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CHAPITRE XI

Création continue.

La création du premier homme est-elle ou non un miracle, une violation des lois de la nature? Si Dieu créait en ce moment un homme par un décret spécial, sur notre terre où la race humaine se conserve d'elle-même, le prodige serait évident : car c'est une loi que les espèces vivantes se reproduisent, et dans ce cas elle serait violée. Mais, qu'on le remarque bien, il n'est point question d'un individu introduit extraordinairement dans une famille, il n'est pas question de faire par une cause surnaturelle ce à quoi une cause naturelle suffit. Le premier homme naît, il est le seul de sa race, sans ancêtres, sans parents; je cherche dans le monde des forces capables de le produire et ne les trouve pas. Dieu, en créant l'homme, n'enlève donc rien à la Nature de sa puissance, de sa régularité; ce qui est demeure tel qu'il est; les lois décrétées sont toujours en vigueur ; la grande loi qui veut que d'elles-mêmes les espèces s'entretiennent n'est point enfreinte, car elle ne saurait s'appliquer à une espèce qui n'existe pas encore. Que dis-je! par l'avènement de l'homme, elle gagne un sujet de plus, l'humanité ajoute une province à son empire.

Mais voici peut-êlre où est le miracle : Dieu semble agir par des voies surnaturelles quand il fait quelque chose de rien dans un monde où la même matière passe à travers des formes diverses, et constitue le fond de tous les êtres. Lorsque l'homme paraît, cette loi qui fait naître la vie de la mort est promulguée, et ainsi l'infraction est manifeste.

On se trompe : c'est, il est vrai, une loi que les êtres se décomposent, pour que de leurs débris se forment des comportions nouvelles. Du minéral se forme le végétal, et du végétal, à son tour, se forme l'animal; enfin, les divers végétaux et les animaux divers se prêtent leurs éléments : c'est un cours immuable La vie, aussi riche qu'elle est, à une certaine époque, entretient ainsi le nombre déterminé d'organisations qu'elle anime; mais c'est simplement un échange entre les formes co-existantes , et de là a la production de formes nouvelles il v a un abîme. Affirmez donc que du moment que la vie produit une race nouvelle, cette race devra, elle aussi, recevoir et rendre tour à tour les mêmes éléments ; mais cette race nouvelle surviendra- t-elle en effet? C'est une question supérieure; aucune loi n'est ici intéressée. Tout ce qui est, du moment où il est, a sa règle; l'ensemble de ces règles constitue la Nature. Dites du monde qu'il est peuplé

ou désert, riche ou pauvre, ces expressions lui conviennent ; appliquées à la Nature, elles n'ont plus de sens : c'est la différence d'un territoire à un code, et la Nature n'est pas plus ou moins large, plus ou moins étroite, elle est constante. Elle est un cercle d'où rien ne peut sortir, et non pas un cercle où rien ne peut entrer. Lors donc que Dieu lire un être du nrant, le monde est changé, la Nature reste la même. Ainsi la voilà hors de cause dans la question desavoir si Dieu, à divers intervalles, a en effet produit de nouvelles créatures, et s'il en produira encore. Il n a ici à consulter que sa sagesse.

Le philosophe de l'Encyclopédie, Formey, a émis une opinion assez bizarre quand il a écrit que le monde avait dû être créé d'abord tout entier, parce que la prompte obéissance de la chose créée honore le Créateur. Est-ce donc qu'il s'agit ici d'obéissance, et l'autorité de Dieu est-elle compromise parce qu'une partie de la matière ne sort pas du néant quand Dieu ne l'appelle pas? 11 serait bon d'abandonner ces principes imaginaires, et, quand on met ainsi en présence le Créateur et la créature, de ne pas attribuer à Dieu un certain honneur tout humain.

On peut soutenir l'opinion de Formey sans soutenir la raison dont il l'appuie. Ainsi, ne se-

rait-il pas mieux que l'univers à sa naissance fût complet, que tous ses changements fussent de simples évolutions, et que comme diverses plantes et divers animaux paraissent dans une année, sans création nouvelle, à diverses saisons, de même, dans les diverses saisons du monde, lorsque les circonstances physiques viennent à changer, il naquît, pareillement, sans création nouvelle, des êtres nouveaux? De cette sorte , le monde se suffirait à lui-même, et ce serait l'honneur de la Providence de l'avoir doué, d'un seul coup, d'une si merveilleuse organisation,

Je le reconnais volontiers : ce qui dans le monde atteste hautement la sagesse de Dieu, c'est la simplicité des règles qu'il lui a imposées, et la richesse des effets que ces règles produisent. Si donc on imaginait un ensemble de lois plus fécondes que celles qui existent, il faudrait penser que l'univers n'a pas toute la perfection désirable et qu'il manque par quelque endroit. Tout de même si un ouvrier, après avoir dressé un plan et en avoir commencé l'exécution, l'abandonne pour un plan nouveau, démolit les constructions déjà faites pour les remplacer par des constructions différentes qui auront le même sort, il donne de son savoir une pauvre idée, car le génie ne tâtonne pas ainsi; du premier coup d'œil il voit sûrement ce qui convient, et ne se dément pas.

Et encore, si une fois qu'il a adopté un plan et l'a réalisé, qu'il a formé, par exemple, une machine, il arrive qu'un jour elle se détraque, que son mouvement s'arrête ou se trouble, et qu'il soit obligé d'y remettre la main, alors on l'accusera justement d'ignorance. Prouvez donc que le plan de la création est imparfait, que Dieu s'est corrigé ou qu'il est venu au secours de son œuvre, et vous aurez gain de cause.

Mais l'observation n'atteste rien de pareil. Je vois, en effet, un Dieu qui ajoute à sa création première; mais il ajoute, il ne corrige pas; et il ajoute d'après un décret primitif où entrent à la fois, dans leur juste rapport, tous les êtres qui paraîtront jamais; disséminés dans les temps, unis dans la même et éternelle pensée. Sans doute, si on ne veut voir la perfection du monde que dans un instant unique, tel que nous le concevons, avec ses amplifications continuelles, il est imparfait; mais, ainsi que nous l'avons montré plus haut, c'est une estimation très-fausse, et qui doit disparaître de la science. Nous l'avons reçue de la philosophie cartésienne qui la tenait de la scolastique. On ne veut pas que des races nouvelles soient produites; Descartes va plus loin, il ne veut pas qu'une quantité de mouvement, si petite qu'on la conçoive, soit créée dans le monde, aussitôt qu'il a paru; il refuse à l'homme ce pou-

voir : ce serait ajouter quelque chose à l'œuvre divine. Malebranche est de son avis. Leilmitz pousse ce principe à bout : il ne consent pas même que nous dirigions le mouvement, de peur que l'univers choisi* par Dieu ne reçoive quelque changement. On voit dans ces doctrines la constante pensée que le monde doit être parfait dès l'origine; contenir au premier moment tout ce qu'il doit jamais contenir; et que toute conception différente de celle-là est réputée contraire à la majesté divine. Or, où est-on allé dans cette voie? On est arrivé à nier que l'homme eût aucune action sur le monde; on lui a laissé la volonté, mais une volonté sans efficace, et la conscience menteuse de son énergie. Il faut être conséquent, il faut prendre décidément son parti, et avoir ie courage de Leibnitz, ou l'abandonner dès l'abord, quand il demande que le monde soit achevé à sa naissance.

Mais est-il permis de méconnaî ire l'ordonnance réelle de l'univers? De même que l'humanité n'a pas été d'abord parfaite, mais qu'elle se perfectionne de jour en jour; de même, dans le monde de la matière, sur notre terre , par exemple, toutes clio>es n'ont pas toujours été dans cet ordre que nous admirons : à un moment les montagnes se sont dressées, les fleuves ont coulé, le sol nu s'est orné de plantes, des animaux l'ont

habité, à l'organisation plus ou moins riche, jusqu'à l'homme, le dernier par la date, le premier par la beauté. Si ces observations sont vraies, et si, par ce qui se passe sur la terre, il est permis de juger de ce qui se passe dans le reste de l'étendue, il est clair que Dieu ne met pas la perfection du monde dans la possession immédiate et complète de toutes les qualités qu'il comporte, mais dans la succession régulière et progressive des phénomènes et des êtres. Ainsi l'univers, comme toute chose, a ses âges, il passe d'un moindre êire à un être plus £>rand : c'est un temple dont la construction ne finit pas. Les parties achetées sont belies sans doute ; mais qu'estce que cela auprès de l'immensité, de |?i magnificence <!u dessin et de la constance imposante des règles de cette architecture incomparable!

Tels sont les faits : il n'y a pas à les combattre, mais à les reconnaître ; et il serait fort étrange, quand l'observation nous livre la pensée de Dieu, de vouloir absolument lui prêter de notre fonds une pensée imaginaire.

Sa sagesse est-elle compromise par cette doctrine? Non; elle est autre seulement. Au lieu de consisier à former l'univers d'une seule pièce, elle consiste à en foi mer les diverses parties chacune en son temps et en son lieu. Aussitôt que , par l'effet de lois générales , les circon-

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stances physiques de l'univers changeant , rendent possible l'existence de nouvelles créatures, dès que la demeure est préparée pour les recevoir, il convient qu'elles apparaissent , et qu'ainsi à chaque instant de la durée, sur chaque point de l'espace, le monde possède toute la richesse qu'il comporte. Or, n'en est-il pas ainsi? Lorsqu'on étudie l'histoire de notre globe, ne voiton pas, à mesure que varie sa surface et sa température, varier aussi sa population ; toute race naître quand elle peut vivre, là où elle peut vivre, tellement que la zoologie et la botanique antédiluviennes font corps avec la géologie antédiluvienne, que l'une se conclut de l'autre, et quelles éclairent du même jour l'histoire de ces périodes écoulées?

Voilà ce qui s'est passé sur la terre; sommesnous privilégiés? Dieu agit-il dans l'enceinte de notre globe d'une façon spéciale; ou son action est-elle la même en tous temps et en tous lieux? Si elle est variable il faut nous arrêter et borner nos prétentions à faire une science terrestre; mais si elle est uniforme et constante, il n'y a plus une science de la terre, et une science de Jupiter, de Saturne et de Sirius, mais une seule et même science universelle, comme il n'y a qu'une seule et même attraction. Entre ces deux assertions il n'y a pas d'hésitation possible. La conduite de

Dieu ici-bas nous élève donc à la connaissance de sa conduite générale; si, sur notre globe il crée successivement et à propos, chaque fois que les circonstances physiques varient, il est certain que sur tous les globes il crée aussi successivement et à propos; et comme ces globes sont sans nombre, et que par le mouvement perpétuel que les lois impriment, les circonstances physiques se renouvellent sans cesse, on est invinciblement amené à croire que la création est continue.

Quoi! parce que Dieu a créé une fois, il ne pourrait pas créer encore, lui, dont l'essence est l'activité? Parce que, dans la Nature, livrée à ses propres ressources, rien ne se fait de rien, il serait, lui, lauleur de la Nature, réduit à cette humble génération? Ce n'est pas qu'elle n'ait sa grandeur : c'est sans doute un imposant spectacle de voir cette perpétuelle métamorphose; si peu de matière suffisant à tant d'ouvrages, la vie s' entretenant de la mort, le minéral inerte et aveugle, absorbé par la plante, parvenant à la vie, puis, incorporé à l'homme, devenant l'instrument de la sensation et de la pensée, enfin retombant sous les lois physiques, pour recommencer éternellement le même voyage. Mais pour qu'un être paraisse il faut qu'un autre se retire; il n'y a pas place pour tous ; si chaque mort est une naissance, chaque naissance est une mort; ainsi, quelque

vaste que soit la création, elle est fatalement bornée; et cette grande figure que lait Je monde cache la pauvreté.

Que peut l'homme avec toute sa puissance? 11 ne produit pas un atonie, il ne fait que remuer de leur place les corps qu'il rencontre: tantôt tirant d'un bloc de marbre la Vénus de Milo, tantôt effaçant d'un parchemin la République de Cicéron pour y tracer une antienne. 0 grandeur! mais aussi ô misère des créatures! Dieu agit autrement : il a^it en Dieu. 11 n'a pas besoin d'une matière empruntée; il en crée quand il lui phiît, autant qu il lui plaît. Vous semble-t-il que dans cette vue de l'univers qui s'amplifie d'âge en âge par une opération ineffable, la puissance de Dieu soit amoindrie? Ne s'en fornie-t-on pas, au contraire, une plus haute et plus juste idée? Là elle paraît s'être épuisée tout d'un coup, dans la production d'un monde énorme sans doute, mais délimité. C'est une activité d'un inst mt pour une éternité de repos. Ici sa vertu créatrice ne s'arrête jamais ; par la même raison qu'elle a produit une fois, elle produit toujours. En vain auriezvous la vue assez perçante pour atteindre aux bornes du monde et pour pénétrer les corps qu'il embrasse, ce spectacle gigantesque vous donnerait encore une fausse idée de la puissance de Dieu, car cet univers présent, plus vaste que

l'univers ancien, n'est pas encore tout l'univers : il s étend sous le regard, et la pensée, épuisée par cette course sans repos, retombe sur elle-même et s'abîme devant la grandeur de Dieu. Non, il ne faut point que 3a parole divine s'élevanttout à coup, après une éternité de silence, s'éteigne aussitôt comme la voix humaine; cette parole a toujours retenti, et son écho, qui ne meurt pas et ne s'affaiblit pas, se prolongeant dans les siècles, éveille du néant les créatures, envahit l'immensité.

Suivant l'idée que nous nous sommes faite du monde, il est impossible qu'il nous semble périssable, comme le veut un spiritualisme exagéré. Quand on a attribué à Dieu un dessein médiocre, il est visible qu'il ne faut pas tant de temps pour le réaliser. Qu'est-ce que telle ou telle entreprise pour une éternité d'action toute-puissante, sans fatigue, sans langueur? Le résultat obtenu, le monde est inutile; aussi c'est se montrer conséquent d'en annoncer la Ciw prochaine : quand la pièce est jouée on démolit le théâtre.

Pour nous, nous considérons la Nature autrement, la même raison qui l'ail que Dieu l'a créée, fait aussi qu'il la conserve; car Dieu ne change pas; il n'y a en lui ni velléité ni caprice. Que la terre soit un jour brisée en éclats, qu'elle s'embrase ou se glace, que les races qui l'habitent

disparaissent, que l'humanité même qu'elle porte soit détruite, cela se conçoit; ce globe n'en sera pas à sa première révolution ; ce ne sera pas la première fois qu'une famille d'êtres y sera anéantie; mais que la création entière s abîme, que Dieu en retire sa main et qu'il rentre tout à coup dans le repos, voilà ce qui ne peut se concevoir. Oui, les hommes en usent ainsi : après le travail vient le loisirr et leur vie se passe dans ces alternatives; mais la succession, le changement, ne conviennent pas à l'être parfait ; il n'est pas comme les créatures , tel dans un instant, tel dans un autre ; si à un moment il se repose, affirmez qu'il se repose toujours ; si à un moment il agit, dites hardiment qu'il agit sans fin.

Qui de nous, spiritualistes avec mesure, ou spiritualistes exagérés, est le plus religieux? Pour vous, Dieu n'est visible que dans un petit point de l'éternité ; un peu avant, un peu après, il ne paraît plus ; et encore, pour le trouver agissant avec sa vertu créatrice, faut-il diviser à l'infini ce point imperceptible. Puis vous faites de l'immensité ce que vous avez fait de l'éternité ; vous isolez dans son ample sein une portion insaisissable ; sur cette portion vous isolez une autre portion d'une ténuité merveilleuse, et c'est de là seulement que vous apercevez votre Dieu : là seulement

est le mot de la création : vous avez devant les yeux le chef-d'œuvre de Raphaël; la conception, le dessin, la couleur, tout trahit le grand maître, et vous allez chercher s'il n'a pas écrit son nom dans quelque coin de son tableau. Encore ce mot s'efface à vos regards : l'habitude vous en dérobe la vue; et, pour qu'il brille, il faut que la Nature soit tourmentée. Quelquefois même la Nature s'évanouit, et au lieu de cette solide réalité où Ton s'appuie pour s'élever à la cause première, vous ne trouvez plus que des ombres. La cause sacrée, dont vous vous portez défenseurs, est-elle assez compromise? Pour nous, dans quelque point que nous nous placions du temps ou de l'espace, nous y trouvons Dieu présent, agissant ; toute créature, tout phénomène du monde visible et invisible nous parle également de lui ; et, au lieu d'exténuer la Nature, nous lui laissons prudemment son corps palpable, ce corps qui révèle manifestement une âme principe de sa vie, et en traduit fidèlement les pensées et les volontés.

SECONDE PARTIE

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