‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 75 sur 91 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Influence du sentiment sur la volonté.

Pour prouver que l'athéisme est sans danger, Bayle a montré que les croyances sont sans pouvoir sur les actes, et que la volonté est gouvernée, non point par l'esprit, par les opinions infiniment diverses, mais par le cœur, par les passions, toujours et partout les mêmes; et il s'est appuyé successivement sur l'observation de l'âme et sur l'histoire des religions. Nous le suivrons partout où il nous conduit ; et peut-être une étude de l'âme plus sérieuse et une connaissance plus profonde des religions nous convaincront, au contraire, de la puissance des doctrines métaphysiques sur la moralité humaine.

Bayle a raison : ce n^est pas l'intelligence qui meut la volonté; et, pour prendre un exemple frappant, ce n'est pas la connaissance du bien qui fait pratiquer le bien. Prétend-on le contraire, il faut montrer que toujours ou presque toujours la vue nette du bien en emporte l'accomplissement. Or, si on s'engageait à donner cette preuve, on se jetterait dans de grands embarras. Nous le savons tous par expérience, ce

qui nous manque, ce n'est pas la connaissance du juste, mais le courage de le pratiquer ; il est devant nos yeux, nous ne pouvons pas nier sa lumière, et cependant nous faisons le mal au milieu des remords et quelquefois au milieu des larmes. Que répondre à cela? Tel est un philosophe moraliste très-remarquable : il expose avec une netteté parfaite le caractère absolu du devoir ; tel autre est un casuiste profond, qui détermine avec une grande sagacité le rapport des actes particuliers au précepte général, et juge exactement la valeur relative des préceptes divers ; suivez-les dans leur vie, que de démentis à leur science et à leur conscience ! Pour être un excellent jurisconsulte, on n'est pas un excellent citoyen: Bacon préside à la justice et il la vend; la plupart des malfaiteurs possèdent le Code. Qu'estce donc qui fait ici défaut? Des soldats sont rassemblés en face de l'ennemi ; ils savent sans doute qu'il faut se battre courageusement, et tous les syllogismes du monde n'ajouteront rien à leur conviction ; au moment où ils s'ébranlent, la musique se fait entendre : elle les enflamme, elle les transporte, ils vont joyeux à la mort. Que s est-il donc passé en eux? Tout à l'heure ils étaient convaincus, maintenant ils sont enthousiastes; tout à l'heure ils connaissaient leur devoir, maintenant ils l'aiment ; et tel qui n'était qu'un sol-

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dat, à cette heure a l'âme d'un héros. Qu'on en soitassuré, ce qui manque aux hommes pour qu'ils fassent le bien, ce n'est pas la raison, mais le sentiment; ce n'est pas la lumière, mais la chaleur.

C'est donc le sentiment qui nous meut, et le sentiment du bien qui nous fait pratiquer le bien ; mais n'y a-t-il pas de sérieux motifs de se défier de cette opinion? Prenez certains hommes, écoutez leurs paroles, lisez leurs écrits : quel amour de la vertu! quel enthousiasme pour toutes les actions généreuses ! quelle aspiration ardente vers la grandeur morale ! Vous recherchez leur vie, et après l'avoir connue, vous êtes désenchanté, vous vous demandez si ce sont réellement eux qui ont tenu de tels discours ; vous ne pouvez pas comprendre comment un même homme parle magnifiquement et agit bassement, et porte en lui deux hommes si opposés. Le premier mouvement est de croire qu'ils ont revêtu un beau masque pour nous tromper, et beaucoup de gens s'arrêtent à cette pensée. Mais non ; ils n'ont pas eu un semblable dessein, et il faut chercher plus avant dans le cœur humain le nœud de cette grande contradiction.

Concevoir l'idéal du bien, résoudre de le suivre, repasser fréquemment sur sa vie, la comparer à cet idéal, pour reconnaître ses fautes et s'encou-

rager dans l'honnêteté, voilà la règle que les hommes violent souvent en pleine connaissance de cause; ajoutons, qu'ils violent souvent sans le croire, sans même que leur conscience les juge avec sévérité. Il n'est qu'un seul chemin pour la suivre, il est mille chemins pour s'en écarter.

D'abord beaucoup d'hommes possèdent quelque vertu, très-peu possèdent la vertu. S'ils en étaient entièrement vides , ils auraient honte d'eux-mêmes, et seraient tourmentés par leur conscience, qui mettrait leur mal à nu ; mais, quand elle tente de leur reprocher telle ou telle infraction, ils lui ferment la bouche en lui présentant la verlu favorite. Tel servira courageusement sa patrie, tel la vérité, un autre la liberté ou Dieu ; ils se consacrent à cette œuvre, ils y mettent le tout de leur vie ; devant cette action principale toutes les autres s'efiacent dans l'indifférence. Ainsi, on fait à la fois le bien et le mal; et, il est triste de le dire, on se sert de la vertu pour racheter le vice, ou plutôt pour dispenser de la vertu.

Certes, cette illusion est grande, mais il en est une plus grande encore. Dans une âme ordonnée, le sentiment et l'action marchent ensemble, et le sentiment guide l'action, lui imprime tous ses caractères, la fait languissante ou active, régulière ou capricieuse, conforme ou contraire à

l'honnêteté; elle captive la volonté, et l'emporte avec elJe dans les orages ou dans les régions de lumière et de paix. Mais il arrive, tant la nature humaine est diverse, que le sentiment et la volonté se séparent et suivent chacune leur route , et que non-seulement elles suivent des routes différentes, mais opposées, et qu'une passion extrême du bien se rencontre souvent dans le même personnage avec des faiblesses et des vices. Comment expliquer cette contrariété? Il y a dans l'homme l'instinct du grand : il n'a pas en vain de hautes destinées, et n'a pas impunément devant les yeux la loi morale. Beaucoup de natures trop faibles laissent cet instinct s'endormir, en sorte qu'il ne se réveille que par instants, ou même ne se réveille jamais. Des natures plus ardentes ne s'accommodent point de cette terne existence ; elles ont besoin de leur propre considération, et il faut chez elles que l'instinct de la grandeur ait son issue. C'est bien ; ce n'est pas tout. Si telle est la chaleur de l'âme qu'elle se répande au dehors en actions énergiques et généreuses, votre vie ne laisse rien à désirer; mais si cette chaleur demeure au dedans, et si, au lieu d'exciter les germes qui demandent à se produire, elle les consume, si l'âme se complaît dans son exaltation, s'enchante elle-même de ses beaux sentiments , si dans cette fréquentation de l'idéal elle

perd le goût des choses réelles, si elle ne voit plus la vie que là, si au sortir de ces vives émotions tout lui paraît fade et languissant, si l'éclat de la vie intérieure, au lieu d'illuminer le monde, le décolore , si elle n'est plus le foyer de notre activité, mais un asile contre les misères de l'action, si l'amour du bien, qui, sagement réglé, est la santé même de l'âme, et la source de notre énergie morale, devient comme une fièvre de la vertu, qui absorbe toute notre force, si ses accès nous laissent abattus et énervés, alors tout est perdu. Lorsque le sang, parti du cœur, se répand dans les membres, il donne la vie; quand il abandonne les membres et se retire au cœur, il tue. C'est un mal très-grand, celui que nous venons de signaler ; toutefois il n'appartient pas à tout le monde d'en être travaillé.

D'autres sont enthousiastes de la perfection inorale en artistes : ils l'aiment parce qu'ils lui doivent de riches inspirations, des mouvements d'éloquence, parce que leur imagination s'échauft'e à cette grande idée, et qu'on ne peut la toucher sans que le style s'élève et lui emprunte sa majesté et son éclat.

D'autres enfin, doués d'une organisation puissante, avides de connaître et de sentir, impatients de se développer, poursuivent, à leur insu, ce but unique à travers toutes les rencontres de

la vie. Ainsi, ils comprennent que l'amour et l'amitié ont des secrets précieux, qu'une âme est pauvre tant qu'elle n'a pas été agitée par leurs mouvements; ils vont donc demander à l'amitié et à l'amour ce qu'ils renferment de joies et de douleurs, de délicatesses et de sublimités; ils suivent avec une curiosité ardente cette expérience où leur âme, tour à tour dilatée et resserrée parla souffrance et le bonheur, remuée jusque dans son fond, rend des trésors cachés, acquiert de nouvelles vertus; puis, une fois que ces passions n'ont plus rien à leur donner, qu'ils leur ont pris tout ce qu'ils pouvaient leur prendre, richesses de l'intelligence et du cœur, arrivent la froideur, la négligence, les duretés, et peut-être la cruauté inexorable.

Plus tard, ils repasseront sur leurs années écoulées ; croyez-vous qu'ils verront la triste vérité? Nullement; quand ce spectacle se présente, on peut adoucir ce qu'il a de choquant, corriger les imperfections, éclairer les ombres; et ils se mettent à l'œuvre; non pas qu'il se disent brutalement : Ce drame pèche par tel endroit, et que brutalement encore ils appellent à leur aide la rhétorique : qu'ils comptent toutes leurs rides, et se fardent devant leur miroir ; ils ne se voient que transfigurés; ils parcourent leur vie passée, comme les poètes parcourent le monde, ne re-

cueillant que les belles choses, dégagées de la réalité triviale ou repoussante. Ainsi les anciens attachements se représentent sous les plus vives couleurs; régoïsme secret et les réserves s'enfuient pour faire place à l'absolu dévouement; ainsi l'amour et l'amitié prennent dans le lointain toutes sortes d'enchantements, dès qu'ils n'imposent plus de charges, comme au retour d'un voyage les impressions se représentent parfois avec plus de charme, sans les fatigues du chemin. Ils se prennent à leurs belles paroles, ils sont émus par leurs touchants tableaux^ et ils ont raison; mais ils ont tort de se persuader que celte histoire soit leur histoire.

Tant qu'il y aura sur la terre de semblables natures, il y aura des hommes qui, toujours amants d'eux-mêmes, s'imagineront qu'ils ont aimé de toutes leurs forces, et qui le diront avec une entière bonne foi. L'Écriture l'a dit : tout homme est menteur; et il est vrai, nous mentons souvent aux autres, mais nous mentons à nousmême plus souvent encore.

Malgré les sérieuses objections qu'on peut faire contre l'opinion de Bayle, qui est aussi la nôtre , nous pensons donc pouvoir soutenir que le vrai mobile de la volonté est le sentiment. Mais la cause de Bayle n'est point gagnée pour cela ; au

contraire , elle est plus que jamais compromise ; car après avoir reconnu la puissance du sentiment, si nous trouvons chez les théistes une passion qui est absolument interdite aux athées, et si de toutes les passions , c'est la plus forte , la plus pure aussi, celle qui protège le mieux la moralité; si, par sa nature , elle peut se rencontrer dans toutes les âmes, indépendamment des différences infinies qui séparent les individus , et persister dans la même âme, à travers les événements qui sans cesse la renouvellent ; il faudra avouer que les athées manqueront d'un puissant secours pour ordonner leur vie morale, et on ne pourra plus soutenir qu'ils seraient, dans la pratique, exactement pareils à des hommes croyant en Dieu. Or, nous allons montrer, à l'évidence, que le sentiment religieux possède de tels caractères.

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