CHAPITRE III
Influence salutaire du sentiment religieux.
Doutez-vous que le sentiment religieux soit fort , comptez les martyrs ; et pour vous assurer que ce dévouement ne tient pas à un dogme ou à un pays, considérez qu'il y a eu des martyrs dans toutes les religions. Certes, il faut un grand fonds de courage pour affronter des tourments dont le seul récit nous révolte. Sans recourir à ces faits d'exception, la mort ne se présentet-elle pas à chaque instant du jour et de la nuit, presque toujours attendue et amère, souvent avec son cortège d'atroces douleurs? De faibles créatures, qu'effrayait une légère souffrance, ne s'abattent point sous ces terribles assauts , et meurent avec la constance du martyr, sans l'enivrement du supplice. Qui les soutient dans cette lutte, si ce n'est le sentiment religieux? alors que les illusions de la durée s'évanouissant, parvenu au seuil de l'éternité, on voit en face Dieu qui y réside?
Et encore ces supplices des époques violentes, et ces tourments que nous impose l'ordre de la Nature, sont adoucis par la pensée de leur brièveté, et du bonheur immédiat dont sera payé
notre courage ; le terme voisin et éclatant nous empêche de nous démentir. Il est une épreuve plus dure peut-être, c'est celle que tentent les religieux qui se condamnent à mourir toute leur vie, à un martyre «ans fin. Briser son corps par la fatigue, lui épargner le repos, le sommeil, -la nourriture ; se jeter hors du monde, vivre seul , tourment horrible ! se retrancher toutes les affections qui peupleraient ou charmeraient la solitude, l'amour, l'amitié, quel sacrifice ! et qu'il faut que l'amour de Dieu soit fort, pour soutenir un homme, pendant cinquante années, peutêtre, dans ce désert de la Nature et de l'âme ! Et il n'a pas opéré ce prodige une fois ou deux fois, en sorte qu'on y puisse voir une aberration singulière, une sorte de monomanie;, il l'a répété sans nombre, pour qu'il soit bien visible que c'est là sa vertu ; le christianisme et les religions de l'Inde, l'Occident et l'Orient disputent de tels renoncements.
Cherchons le secret de cette puissance.
Toute loi, réduite à elle-même, obtient difficilement l'obéissance ; on l'élude si on peut; si on ne l'ose , enrayé par le châtiment, on l'accomplit avec parcimonie , froidement et à contre-cœur. Quelques hommes, je l'avoue, considérant la sagesse de cette loi et ses bons résultats, s'attacheront à elle en fidèles serviteurs; mais ils seront
très-rares, et, pour le grand nombre, la loi qui, de sa nature, restreint la liberté, sera reçue en ennemie. Que faut-il donc pour qu'elle entraîne les volontés? Consultez l'expérience, elle vous l'apprendra. Une émeute est excitée : un ordre a déplu , on jure qu'on ne l'exécutera pas , les esprits échauffés adoptent des résolutions extrêmes; cependant le chef paraît : en sa présence tout s'apaise, et force reste à la loi. Quand vous voulez qu'un homme, votre subordonné, fasse une certaine chose que vous avez décidée, et qui lui répugne fortement, alors, si vous êtes prudent, si vous ne consentez pas à compromettre votre autorité, vous ne lui envoyez- pas de message, vous l'appelez devant vous, et là lui intimez vos ordres. C'est ce qu'en effet la loi, en ellemême, abstraction morte, feuille muette qu'on lit et qu'on commente à loisir, rattachée à son auteur, vous frappe de la voix , du geste, de la physionomie ; elle porte devant elle ses titres et son autorité; autrefois elle commandait, maintenant elle se fait obéir.
Ceci ne s'applique-t-il pas à la loi morale ? N'est-elle pas une loi, et ne s'adi esse-t-elle pas à des hommes? Si donc, excepté quelques esprits heureusement nés , que sa beauté séduit , elle n'a sur la plupart de nous qu'un faible empire , nous connaissons déjà une des causes de
cette infirmité. Tant quelle demeure simplement une loi, il est inévitable qu'il en soit ainsi : car de quel droit s'impose-t-elle à nous, prétend-elle régler toute notre vie? Je ne puis la nier, il est vrai, mais cette nécessité regarde mon intelligence ; avant de soumettre ma volonté, il me faut savoir au nom de qui elle commande. Tant que je ne suis pas arrivé là, elle demeure une conception géométrique, un objet de spéculation, et ne passe point dans la vie. Mais supposez que, par un juste raisonnement, je remonte jusqu'à Dieu d'où elle part, alors la loi se complète et revêt sa sanction; je sais qui me commande de me perfectionner, de développer mon esprit, de purifier mon âme au mépris des instigations du corps ; quand elle parle , c'est la voix de Dieu même que j'entends, c'est lui qui m'apparaît avec toute sa majesté, avec l'autorité légitime que possède le créateur parfait sur des créatures bornées; ma raison satisfaite et confuse ne conteste plus; je m'incline et j'obéis. Comment donc obtenir cette vive intuition ? par la vertu du sentiment religieux, tout-puissant pour nous transporter en présence de la Divinité. Aussi voyez, dans les religions où ce sentiment s'exalte, quelles choses on opère avec ces mots magiques : Dieu le veut! C'était le cri des croisades. Tantôt ils ont ordonné le bien, tantôt le
mal ; iJs ont fait ici des saints, là des bourreaux ; mais toujours ils ont dompté les individus et les peuples.
Voilà déjà un des secrets de la force du sentiment religieux ; poursuivons. Je suppose que des soldats ont reçu un ordre ; il était dur ; mais le général lui-même la donné, et toute résistance a été prévenue ou étouffée. 11 s'agit, par exemple^ d'une marche forcée. Les soldats se mettent en mouvement ; mais peu à peu la fatigue les gagne, la faim, la soif, la chaleur ou le froid se font sentir. Si le général est absent , êtes-vous sûr qu'ils ne feront pas quelque longue halte, contre sa volonté? si au contraire il les voit , qui osera désobéir ? et quand il s'agit de se battre, de monter à l'assaut, quel est celui qui , se sentant sous le regard de son général , n'éprouve pas que son courage , que sa vigueur se multiplie? Il ne suffit donc pas d'ébranler les hommes par l'autorité , il faut les soutenir, et ici est nécessaire l'œil du chef, qui juge les bons et les mauvais, et représentant au dehors, avec une réalité visible , la conscience qui approuve ou flétrit, crée le sentiment de l'honneur. Quittons les champs de bataille pour la vie ordinaire, ne parlons plus de général, mais de Dieu, et calculons ce que peut sur une âme la conviction profonde que Dieu la voit; ce que peut sur cette
âme, alors qu'elle médite de déserter le bien ou qu'elle travaille à l'accomplir, le spectacle de cet œil toujours ouvert, caressant ou irrité, où elle lit son arrêt plus clairement, plus sûrement que dans la conscience , souvent lâche ou endormie.
Enfin, si ce général dont nous parlions tout à l'heure, maître avoué et juge vigilant, était encore adoré de ses soldats, quelles merveilles seraient au-dessus de leur enthousiasme ? Or, les hommes sont capables d'aimer Dieu avec ferveur, Dieu, leur père, et aussi la perfection aimable du bien et de la beauté. Dès ce moment, tout change ; je ne vois plus d'un côté un maître qui commande , de l'autre un inférieur qui se soumet en frémissant, mais un ami qui va au-devant des désirs de son ami , se pénètre de sa pensée , s'approprie sa volonté , en sorte qu'il s'identifie avec lui ; puis, s'il s'abstient du mal et fait le bien, ce n'est pas le respect d'un témoin imposant, la frayeur d'un arbitre redoutable , ce n'est pas le sentiment personnel encore, quoique louable, de sa propre dignité, c'est mieux que cela , l'attention à ne pas violer une amitié si haute et si sainte.
Enfin, on ne s'expliquerait pas toute la force du sentiment religieux si on ne savait quelle est la puissance de l'exemple. Un caractère éclatant se fait suivre. Les Brigands de Schiller ont créé des
brigands; Werther a excité dans bien des âmes la sensibilité maladive, et la pensée plus d'une fois efficace du suicide ; de René, de Manfred , est sorti tout un peuple de rêveurs ; les Vies de Plutarque ont fait plus de héros que les belles Pensées de Marc-Aurèle; Alexandre rêvait d'Achille, et son vrai précepteur est Homère plus qu'Aristote ; les qualités ou les défauts de nos parents s'impriment en nous, et leurs maximes sont sans action auprès de leurs exemples. Il y a dans le monde entier deux traditions : Tune de solides vertus, l'autre de fautes et de crimes; dans la grande famille humaine, il y a deux familles où ces traditions sont déposées et se perpétuent. Il dépend de chacun de nous de choisir nos ancêtres, d'entrer par l'adoption dans la race du premier juste ou du premier méchant, de nous constituer l'une ou l'autre généalogie, par notre libre choix, par l'imitation qui est la génération des esprits.
Qu'on ne s'étonne pas de cette puissance de l'imitation : le pur précepte languit ; après l'avoir entendu, on se demande s'il est possible de l'exécuter, ou s'il n'est pas peut-être quelque invention arbitraire; et involontairement on se complaît dans cette dernière pensée, parce qu'elle dispense de courage. Au milieu de ces lâches préoccupations , l'exemple survient et les dé-
mont, car il est le précepte réalisé. Ensuite, s'il est brillant, si la puissance humaine s'y développe, il nous frappe et nous séduit par le prestige de la grandeur., Pour nous, qui visons à la grandeur de la vertu, nous cherchons un modèle où elle paraisse dans toute sa beauté. Or il existe un tel être , et il est constamment à notre portée si nous le voulons voir, non pas des yeux du corps, qui le chercheraient vainement dans le monde de la matière, mais des yeux de l'esprit, à qui il a été donné de contempler l'être absolu, idéal de toute perfection. De là le but proposé à l'activité des hommes par Platon et les stoïciens : (( Rendez-vous semblables à Dieu autant qu'il est » possible; » et que le Christ leur rappelle : « Soyez parfaits comme mon père est parfait. » Et vraiment il est notre digne modèle ; en le contemplant nous apprenons à ne penser que le vrai , à n'aimer que le beau , à ne vouloir que le bien, à mettre entre toutes nos facultés une juste et inaltérable harmonie.
Cependant il faut l'avouer, cette perfection est si élevée que notre regard se trouble ; cette nature qui ne connaît pas nos besoins et nos combats est bien loin de notre nature, et nous ne savons souvent comment rapporter à l'usage de chaque jour, à des circonstances infiniment variées, 1 exemple d'une vie sans succession ; aussi
nous cherchons un modèle qui, avec une pureté sans tache, tienne plus de nous, soit plus proche de nous. Le Christ avait fondé l'imitation de Dieu, les hommes ont fondé l'imitation du Christ. Faire descendre au milieu des hommes le divin idéal, sans lui enlever rien de sa pureté, lui donner nos besoins pour qu'il nous enseigne à Jes régler, nos misères pour qu'il nous enseigne à les soutenir ; le placer dans les rencontres difficiles de la vie, pour observer comment il se conduira, et nous conformer à sa conduite; amener devant lui et la femme adultère et le pharisien qui lui demande ce qu'il doit à César; en un mot, le faire vivre comme nous vivons, afin de vivre comme il a vécu ; faire d'un Dieu un homme, pour que cet homme à son tour nous fasse dieux ; telle est l'œuvre profonde du Christianisme. Lisez ses orateurs; toute la prédication est un perpétuel commentaire des discours et des actes du maître , en vue de la pratique journalière; en sorte que depuis l'âge où la raison paraît jusqu'au moment suprême de la mort, nous trouvions toujours quelqu'une de ses traces où nous puissions poser le pied. Bientôt nous parcourrons les grandes religions de l'Inde, de 1 Egypte, de la Perse, passées un jour dans la Grèce et dans Rome; partout nous trouverons la Divinité entrant dans le mouvement, et sa con-
21ft DU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.
duite proposée à tous les croyants comme le type de l'humaine perfection.
J'ai montré, je crois, d'où procède la force du sentiment religieux , le secret de cet appui si efficace qu'il prêle à la morale : il confirme la loi par l'autorité du souverain maître; il retient dans l'obéissance par le respect du témoin vigilant, juge équitable qui a l'œil sur nous; il rend celte même obéissance douce et chère , la transformant dans le dévouement de l'amitié; enfin, il enflamme et soutient notre courage en lui présentant de dignes modèles. Et ce n'est pas ici une simple spéculation que les faits démentent; je me suis appuyé sur les faits eux-mêmes, impartialement observés. Du reste, voilà cinq siècles qu'autour de nous se fait une vaste expérience que, sans doute, on ne contestera pas. Car, comment expliquera-t-on le succès immense de Y Imitation du Christ! Ce n'est pas une mode qui dure cinq cents ans ; ce n'est pas la conformité de ce livre au génie d'une certaine époque qui le soutient, car depuis qu'il a paru nous avons bien changé. Il y a donc en lui quelque chose de profondément humain, qui fait que, malgré les accidents des caractères, partout où se rencontre la nature humaine , il ne manque pas de s'y appliquer. Beaucoup s'imaginent que c'est sa morale. Eh ! sans doute , elle est souvent excellente ,
quoique elle tende visiblement à substituer à la vie commune et véritable la sévérité étroite de la vie monastique; mais la morale fût-elle parfaite, elle ne se suffirait pas. D'autres attribuent son influence à ce qu'elle propose un exemplaire divin , en s'appuyant sur le titre , et ils n'ont pas complètement raison, car l'ouvrage n'est pas le moins du monde un récit de la vie du Cbrist , accompagné des moralités auxquelles elle se prête; mais observez la forme du livre, que voyez-vous ? un discours du Christ au fidèle , et plus d'une fois une conversation du fidèle avec le Christ. Remarquez de quel ton parle le Christ : il parle en père, c'est-à-dire avec la triple autorité de la raison , de la puissance et de l'affection, avec une autre autorité encore qu'il ne revendique pas, mais que le fidèle lui reconnaît, l'autorité de l'exemple; de pareils entretiens qu'appellent la solitude, la lutte, la souffrance, se renouvellent souvent, et forment entre l'homme et son Dieu une forte habitude , une constante société.
Ainsi, les caractères qui donnent au sentiment religieux son énergie, et dont un seul suffit à le rendre fécond , dispersés dans d'autres livres, se réunissent tous dans le petit livre de l'Imitation ; et voilà justement ce qui a fait son prix.
Si la raison ne s'accommode pas de cette association de deux natures si différentes, de cette distinction des personnes en Dieu, de cette chute de l'Éternel dans la durée; si dans l'homme elle ne peut plus apercevoir le Dieu , ou si dans le Dieu elle ne peut plus distinguer l'homme ; si elle ne reconnaît plus la vertu des créatures dans une victoire sans combats , alors nous rapprochons encore de nous notre modèle, nous consentons qu'il soit moins grand pourvu qu'il luise de plus près, et nous nous proposons comme exemplaires les héros et les saints de l'humanité. Est-ce à dire que nous ne voulons plus de Dieu pour notre idéal? Non certes; mais éblouis par une perfection si sublime, trop faibles pour en soutenir la vue, nous poursuivons sur la terre son image et ses reflets ; et nous ne prenons pas le reflet pour la lumière, l'image pour la réalité. Les surprises et l'oubli sont impossibles, car l'enthousiasme qu'excite en nous l'humaine vertu nous porte par-delà cette vertu même : elle ne nous émeut qu'à la condition de nous faire entrevoir quelque chose de meilleur encore ; toute action généreuse, vivement sentie, est une aperception de l'idéal, une révélation de Dieu. Ainsi, tandis que l'influence de l'exemple est toutepuissante sur notre activité morale, le sentiment religieux survient pour nous découvrir le type
de la perfection; et alors , comme nous sommes trop au-dessous d'un modèle si sublime, s'associant à une perfection plus tempérée, il marque de son signe les modèles plus humbles que réclame notre infirmité.
Le sentiment religieux est donc très-fort ; estil aussi pur ? Quand on parle de la pureté du sentiment religieux, on ne peut s'empêcher de songer aux guerres, aux persécutions que les religions ont causées. Ce sont des choses affreuses sans doute, et à jamais déplorables, mais il faut renvoyer la faute à son auteur. Des sauvages tuent leurs parents quand ils deviennent vieux, pour leur épargner des souffrances inutiles ; est-ce un argument contre l'amour filial? En certains pays, des femmes se font brûler vives sur le tombeau de leur mari ; l'amour conjugal en vaut-il moins? Un père tue son enfant, pour qu'il ne tombe pas dans la misère ; ce fait plaidet-il contre l'amour paternel? Non certes; et je ne me souviens même pas qu'on ait tiré de pareils exemples une pareille leçon. On les représente plus d'une fois, mais pour un autre usage : les sceptiques s'en font des armes contre l'infaillibilité de la raison. Et c'est là, en effet, leur portée légitime. Les passions sont des leviers et non des guides; c'est à la raison directrice de
s'en servir comme il convient. Des leviers sont forts ou faibles , voilà leur vertu et leur vice : vertu de l'eau qui fait tourner un moulin , vice de l'eau qui l'emporte et le brise; la responsabilité est ailleurs, dans l'esprit, qui doit connaître la nature, l'énergie des forces dont il dispose, et modérer leur action. Les accidents causés par la vapeur ne prouvent pas contre la vapeur, mais contre le machiniste. Ainsi dans lame, c'est à la raison de régir, aux passions de mouvoir. Admettez que cet ordre soit suivi, et que la raison régisse sagement , tout est bien ; mais admettez que la raison abdique, qu'elle cède l'empire à ces forces inquiètes et remuantes qui tendent toujours à usurper, ou que , gardant la direction , elle ait perdu sa droiture et commande le mal , l'âme est profondément troublée et l'on ne saurait prévoir où s'arrêteront ses excès. Alors , plus la passion qui domine ou qui est mise en jeu est puissante , plus ses effets sont terribles : la passion religieuse, une lois émue, versera des flots de sang.
Effrayés par ce spectacle, des hommes ont proscrit le zèle de Dieu; ils avaient évidemment tort; mais leur excuse est dans leur humanité, et aussi dans le néant de leurs efforts. Que ceuxlà sont plus dangereux qui jouent avec un sentiment si redoutable, et le déchaînent à plaisir sur
Je monde, comme s'il devait, à leur voix, rentrer dans ses limites ! Vous qui surexcitez ainsi une des puissances de lame, avez-vous bien affermi la raison? Étes-vous sûr que ces agitations violentes ne feront pas vaciller sa lumière , qu'elles ne 1 éteindront pas ? La sagesse d'un roi excellent, de saint Louis, en a été troublée : il a pu dire que lorsqu'on rencontre un iniidèle, ii faut lui passer son épée au travers du corps; et quand une vertu si haute a chancelé dans une telle épreuve , vous la répétez hardiment dans des esprits incultes et des cœurs sauvages. Vous frappez du pied la terre , et des sources vives jaillissent; ah! j'admire votre puissance! mais ces sources se réunissent, elles forment un torrent, et vous n'avez pas creusé son lit; ace coup, j'admire votre folie , si c'est de la folie, encore !
Enfin, si le sentiment religieux est fort et pur, est-il seul capable de soutenir la volonté dans le bien? L'amour est d'une saison; il est un instrument de bien et de mal selon les rencontres, capable de développer rame, capable aussi de l'absorber. L'amitié, un peu languissante auprès de cette passion maîtresse , dure davantage ; maisaussi quand on la veut sérieuse, honorable et agissante, qu'elle est rare ! et alors , fondée sur une estime réciproque , elle suppose justement
les vertus qu'on lui demande de créer. Puis il y a telles irritations politiques ou religieuses qui rompent les amitiés apparemment solides, ou du moins les refroidissent, et leur enlèvent, avec la ferveur, l'efficacité. Puis doit-on compter sans la mort? Et enfin, outre les amis qu'on perd, n'est-on pas sujet aussi à perdre l'amitié même, qui peut un jour se tarir? Les affections de famille ne sont pas fondées sur le choix : aussi elles ne sont pas exceptionnelles comme l'amitié, elles ne naissent pas des vertus , et travaillent à les faire naître ; elles sont capables de produire de grandes choses, de magnifiques révolutions; mais, sans parler des êtres qui, par des causes diverses, n'ont jamais reçu les soins de leurs parents , à mesure que la génération nouvelle s'élève, la mort est là pour frapper l'ancienne génération, nous livrant à nous-mêmes, peut-être dans le moment où les passions s'agitent ; quelquefois , par un triste renversement, elle abat le fruit et respecte l'arbre , qui désormais languit dépouillé; ou encore elle atteint la femme ou le mari , enlevant à l'un des deux une ancienne et douce habitude. Qu'on dise le bien qu'on voudra des affections de famille, on ne rendra jamais justice à cette forte et salutaire influence ; mais il est dangereux de les prendre pour unique appui, de leur remeitre sa vie; car bien sou-
vent ces appuis manquent en route, et il nous faut continuer notre voyage tout seuls, la mort dans le cœur. La philanthropie, la charité est toute-puissante dans certaines âmes qui s'y donnent entièrement; par malheur, il est difficile qu'elle prenne une si grande place dans la vie occupée du monde; et souvent les ressources trahissent la bonne volonté. Pour la patrie, il n'est pas donné à tout le monde de la servir, et encore elle ne fait à ses serviteurs que de rares appels. L'humanité est trop vaste : nous pouvons à peine nous apercevoir dans son immense étendue ; nos actions et nos pensées semblent se perdre dans son agitation , et nous ne voyons pas pourquoi nous sacrifierions des jouissances immédiates et certaines, pour un résultat si éloigné et si douteux. Ce peut être la passion des hommes d'état, des hommes de génie, et de quelques esprits à qui l'histoire des faits et des idées a enseigné comment l'humanité marche ; mais c'est là le petit nombre , et nous ne voulons pas que la vertu soit un privilège. L'amour de la vérité rendrait le monde meilleur si le inonde était composé de savants. L'homme qui travaille pour un si grand objet se respecte : il sait que sa vie, sa santé ne lui appartiennent plus, que saconsidérationmême ne lui est plus personnelle, que l'estime ou le mépris qu'il s'attire rejaillit sur la vérité qu'il
défend. Mais il y a des moments de doute , des moments aussi de découragement, alors que survient le sentiment de notre impuissance réelle ou imaginaire , ou la triste pensée que la vérité trop combattue ne fera pas son chemin. Puis comptez les hommes qui ont une pareille mission ! Quant à l'amour de la nature et de Fart , noble passion et de grande énergie , il veut une organisation particulière dont la Providence est avare. Ajoutez que presque tous les hommes sont condamnés à s'enfermer dans les villes loin de la Nature, et qu'il ne suffit pas, pour inspirer une vie entière, de quelques rares émotions bientôt effacées.
Où donc trouverons-nous ce sentiment qui doit entretenir dans le bien notre volonté ? Il sera fort ; il sera pur ; il conviendra à tout homme en toute condition; c'est-à-dire, il s'attachera à un objet qui ne meure pas ; lui-même ne mourra pas d'épuisement ; il ne sera pas la prérogative dune nature d'élite, d'une certaine fortune ; ceux qui sont déshérités des biens de l'esprit et du corps ne seront pas déshérités de ce bien; souvent même il les recherchera de préférence , il leur viendra comme une ample compensation, comme un précieux auxiliaire contre les maux qui les assiègent; jamais il ne manquera de les consoler, et quelquefois il leur tiendra lieu de la santé, de
l'aisance et de la liberté ; toute créature humaine découvrira en elle , quand elle la cherchera , cette souce vive et toujours jaillissante ; enfin ce sera l'amour de Dieu.