PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X
de l'espace qui n'a pas d'extrémités ; que je marque deux points sur une sphère, l'un ne sera ni plus ni moins éloigné que l'autre de l'origine de cette sphère qui n'a pas d'origine. On se dupe soi-même quand, pour satisfaire la raison, on recule indéfiniment la naissance du monde; s'il est né en effet, qu'il y ait de cela quarante siècles ou des millions de siècles, c'est tout un vis-à-vis de l'éternité. Dites à votre aise que le monde est jeune ou vieux quand vous comparez son existence à la vôtre; mais dès que vous prétendrez la comparer au temps sans limites, c'est-à-dire à l'existence divine , toute proposition , quelle qu'elle soit, est, du moment qu'on l'énonce, frappée de contradiction, la langue se refuse à F exprimer.
Enfin, si le monde portait empreinte quelque part, et offrait à tous les yeux la date inefiaçable de sa naissance, ce serait un précieux témoignage, et nous devrions remercier la Providence qui aurait ainsi rendu l'athéisme impossible, et nous aurait épargné les incertitudes et les agitations que ces questions soulèvent. Mais qui a vu cette date? Et comment l'a-t-on trouvée '/Conduit par la croyance que Dieu est l'auteur du monde : Dieu a créé, dit-on; mais quand a-t-il créé? L'une de ces questions ne vient à l'esprit qu'après l'autre, et si on suppose que la première est résolue négati-
vement, ou n'est pas résolue, il n'y a plus lieu de poser la seconde. On dit à l'ignorant, le monde n'a pas toujours existé, car Dieu ne Ta créé qu'après coup. C'est, répondra cet ignorant, supposer ce qui est en question. Que me parlez vous d'un Dieu qui crée plus tôt ou plus tard? Je m'inquiète peu de la date quand je ne connais pas l'événement. Prouvez-moi d'abord qu'il crée, nous verrons ensuite quand il a créé. Â-t-on affaire à un athée, ce sera pis encore. Le mot Dieu , répliquera-t-il , ne présente aucun sens à ma raison; j'explique tous les phénomènes de l'univers et l'univers lui-même sans en sortir, sans recourir à aucun être étranger. Je ne m'amuse pas à discuter sur les opérations de Dieu, je le supprime.
Si donc la création dans le temps est un argument en faveur de la divinité de Dieu contre la divinité du monde, cet argument ne touche que les hommes déjà assurés que le monde est l'ouvrage, l'inférieur de l'Être qui existe par soi; et ains iil ne convainct que les esprits convaincus.