‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 74 sur 91 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Thèse de Bayle : Une société d'athées serait toute semblable à noire société.

Quelles sont, dans la pratique, les conséquences des deux doctrines dont nous avons di&cuté les dogmes; de l'athéisme qui sacrifie Dieu à la Nature, et du spiritualisme exagéré qui sacrifie la Nature à Dieu?

Nous allons d'abord exposer la morale de l'athéisme pour la discuter plus tard. Si nous devions la prendre dans les livres des athées, de d'Holbach, par exemple, ce ne serait pas, en vérité, la peine de faire un livre pour la réfuter. D'Holbach nie la liberté et la loi nécessaire du devoir; le désir du bonheur dans une machine, voilà les fondements de sa morale. Il y a des hommes de bien et des méchants : l'un est un arbre qui porte des fruits agréables ; c'est « une » machine dont les ressorts sont adaptés de ma- » nière à remplir leurs fonctions d'une façon qui » nous plaise; » l'autre porte des fruits amers; et le jeu de ses ressorts produit des mouvements qui

nous déplaisent. La même nécessite* qui les fait agir l'un et l'autre, fait que j'aime le premier et déteste le second. Et la société, à son tour, ayant l'instinct et le droit de se conserver, élève des gibets comme nous' construisons des gouttières pour empêcher la pluie de dégrader nos maisons. Après cette profession de foi, on n'attend pas sans doute un code moral. Qu'on se détrompe : d'Holbach en donne un avec la même assurance que le spiritualiste le plus fervent, rempli des mêmes préceptes; et il prouve que pour réaliser cet idéal il faut être athée.

Laissons-le rêver à son aise : il n'est point dangereux. Mais nous trouvons avant lui un raisonneur autrement habile, qu'il n'est pas permis ni prudent de mépriser. Bayle, qui, au fond, admettait les grandes vérités que nous admettons tous, Dieu, la liberté et le devoir, mais doué d'une singulière passion de disputer, possédé de l'esprit de contradiction, moins épris de la vérité que du combat, se comparait si justement à Jupiter assemble-nuages, Bayle a soutenu qu'une société d'athées serait toute pareille à une société de théistes, et a déployé, pour soutenir cette opinion, des ressources incroyables. Une fois qu'on Ta lu, on garde encore son opinion, mais on sent le besoin de l'appuyer plus solidement, on a conscience qu'on est sous l'empire d'un charme;

mais il n'est pas facile de trouver le mot qui le dissipe. Voici la thèse de Bayle.

L'athéisme est meilleur que le paganisme, et pourtant des sociétés païennes ont vécu et fleuri.

I. L'athée est plus prêt à recevoir la vérité que le païen * : il est semblable à un tableau vide qui est prêt à recevoir telle couleur qu'on lui voudra donner.

II. L'athée est moins absurde 2. Il n'y a point d'homme de bon sens qui, après avoir reconnu qu'il est impossible que l'existence soit séparée de la nature divine, ne reconnoisse qu'il est encore plus impossible que la sainteté, la justice et le pouvoir infini soient séparez de l'existence de la nature divine : si bien qu'il seroit plus contre la raison que Dieu existât et fût sujet à des fautes et à des foiblesses, qu'il ne le seroit que Dieu n'existât point du tout. Autant de fois que l'athée nie chacun des articles de la foi des païens, il fait un jugement conforme à la vérité.

III. Dieu doit être plus blessé par le paganisme que par l'athéisme 3. Si un homme vous avouoit qu'il ne comprend rien dans un passage difficile d'Aristote, ne le jugeriez-vous pas préférable à un pédant qui vous l'expliqueroit d'une manière

1 Pensées diverses, et continuation, p. 306.

2 Ibid., 79,

3 Ibid., 314.

tout à fait absurde, et qui soutiendroit qu'il a rencontré le vrai sens1? Voilà deux portiers à l'entrée d'un hôtel : on leur demande : Peut-on parler à monseigneur? 11 n'y est pas, répond l'un. 11 y est, répond l'autre ; mais fort occupé à faire faire de la fausse monoie , de faux contrats , des poignards et des poisons pour perdre ceux qui ont exécuté ses desseins. L'alliée ressemble au premier de ces portiers, le païen à l'autre2. L'avis de Plutarque est sensé : « Pour moi, j'aimerois » bien mieux que tous les hommes du monde » dissent que jamais Plutarque n'a été, que s'ils » disoient: Plutarque est un homme inconstant,

» léger, colère qui vous déchireroit à belles

» dents, si vous aviez passé à côté de lui sans » l'aborder et le saluer; il feroit prendre votre » fils, et lui feroit donner la gêne en son logis, » ou dès la nuit suivante il feroit lâcher des bêtes » sauvages sur vos terres pour en ravager les » fruits. »

L'athéisme 3 en général est un crime de rébellion contre le vrai Dieu ; son essence consiste à ne reconnoître pas le dominateur de toutes choses. L'athée païen ajoute à ce crime de félonie celui

1 Pensées diverses, 306.

2 Ibid.y 76.

s Ibid., 309, y. 84.

de prêter serment de fidélité aux ennemis de son légitime souverain.

Ici, il est vrai, se rencontre une objection1. On peut, dit-on, comparer un athée à un meurtrier, et un idolâtre à un calomniateur. Mais il s'est élevé depuis quelques années une dispute entre les antiquaires sur la question : s'il y a eu quatre Gordiens ou seulement trois. Quelle pitié ne seroit-ce pas si ceux qui disent qu'il y en a eu quatre accusoient les autres d'avoir l'inhumanité et la barbarie de tuer un empereur, ou si ceux qui disent qu'il n'y en eu que trois reproclioient aux autres l'usurpation de l'autorité de conférer la couronne impériale, et demandoient qu'on les condamnât comme criminels de lèse-majesté, créateurs, fauteurs, sectateurs d'un faux empereur, d'un usurpateur du sceptre î Ensuite, l'honneur est plus précieux que la vie. Lucrèce l'a témoigné, et aussi les premiers chrétiens, et chaque jour les gens de guerre qui préféreroient la mort au malheur d'un acte de poltronnerie qui les perdrait de réputation. La sainteté, la probité, la justice, sont les attributs de Dieu les plus essentiels et les plus inaliénables, et ceux qui, pour ainsi dire, lui sont les plus chers et les plus précieux; de sorte que si, par impossible, l'on s'n-

1 Pensées diverses, 317.

posoit qu'il seroit contraint d'opter entre leur perte ou la perte de la vie, il choisiroit le dernier parti.

IV. L'influence du paganisme sur les hommes devoit les porter au mal; et d'abord dans la vie privée. Les Dieux enseignent tous les crimes qui la déshonorent. Cicéron ' ayant rapporté le vers d'une comédie où il étoit dit que l'Amour est le plus grand des Dieux, s'écrie : « 0 la belle réfor- » matrice des mœurs que la poésie, qui nous fait » une Divinité de l'amour, qui est la cause de » tant de folies et de dérèglements honteux ! » En faire un Dieu qui subjuguoit tous les autres, n'étoit-ce pas exciter et les hommes et les femmes à n'avoir aucune honte du dérèglement de leurs amours? Médée rejette sa faute sur les Dieux qui l'y ont poussée. Phèdre, succombant à un amour incestueux, s'excuse aussi sur ce qu'un Dieu tout-puissant s'est rendu le maître de son âme, et là-dessus elle raconte les victoires de cette Divinité sur les plus grands Dieux. Les mystères de la mère des Dieux2 étoientsi impurs, que saint Augustin a pu dire avec raison que Scipion Nasica auroit mieux aimé savoir sa mère anéantie que de la savoir une déesse qui écoutât agréablement les obscénités des jeux scéniques. Euty-

1 Pensées diverses, 368.

2 Ibid., 363.

phron1, accusant son père de meurtre, prétendoit pouvoir se justifier par l'exemple de Jupiter, le meilleur et le plus juste des Dieux, qui avoit mis son père Saturne en prison parce qu'il dévoroit ses enfants , et par l'exemple même de Saturne, qui avoit mutilé son père. La fraude, le vol, pouvoient s'autoriser de pareils exemples. La vengeance 2 furieuse pour de légers motifs est chez eux on ne peut plus fréquente. Elle tombe plutôt sur l'innocent que sur le coupable : elle a pour objet, non pas l'adultère, la fornication, la mauvaise foi, le vol, l'homicide, mais l'omission de quelque culte, ou quelques paroles orgueilleuses; quelquefois elle consiste à pousser les gens au péché. Agamemnon tua une biche de Diane, sans savoir qu'elle fût à cette déesse, et se vanta, dit-on, que Diane n'auroit pas mieux frappé ; une foule de Grecs moururent en expiation de cette faute ; et il fallut qu'Agamemnon sacrifiât même sa fille. L'un des plus grands exploits d'Apollon est d'avoir tué les quatorze enfants de Niobé, qui s eloit glorifiée de sa fécondité comme d'un bonheur qui la met toit fort au-dessus de Latone. Neptune fit exposer Andromède, sur un rocher, à l'avidité d'un monstre, parce que sa mère s'étoit vantée de surpasser en beauté les Néréides. Junon

* Pensées diverses, 369. 2 Ibid., 364.

se vengea pareillement de l'orgueil des filles de Prœtus; elle leur inspira une passion furieuse. Cyanippus oublie Bacehus dans ses sacrifices; enivré par le Dieu, il commet un inceste. Une peste survient; Apollon, consulté, ordonne le sacrifice de l'incestueux; sa fille le tue elle-même et se tue après. Diomède avoit blessé Vénus au siège de Troie; Vénus le punit comme Junon avoit puni les filles de Prœtus.

Voilà les exemples que les Dieux donnent aux hommes pour la conduite de la vie privée ; ils en donnent d'aussi funestes pour la société.

On se rappelle Uranus *-, le premier dieu, dépossédé et mutilé; Titan, son fils aîné, privé du trône par les intrigues de sa mère, et le roi nouveau Saturne dévorant ses enfants mâles selon les conditions imposées par Titan ; sa femme sauvant Jupiter; Tilan furieux luttant contre Saturne, l'emprisonnant; Jupiter vainqueur rétablissant son père, puis forcé de punir son ingratitude, et le mutilant h son tour; nés du sang de Saturne tombés sur terre, les séants combattent à outrance Jupiter, qui triomphe enfin. Mais son règne n'est jamais tranquille. Quoiqu'il se vante d'être plus fort à lui seul que tous les Dieux ensemble, lorsque Junon, Neptune et Minerve com-

1 Pensées diverses, 348, seq.

plotent de l'enchaîner, il a besoin que Thétis lui amène Briarée. Junon, lière et vindicative, ne le laisse point en paix ; et il n'est pas sûr de posséder éternellement l'empire, pas plus que son père et son aïeul. Les Dieux luttent entre eux : dans la guerre de Troie ils se mêlent aux combattants, les uns favorisant les Grecs, les autres les Troyens. Chaque jour ils sont aux prises dans la conduite des affaires humaines.

Sœpe premente Deo, fert Deus aller opem.

Dans l'opinion I des païens , les Dieux accordoient la victoire au dernier enchérisseur. Lucien raconte fort plaisamment que Jupiter se trouvoit embarrassé lorsque deux partis contraires lui promettoient le même nombre de victimes. Il se voïpit alors obligé de recourir à l'Mffl des pyrrhoniens, il suspendoit son jugement.

Et 2 qu'on n'objecte pas que ces exemples sont tirés de l'histoire fabuleuse ; car il suffit que le peuple les considérât comme vrais, et qu'il y fondât sa religion. S'il n'en eût été ainsi3, auroiton condamné Socrate? Qu'on n'objecte pas4 non plus que les Dieux étoient prèis à punir chez les

1 Pensées diverses, 380.

2 Ibid.., 365.

3 Ibid., 373.

4 Ibid., 378.

hommes les mêmes crimes qu'ils se permettaient, et que cette pensée prévenoit le danger de leurs exemples. Les lois ne sont jamais moins bien observées que sous un prince qui les enfreint hautement. On craint peu d'irriter ses maîtres en les imitant. Ici surtout on pouvoit se rassurer par cette pensée que les Dieux ne sont pas intéressés, comme les rois de la terre, à punir des crimes qui ne compromettent pas leur autorité.

Ainsi \ le paganisme enseignoit aux hommes tous les vices, en s'appuyant de la pratique des Dieux; il tendoit à déchaîner les passions dans la vie individuelle, et à rompre le lien des sociétés par le spectacle de l'anarchie du ciel. Loin qu'il pût être un principe réprimant, il y a donc eu besoin que d'autres choses réprimassent la corruption qu'il inspiroit.

D'après ce tableau, on s'attend à trouver chez les païens une perversité universelle ; mais tout d'abord on réfléchit que si en vertu de leur religion les païens doivent être dépravés, en vertu de la leur les chrétiens doivent être des saints. Ainsi2, la religion chrétienne ne recommande rien tant que de souffrir les injures, que d'être humbles, que d'aimer notre prochain, que de chercher la paix, que de rendre le bien pour le

1 Pensées diverses, 362.

2 ibid., 90.

mal, que de nous abstenir de tout ce qui sent la violence. On ne devroit point voir de conquérants parmi les chrétiens, point de guerre offensive. Or, ce sont les chrétiens qui perfectionnent tous les jours Fart de la guerre, en inventant une infinité de machines pour rendre les sièges plus meurtriers et plus affreux ; et l'avarice, l'impudicité, l'insolence et la cruauté se trouvent dans les armées chrétiennes autant qu'ailleurs. Les infidèles i sont des novices en comparaison des chrétiens dans les ruses du commerce, dans celles de la négociation, dans l'art cruel et barbare de l'artillerie, et dans la piraterie. On n'accusera pas 2 les croisés d'irréligion, et pourtant quels désordres !

Et les femmes. 11 semble 3 que l'Eglise reconnaisse queladévotion est leur partage, puisqu'elle fait ordinairement des prières pro devoto femineo sexu. Elles se font une vertu de n'entrer point dans les grands raisonnements. Ainsi elles en demeurent à leur cathéchisme, et sont toutes de la religion de leur mère, bien plus portées à la superstition qu'à l'impiété; grandes coureuses d'indulgences et de sermons, et si fort occupées de mille passions qui leur sont comme tombées en

1 Pensées diverses, 362.

2/6td.,90.

3 Ibid., 91.

partage, qu'elles nont ni le temps ni la capacité nécessaires pour révoquer en doute les articles de leur foi. Cependant il y en a beaucoup dont les mœurs sont très-corrompues, ou par la vanité, ou par l'envie, ou par la médisance, ou par l'avarice, ou par la galanterie, ou par toutes ces passions ensemble.

Voyez aussi les gens de cour. On croit1 ordinairement que les princes et les grands seigneurs de la cour n'ont ni foi ni loi , et l'on se fonde sur ce qu'ils vivent tout de même que s'ils ne croïoient ni paradis ni enfer, sacrifiant tout à leur ambition, se faisant une obligation indispensable de se venger des moindres injures, caressant leurs plus mortels ennemis quand l'intérêt le veut ainsi, veillant sur toutes les occasions de les ruiner par des voies imperceptibles, abandonnant leurs meilleurs amis dans les disgrâces, toujours dans des occupations éloignées de l'esprit de l'Évangile, etc., etc.... Pourtant on peut dire qu'il n'y a guère de gens au monde qui donnent plus qu'eux dans certaines superstitions. Voyez-les au lit de la mort. C'est là que la Nature secoue le joug de la dissimulation... Quels présents n'envoient-ils pas par tous les cloîtres, afin qu'on prie Dieu pour leur guérison ! Faut-il citer d'autres que Louis XI?

1 Pensées diverses, 97.

Voilà comment se comportent des chrétiens, des hommes qui croient à l'Évangile. Tout au contraire, nous rencontrons beaucoup de païens vertueux. S'ils avoîent été tels que leur croyance les devoit faire, les états qu'ils ont fondés n'auroient pu subsister, et surtout nauroient pu prospérer comme ils l'ont fait. 'Mais nous avons le récit de leurs vertus, qui prouve qu'ils ont vécu justement sous une religion qui inspiroit le vice.

Pour les épicuriens ', Cicéron porte d'eux ce jugement: ils vivent mieux qu'ils ne parlent, au lieu que d'autres parlent mieux qu'ils ne vivent. Les stoïciens, les Turcs croient au fatalisme; cependant on les voit fuir le péril tout comme les autres hommes le fuient ; se servir des lumières de leur prudence, châtier des fautes, et très-sévèrement.

De tous ces exemples il résulte 2 que l'homme ne règle pas sa vie sur ses opinions, qu'il n'agit presque jamais conséquemment à ses principes. Ainsi l'athéisme ne seroit pas si funeste aux hommes qu'on se plaît à le faire croire. Il vaut mieux 3 abandonner un malade à la Nature que de le commettre au soin d'un médecin ou fort

1 Pensées diverses, 113.

2 Ibid.,passim.

ignorant ou fort fripon. Ce seroit encore pis si on le faisoit traiter par un grand nombre de médecins de ce caractère-là. Disons la même chose touchant un procès.

Le véritable principe ' des actions de l'homme n'est autre chose que le tempérament, l'inclination naturelle pour le plaisir, le goût que l'on contracte pour certains objets, le désir de plaire à quelqu'un, une habitude gagnée dans le commerce de ses amis, et quelque autre disposition qui résulte du fond de notre nature, en quelque pays que l'on naisse, et de quelque connoissance que l'on nous remplisse l'esprit. L'homme a bien la force, dans les choses de spéculation, de ne point tirer de mauvaises conséquences, car dans cette sorte de matières il pèche beaucoup plus par la facilité qu'il a de recevoir de faux principes que par les fausses conclusions qu'il en inlère. S\iais c'est toute autre chose quand il est question de bonnes mœurs. Ne donnant presque jamais dans de faux principes, retenant presque toujours dans sa conscience les idées de l'équité naturelle, il conclut néanmoins presque toujours à l'avantage de ses désirs déréglés.

D'où vient qu'encore qu'il y ait parmi les

1 Pensées diverses, 88 et 87.

hommes une prodigieuse diversité d'opinions touchant la manière de servir Dieu et de vivre selon les lois de la bienséance, on voit néanmoins certaines passions régner constamment dans tous les pays et dans tous les siècles. Il y a ', en effet, des péchés qui causent universellement une joie plus sensible que les autres, et à moins de frais; car enfin, la joie est le nerf de toutes les affaires humaines. Si vous me demandez pourquoi l'impudicité est un vice incomparablement plus ordinaire que le meurtre, je vous répondrai qu'il y a incomparablement plus de gens dominés par les plaisirs de l'impudicité que par le plaisir de tuer. — La médisance et le mensonge flattent extrêmement notre vanité, notre envie, notre avarice et notre haine. — La vengeance plaît aux enfants dès le berceau, et ne déplaît pas aux vieillards les plus infirmes. — Ce qui nous rend avares, c'est-à-dire avides de richesses, c'est l'amour-propre , cette passion inséparable de notre nature; car cette maudite passion nous faisant trouver du plaisir à tout ce qui flatte notre vanité, à tout ce qui nous distingue des autres hommes, à tout ce qui nous peut procurer l'accomplissement de nos désirs, à tout ce qui nous peut servir de rempart contre les maux que nous

1 Pensées diverses, 106.

craignons, nous porte à désirer ardemment d'avoir du bien, parce que nous espérons de trouver tous ces avantages-là dans la possession des richesses.

Nos vertus ont la même origine que nos vices : la force des passions. L'inclination l à la pitié, à la sobriété, à la débonnaireté, etc., ne vient pas de ce qu'on connoît qu'il y a un Dieu (car autrement il faudroit dire que jamais il n'y a eu de païen cruel et ivrogne ), mais d'une certaine disposition du tempérament, fortifiée par l'éducation, par l'intérêt personnel, par le désir d'être loué, par l'instinct de la raison, ou par de semblables motifs, qui se rencontrent dans un athée aussi bien que dans lesautres hommes . Bayle trouve au même I ieu les causes delà chasteté des femmes : je cite celles qu'on peut le mieux citer : une certaine honte2 qui vient de l'éducation, l'amour d'une belle réputation, la crainte du châtiment de la renommée, un certain noble orgueil qui ne permet pas qu'on se résolve à souffrir qu'il y ait quelqu'un au monde témoin de notre foiblesse. 11 joint à cela le casta est quam nemo rogavit, etc. Lucrèce ellemême 3 a plus de frayeur de la mauvaise réputation que du crime. Elle cède à Sextus dès qu'il

1 Pensées diverses, 94.

2 lbid., 106.

3 lbid., 116.

la menace de citer son nom à l'infamie. C'est une preuve évidente qu'elle n'aimoit dans la vertu que la seule gloire qui l'accompagnoit, et qu'elle n'avait nullement en vue de plaire à ses dieux ; car ceux qui veulent plaire à Dieu choisissent plutôt de passer pour infâmes devant les hommes que de commettre le crime. Elle eût été toute telle qu'elle étoit quand même elle n'eût jamais ouï dire qu'il y eût des Dieux. Il faut avouer1 que les idées d'honnêteté sont plus vieilles ni que l'Évangile ni que Moïse : c'est une certaine impression qui est aussi vieille que le monde. Avouons donc qu'il y a des idées d'honneur dans le genre humain qui sont un ouvrage de la nature, c'est-à-dire de la Providence générale. La raison 2 a dicté aux anciens sages qu'il faloit faire le bien pour l'amour du bien même, et que la vertu se devoit tenir à elle-même lieu de récompense, qu'il n'appartenoit qu'à un méchant homme de s'abstenir du mal par la crainte du châtiment. Ce sont ces principes naturels qui, dans le paganisme, ont vaincu les mauvais exemples des Dieux et dirigeront les alliées.

Ainsi des idées d'honnêteté, indépendantes de toutes les religions, et des passions qui se corrigent les unes les autres, voilà ce qui, dans tous

1 Pensées diverses, 110.

* Ibid., 114.

les pays et dans tous les siècles, a pu faire vivre des hommes avec dignité. Pour conserver les sociétés il ne faut rien de plus : les passions se contre-pèsent. En vain1 les Dieux invitent au mal par leurs exemples, l'intérêt des hommes les pousse hors de cette anarchie. Il est impossible qu'ils ne soient bientôt las d'une condition qui expose chaque famille à être pillée d'heure en heure ; ils conviennent donc de s'épargner mutuellement. Une dame romaine, ou athénienne, surprise en flagrant délit, auroit eu beau alléguer qu'une déesse avoit été vue impunément en pareil état par toute la troupe des Dieux; son mari lui eût répondu : Je ne veux pas d'une femme si dévote vous serez châtiée selon les lois, sauf

votre recours à Vénus.

L'amour de la vie 2 porte l'homme à se tirer d'une condition où il faudroit être continuellement sous les armes contre tout le monde. De là émanent les sociétés. Ainsi la nature seule prévient l'anarchie . Si l'on se soulève contre son prince, ce n'est point pour vivre sans maître, ce n'est qu'afin de s'assujettir à un autre maître. Si la politesse 3 rend les gens fourbes, elle impose aussi une plus grande nécessité d'avoir égard au qu'en

* Pensées diverses, 370.

2 Ibid., 358.

s Ibid., SU.

dira-t-ony et elle excite une plus grande sensibilité pour la belle gloire. Si la subtilité de l'esprit fait inventer des artifices trompeurs, elle donne aussi une grande défiance et plusieurs manières de circonspection. Il n'y a point de pays où il soit plus difficile de trouver des dupes que dans ceux qui sont remplis de gens de mauvaise foi. Si dans une république comme celle d'Athènes et de Rome, où Ton se piquoit d'esprit et de liberté, les complots, les conspirations contre le gouvernement sont inévitables, on n'y manque

pas non plus de gens qui les déconcertent

Dans les pays où les hommes sont remuants, inquiets et industrieux, la faction des uns réprime par sa continuelle vigilance la faction des autres. Chaque chose a son contre-poids dans le monde, et la seule constitution des gouvernements, et la contrariété des passions des particuliers sont pour l'ordinaire ce qui élude les difficultés. Je ne vous dis pas que les vices s'entre-nuisent assez souvent, même dans une seule personne. Tel, dont la méchanceté le porteroit à des complots pernicieux, aime trop les voluptés pour être capable de réussir dans une entreprise qui demande une application continuelle. Je ne vous dis point non plus que l'on trouve rarement dans une même personne l'assemblage de certaines qualités, dont les unes sans les autres ne peuvent

guère produire les maux extrêmes. Ceux qui ont assez d'esprit pour inventer les plus sûrs moyens de faire beaucoup de mal n'ont pas assez de conduite ni assez d'esprit pour parvenir à leurs lins. Puis une passion se modère d'elle-même \ 11 n'y a point de pensée plus ridicule que de demander aux partisans de l'obéissance passive s'il faut donc souffrir un tyran qui a dessein de faire tuer tous ses sujets? Il n'y a point de tyrans capables de cette folie, à moins qu'ils ne fussent enragés au propre et au figuré, quant au corps et quant à l'âme. Yeulent-ils régner dans des déserts? Enfin on ne commet pas de crimes 2 qui ne servent de rien.

N'oublions pas, au nombre des principes qui répriment le désordre, la crainte des lois. La crainte des punitions divines, qui semble devoir être si efficace, a en peu de vertu parmi les idolâtres ; elle en a peu 3 même parmi les chrétiens, quoique les idées qu'ils ont de la puissance et de la colère de Dieu soient plus distinctes et plus étendues que celles que les païens en avoient. Pour un chrétien qui aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, il y en a mille qui aiment mieux obéir aux hommes qu'à Dieu. Les sermons les plus

1 Pensées diverses, 358.

2 Ibid., 415.

3 Ibid., 386.

pathéliques et qui ouvrent le plus sensiblement les enfers aux blasphémateurs, ont bien moins de force que la menace d'une amende. Mille et mille courtisans ont avoué que le quart des peines qu'ils se sont données pour plaire à leur Prince eût sufi à leur assurer l'entrée du Paradis. Or, de quel genre sont ces peines? Non-seulement elles ne permettent point de songer à son salut, mais elles font prendre un chemin tout opposé. Les péchés que les tribunaux des magistrats laissent impunis, le mensonge, la médisance, les jurements , l'impudicité , l'orgueil , l'avarice , l'ivrognerie, la gourmandise, etc., sont si communs que rien plus : le vol et le meurtre sont infiniment plus rares.

La crainte des châtiments de Dieu ne considère son objet qu'en éloignement; il faut payer comptant lorsque l'on tombe entre les mains de la justice des hommes.

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