plaide ; vous avez à prononcer sur sa conduite, et vous décideriez témérairement! Songez-y : vous avez cru honorer Dieu, vous l'avez peut-être calomnié.

Propagez la superstition, vous tuez la science. La science, en effet, est la connaissance des lois du monde. Or, si elles sont perpétuellement violées, à quoi bon tant travailler pour découvrir une règle sans vigueur? Savants, qui consacrez votre vie à poursuivre les desseins de Dieu , et qui vous réjouissez de vos découvertes, vous

êtes moins avancés qu'il ne vous semble; ce n'est point dans cette trame lâche et insignifiante des phénomènes que se lit sa volonté ; ce n'est là que le fond où son art souverain s'exerce. Vous croyez connaître les tableaux de Raphaël parce que vous en avez examiné la toile.

Je disais qu'on ne chercherait plus les causes; je me trompais : on se demandera comment il se fait qu'une baguette , tenue des deux mains , tourne d'elle-même, quand nous nous, trouvons sur quelque lieu où sont cachés des trésors ou des sources, où un crime s'est accompli, où a passé un criminel. On écrira, comme cela s'est vu il n'y a guère plus d'un siècle \ des volumes sur les raisons de ce fait : les uns l'expliqueront par le machinisme de Descartes , les autres par le dynamisme de Newton. 0 digne sujet de controverses entre les savants, magnifique matière pour l'Académie des Sciences !

Il est donc certain que l'ignorance a tout à gagner au triomphe de 1? superstition; mais le sentiment religieux n'y trouve-t-il pas son avantage? Ce qui a introduit cette opinion parmi nous, c'est la vue du dix-huitième siècle, où la connaissance de la Nature a fait d'immenses progrès, et qu'on nous représente comme un siècle athée. Athée, il

1 Voyez Histoire des Superstitions de le Brun.

ne l'était pas, et ce nom convient seulement à quelques hommes. Mais admettons que tous les savants aient eu ce triste caractère, la cause de Dieu est-elle en péril? Chose remarquable, témoignage frappant de la sagesse qui a établi le monde! pendant que toute une génération travaille à déposséder le Dieu antique et à couronner la Nature, elle conspire, sans le savoir, pour ce même Dieu. Elle observe la matière, elle en pénètre les lois ; elle découvre l'harmonie de l'univers, puis elle propose un si bel ordre à l'admiration des hommes. Ceux-ci l'admirent, en effet, et si bien qu'il leur paraît impossible que tant d'art ne procède pas d'une cause intelligente, que la justesse, l'accord de ces règles ne dérive pas d'un prudent législateur. Ainsi, en croyant combattre Dieu, ils l'ont servi, et leur exemple même doit apprendre aux générations suivantes qu'on ne gagne jamais rien à lutter contre la Providence.

Qu'a fait le spiritualisme renaissant? La science avait paru s'allier à l'athéisme, il l'a repoussée. Autre folie, et celle-là plus dangereuse. Prouver l'existence et reconnaître les attributs de Dieu par l'autorité des livres sacrés, ou par les raisons de la métaphysique, est chose excellente; il est beau aussi de voir des âmes, transportées par l'amour, habiter les régions supérieures; mais quelquefois l'autorité languit ; la spéculation sou-

lève des problèmes qu'elle ne résout pas toujours ; la vue tendue constamment vers le même objet se fatigue et se trouble ; enfin l 'âme aimante a ses sécheresses, états douloureux où, endurcie et stérile, elle attend en vain un Dieu absent. D'ailleurs nous risquons de nous égarer dans ces finesses de la métaphysique et ces délicatesses du sentiment, et de nous faire, suivant nos besoins et nos humeurs, un autre Dieu que le véritable. Il faut donc qu'un témoignage grossier, si l'on veut, mais irrécusable, soit perpétuellement devant nous pour nous enseigner que Dieu est, et comment il agit. Or, ce témoignage de la Divinité, c'est la Nature, ce sont ses lois qu'explique la science.

Mettons fin à ce funeste divorce de la science et de la religion. La science qui prétend rapporter à la matière l'ordre de ses parties est une fausse science, comme la religion qui nie ou néglige cet ordre est une religion fausse ou mutilée. Si un savant soutenait que la terre est obscure, aurait-il raison? et si un autre soutenait à son tour que la terre possède en propre sa lumière, serait-il davantage dans le vrai? Leurs erreurs seraient contraires; elles n'en seraient pas moins des erreurs. Où donc est la vérité? Dans l'opinion qui admet à la fois que la terre est éclairée et qu'elle tient sa lumière du soleil.

La Nature n'est pas une rivale pour Dieu, mais un témoin ; comme la statue d'un héros n'est pas ce héros lui-même, mais perpétue sa mémoire. Parce que des hommes faibles ou égarés auront adoré cette statue et non le héros qu'elle représente, faut-il la briser ou la défigurer? Et ne sera-t-on pas plus sage si, rassemblant autour d'elle un peuple oublieux, excitant par cette image son esprit que l'invisible rebute, on interroge ce marbre, et on le fait parler d'éclatantes vertus? La Nature est ce simulacre matériel de Dieu. Elle parle de lui; le tout est d'entendre sa langue. La plupart d'entre nous , nous n'en savons que quelques mots ; mais il y a une famille privilégiée qui la comprend et qui a pour mission de |a traduire à la foule. Quand un de ses membres meurt, un autre le remplace ; et ce ministère se perpétue, amenant à son heure quelque grand interprète, maintenant Àristote, une autre fois Copernic, Kepler, Galilée ou Newton.

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