‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 71 sur 91 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X

éternel ; et la crainte de multiplier les Dieux par une semblable doctrine est sans fondement.

La théorie commune de la création prétend sauver les vérités principales en cette matière en évitant tous les périls. Dieu n'a jamais été sans le monde : avant de le produire , de toute éternité il le portait dans sa pensée, comme objet de sa contemplation; ainsi il a toujours été actif. Pareillement, de toute éternité, il résolvait de lui donner un jour la vie. Vienne donc ce jour, il y aura quelque chose de nouveau dans Je temps et l'espace, mais non dans la volonté divine dont un décret éternel s'accomplit. Et ce monde ne risque pas de porter ombrage à la majesté suprême, car il est né dans la durée. Ainsi, dans cette opinion, tout s'explique sans danger. Chaque être garde son caractère, Dieu son activité infinie et immuable, le monde sa dépendance marquée inefFaçablement dans son origine.

La théorie que nous venons d'exposer soulève plusieurs objections des plus graves. D'abord, avant ce moment où le monde a commencé, que faisait Dieu? Il était actif, dit-on, il pensait, il contemplait ce monde auquel il devait plus tard donner l'être. Penser est agir, sans doute; et nul n'accusera d'être oisif le poëte, le sculpteur et le peintre qui, avant de toucher la plume, le ci-

seau ou le pinceau, composent leur œuvre. Mais en outre de cette activité il en est une autre : le poëte écrit, le peintre rend son idée sur la toile, le sculpteur sur le marbre; Dieu aussi ne s'est pas tenu à la conception du monde, il Fa mise au jour : la puissance a servi la pensée. Qu'il ait été actif dans l'une et l'autre opération, cela est incontestable, et ainsi on ne rencontre pas en lui l'alternative de l'action et du repos, incompatible avec sa perfection ; mais il est du moins évident qu'à une certaine activité succède une activité d'autre sorte, que la force entre enjeu après l'intelligence. Or, convient-il qu'il en soit ainsi? et une telle doctrine ne transporte-t-elle pas en Dieu la succession, caractère fatal des êtres finis?

Ensuite, qu'on n'imagine pas se sauver en prétendant que l'intervalle entre la volonté de Dieu et la naissance du monde est aussi petit que possible. Ce tempérament ne sert de rien. L'existence de l'univers équivaut, direz-vous, à l'éternité, sauf une légère différence, à un instant près. Ce langage n'est pas exact : il n'y a pas de commune mesure entre ce qui commence et ce qui ne commence pas ; l'éternité ne se divise point ; et ainsi on a beau multiplier l'âge du monde, il n'en est pas, pour cela, plus voisin de l'infini. Que je sois placé ici ou dans la plus reculée des étoiles, je ne suis pas plus proche des extrémités

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