‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 69 sur 91 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X

qualité aucune ; puis, que dans un temps postérieur elle a commencé à revêtir des qualités et à vivre? Vous n'oserez prétendre qu'il en soit ainsi des hommes et en général des créatures ; à plus forte raison n'oserez-vous l'affirmer de Dieu. Il a toujours possédé toutes ses puissances, il a toujours été tout ce qu'il est, et il n'y a pas pour lui, comme pour les êtres finis, de développement ni de maturité.

De même, pour que j'aime un objet il est nécessaire que je le connaisse, bien ou mal; l'adage : ignoti nulla cupido, est de toute vérité. En tirerat-on qu'à un instant je perçois cet objet, et que, dans un autre instant, après que j'ai eu le loisir de le considérer et de découvrir ses vertus, elles me touchent? La plupart du temps l'observation paraîtra démentir cette assertion : je ne puis, avec les plus grands efforts, saisir cet intervalle prétendu ; un son , une odeur, une saveur, m'arrivent comme agréables ou désagréables ; en présence d'une chose manifestement belle, je ne me connais pas d'abord insensible pour me connaître ensuite ému, et la conscience ne m'avertit point de cette première perception indifférente. Mais passons outre, ne tenons pas compte de l'expérience, et suivons uniquement la raison plus clairvoyante; au moins, si dans l'homme les choses se passent de la sorte, faudra-t-il avouer qu'il en

est autrement en Dieu ; qu'il n'a pas premièrement connu le bien pour l'aimer plus tard, mais qu'il a toujours aimé ce bien qu'il a toujours connu .

Enfin, c'est une proposition reçue, que, pour vouloir, il faut auparavant avoir conçu une certaine résolution. On va, en vertu de ce principe, déclarer que l'intelligence entre nécessairement en jeu avant la volonté. Plus d'une fois, il est vrai, nous observant nous-mêmes, nous ne trouvons pas d'intervalle entre la conception et la volition, et toute la finesse de l'analyse psychologique est impuissante à le découvrir. Je tombe, j'étends les bras en avant; on menace mes yeux, je les ferme ; en vain je tenterais de discerner l'instant où j'ai vu qu'il y avait une résolution à prendre et celui où je l'ai prise, il m'est impossible d'y parvenir. Pourtant cette division existe, répliquez- vous; car la raison le prononce. Soit, niais vous reconnaîtrez que Dieu, quand il a vu ce qu'il était bon qu'il fît, n'a pas été un certain temps sans le vouloir faire, obligé qu'il était par la nécessité des choses. De même qu'il n'y a pas d'intervalle entre l'opération de son intelligence se représentant une œuvre à produire et le sentiment qui l'attache à cette œuvre, aussi, entre ce sentiment et la volonté qui le manifeste, il ne saurait s'écouler aucune durée. Croire autrement

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serait admettre qu'en Dieu même se rencontre l'imperfection des créatures.

Voilà donc certains principes sur lesquels on s'appuie d'ordinaire avec grande confiance, qui, en définitive, ne sont pas si solides qu'ils le paraissent, et reçoivent un éclatant démenti. Incapables que nous sommes de déterminer avec précision, dans un fait complexe, le caractère des faits divers qui concourent à le former, nous marquons la distinction des natures par la distinction des temps, par des successions. La substance est, dit-on, antérieure à l'attribut; la connaissance antérieure au sentiment; le sentiment antérieur à la volonté : tous principes faux que dément l'expérience, et que la raison ne consacre point. Mais l'attribut ne peut être avant la substance; le sentiment avant la connaissance; la volonté avant le sentiment : tous principes vrais, du commun accord de l'expérience et de la raison.

Instruit par ces exemples, je reviens au raisonnement qu'on propose : la cause est nécessairement avant l'effet ; or Dieu est la cause du monde ; donc le monde est moins ancien que Dieu; et j'examine d'abord le principe. Je le conteste. La raison affirme que l'effet n'est pas avant la cause, le mouvement avant le moteur ; mais elle ne dit pas qu'ils soient après. Si donc on veut présenter le syllogisme avec toute sa sévérité, on devra dire :

l'effet n'est pas avant la cause ; or, le monde est l'effet de la volonté divine; donc il n'est pas avant cette volonté. Et cette argumentation sera inattaquable, la conclusion sera forcée. Vous y substituez la conclusion suivante : donc le monde est postérieur à Dieu. Partez donc du principe suivant : l'effet est postérieur à la cause ; et affirmez qu'il est évident, ou prouvez-le. Or, est-il impossible que la volonté divine produise sans retard? On n'y voit point de contradiction, pas plus qu'il n'est contradictoire que Dieu pense, aime et veuille à la fois, sans succession, sans intervalle d'un acte à l'autre. Le fait est donc possible. A-t-il eu lieu? Cela regarde uniquement la perfection divine. Était-il plus digne ou moins digne de la grandeur de Dieu que sa volonté reçût son effet sans retard ou après un intervalle? Quel est le Dieu le plus imposant, le plus digne de notre admiration, celui qui, dans une période de son existence, est, par force, stérile, ou le Dieu éternellement créateur, en qui l'être déborde, dont la pensée même est féconde, dont le seul regard fait jaillir la vie du néant?

Une objection se présente : vous admettez, me dira-t-on, deux êtres éternels ; c'est admettre deux Dieux.

Entendons-nous. Dieu est par soi, et quiconque

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