‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 77 sur 91 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le sentiment n'est pas indépendant de l'intelligence.

Déjà l'observation de l'âme humaine est peu favorable à la thèse de Bayle. Si le sentiment religieux est tout-puissant pour la vertu, l'athéisme qui, évidemment, ne peut le recevoir, est par là condamné. Les opinions métaphysiques ne sont donc pas indifférentes pour la conduite de fa vie. Croyez-vous ou non à Dieu , vous vous retranchez ou vous créez dans votre cœur un sentiment qui vous élève jusqu'à lui. Puis, ce Dieu auquel vous croyez, le concevez-vous avec tel ou tel caractère, caché ou manifeste, immobile ou agissant, êtes-vous frappé surtout par sa majesté ou par sa bonté, voilà votre sentiment qui varie, sa force qui croît ou diminue, sa pureté qui s'altère ou s'idéalise ; et ainsi tous les mouvements de l'esprit se traduisent, par cet intermédiaire, dans les mouvements de la volonté. L'intelligence seule est sans influence sur le libre arbitre, soit; le sentiment , au contraire, agit sur lui avec empire, d'accord ; l'intelligence et le sentiment sont dans une complète indépendance; non certes, et nous combattons cette proposition de toutes nos forces. Nous la combattons avant même d'avoir constaté ce qui se passe dans l'âme, car il nouspa-

raît étrange que la Providence, qui, non-seulement crée, mais unit toutes choses, ait placé dans un même être des puissances isolées, la faculté qui éclaire, sans rapport avec la faculté qui agit, le pouvoir délibératif et le pouvoir exécutif fonctionnant chacun de leur côté sans nul concert; et si nous venons à considérer ce qui a lieu dans la réalité, notre jugement se confirme. Cet homme prétendu, dont Ja pensée et les opérations sont désunies, est un être abstrait; dans l'homme vivant règne une autre sagesse : toutes ses facultés sont unies et se pénètrent; ses croyances se changent en sentiments, ses sentiments en actions; il ne pense point impunément. Ce n'est pas nous qui soutiendrons que le sentiment joue un rôle médiocre dans i'àme; loin de là, nous sommes convaincus de son énergie, et nous regrettons de n'avoir pas une plus grande autorité pour communiquer notre conviction; mais pour en reconnaître la puissance, nous n'en ignorons point la condition.

Que de fois, dans l'histoire de la philosophie, il a été affranchi de la raison, opposé à la raison, substitué à la raison ! Ici , il est chargé de nous révéler Dieu que l'intelligence ne peut atteindre ou défigure; là, au lieu de la spéculation inutile ou égarée, il nous représente le devoir; plus loin, au défaut de l'entendement, il atteint le beau

idéal ; ailleurs, il ne se borne pas à découvrir telle ou telle vérité sublime , toute vérité vient de lui : ce que nous appelons raison universelle, nature, sens commun,, on l'appelle le sentiment ou le cœur. Ces doctrines ne nous surprennent pas : effrayé des divergences d'opinions que la réflexion entraîne, devoir toute vérité en question, désespéré par cette mobilité perpétuelle, on cherche un point fixe où l'on se puisse tenir fermement; après avoir entendu les philosophes disputer dans les écoles sur le beau, sur le bien, sur Dieu, on les rassemble, on leur découvre l'immensité de la mer, on leur raconte la vie d'un héros, tous sont émuSj agités de pareils transports. Quelle est donc cette puissance secrète qui triomphe des systèmes, paeih'e les esprits, et confond les âmes dans une commune et souveraine émotion? C'est le sentiment. Dès lors on fait à chaque facuhé sa part, la raison aura pour attribut la discorde; le sentiment, l'unité inaltérable.

C'est là une grave méprise. Deux organes en nous pour saisir la vérité! l'un menteur, l'autre infaillible ! Voilà certainement une chose prodigieuse. Une philosophie plus profonde a résolu cette contradiction, et ramené l'ordre dans l'âme humaine, « La raison * n'est pas bruyante , et

1 M. Cousin, Cours de l'histoire de la philosophie moderne, première série, tome II, p. 104.

» souvent elle n'est pas entendue, tandis que lé- )) cho du sentiment retentit avec éclat. Dans ce » phénomène composé , il est naturel que l'élé- » ment le plus apparent couvre et offusque le » plus intime.

» D'ailleurs que de rapports, que de ressemblances trompeuses entre ces deux facultés! » Sans cloute , dans leur développement , elles » diffèrent dune manière manifeste. Quand la » raison devient le raisonnement , on distingue » aisément sa pesante allure de l'élan du senti- » ment; mais la raison spontanée se confond » presque avec le sentiment : même rapidité , » même obscurité. Ajoutez qu'elles poursuivent » le même objet, et qu'elles marchent presque » toujours ensemble. Il n'est donc pas étonnant » qu'on les ait confondues.

» Une saine philosophie les distingue sans les )) séparer. L'analyse démontre que la raison pré- )) cède et que le sentiment suit. Comment aimer » ce qu'on ignore? Pour jouir de la vérité, ne » faut-il pas la connaître ? Pour s'émouvoir à cer- » taines idées, ne faut-il pas les avoir eues en un » degré quelconque ? Absorber la raison dans le » sentiment, c'est étouffer la cause dans l'effet. » Quand on parle de la lumière du cœur, on dé- » signe sans le savoir cette lumière de la raison » spontanée, qui nous découvre la vérité d'une

» intuition vive et pure, tout opposée aux pro- » cédés lents et laborieux de la raison réfléchie » et du raisonnement. »

En résumé, l'observation témoigne contre Bayle : elle rattache le sentiment à la pensée, la pratique à la croyance, la vertu au sentiment religieux, et ce sentiment aux doctrines que la raison se forme sur Dieu, ses attributs et surtout sa providence, directrice de l'univers. Il nous reste à examiner si Bayle est plus exact quand il fait parler l'histoire, et oppose Y immoralité du paganisme à la moralité des païens. Puisqu'il n'entend par le paganisme que celui de la Grèce et de Rome, nous nous restreindrons à l'un des deux, pour le moment, sauf à examiner plus tard les autres grandes religions comprises sous ce terme, et à rechercher si leurs dogmes provoquaient ou étouffaient les vertus.

Page 1