‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 78 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Si le paganisme autorisait le vice.

Il y a dans l'attaque de Bayle contre le paganisme de grandes injustices ; mais nous les commettons si aisément nous-mêmes, qu'il nous est difficile de les reconnaître. Voici, ce me semble, où est le sophisme qui trompe Bayle et nous trompe avec lui : il ne s'agit pas de savoir ce que nous paraît la théologie païenne, mais ce qu'elle paraissait aux païens; et puis, comme cette religion a longtemps vécu, ce qu'elle paraissait aux païens à des époques diverses. Par là seulement on pourra juger avec exactitude de son influence, bonne ou mauvaise, et le procès sera bien instruit. Or, traduire les dieux d'Homère devant notre raison , c'est traduire les guerriers de l'Iliade devant nos tribunaux ; c'est supposer que depuis plus de deux mille ans l'humanité n'a pas fait un seul pas, qu'elle a gardé les mêmes idées, les mêmes mœurs; c'est aller contre le bon sens.

D'abord, un Grec du temps d'Homère n'est pas un métaphysicien français dressant le syllogisme qui suit, ou un pareil : il ne peut y avoir deux infinis , car ils se limiteraient l'un l'autre ;

donc il n'y a qu'un seul Dieu, et ce Dieu, en tant qu'infini, est parfait, éternel, d'un pouvoir, d'une sagesse sans bornes, affranchi des misères de l'humanité. A cette- époque, on n'avait pas disserté encore sur le fini, l'indéfini et l'infini, sur leurs rapports et leurs différences, sur l'esprit et la matière et leur incompatibilité ; on était beaucoup moins métaphysicien. La Nature, pensait-on, et la société se soutiennent; mais elles ne peuvent se soutenir toutes seules : un état sans gouvernement aurait bientôt péri; le monde est donc gouverné par un être supérieur, et toutes les puissances qui résident dans la Nature sont ramenées par lui à l'harmonie. Ensuite, cet être étant corporel, ainsi que toutes choses, et habitant un certain lieu , pour administrer son empire, il lui faut des intermédiaires, des ministres qui exécutent ses décrets dans l'étendue de l'espace. 11 a donc besoin de ces puissances pour agir , comme elles ont besoin de lui pour agir avec ordre; elles lui sont nécessairement associées. Or le peuple qui raisonne ainsi est un peuple enfant, nouveau à la vie intellectuelle; il donnera donc une âme à toutes ces puissances, il leur prêtera une intention, une volonté; ajoutez encore qu'il est merveilleusement artiste, doué au plus haut degré de cette faculté qui personnifie tout ce qui se conçoit et le fait mouvoir

avec sa forme, sa physionomie, son génie propre ; dès lors ces puissances ne seront pas des forces vagues, mais des êtres semblables à l'homme, pourvus d'organes comme lui, chacun avec son caractère et ses traits distincts. Comme elles ne meurent pas et comme leur action est irrésistible, formidable et décisive pour nos destinées, ce seront autant d'êtres d'une nature supérieure, de divinités ; comme elles concourent au gouvernement du monde, elles seront le conseil du souverain maître dont elles formeront la cour ; et cette société d'en haut sera semblable aux sociétés humaines, pleine d'ambitieux, de mécontents, partagée par des intérêts divers, mais maintenue par une volonté plus forte que les prétentions individuelles et les intrigues des partis. Les Grecs ne pouvaient pas la concevoir autrement; de même qu'ils ne comprenaient pas l'action sans la vie, ils ne comprenaient pas la vie sans le mouvement, et le mouvement sans la lutte. Où nous faisons un traité de physique, ils faisaient un drame.

Le ciel sera donc une représentation agrandie de la terre. Nous nous récrions là-dessus : quelle folie de regarder comme des dieux des êtres qui partagent nos défauts et même les exagèrent ! Sans doute, folie pour nous; mais pour les Grecs, c'est selon ce qu'ils entendaient par divinité et par moralité.

Un dieu est-il, à leur avis, un être éternel, un être qui est présent partout, qui sait tout, qui peut tout? Nullement, car leurs dieux naissent, habitent un certa in. séjour ; ils ignorent, et un seul est tout-puissant. Que reste-t-il donc qu'ils possèdent en commun et qui constitue leur titre? l'immortalité. Mourir, voilà la déplorable nécessité de notre condition, et comme la marque de l'humanité. Qu'est-ce en effet qui caractérise essentiellement l'homme? La maladie ? Beaucoup jouissent de la santé, quelques-uns d'une santé inaltérable. L'ignorance? Mais n'y a-t-il pas des artistes, des législateurs, des philosophes si grands, qu'on ne voit rien au delà et qu'ils sont appelés divins? La puissance? quelques-uns la possèdent telle qu'elle nous éblouit. La prudence, le courage? Le vaillant Achille est semblable aux dieux ; Ulysse et Nestor sont d'une sagesse incomparable. Vous prendrez toutes les qualités les plus désirables, vous les chercherez parmi les hommes ; elles manqueront ici, vous les trouverez là, et dans un degré éminent ; mais il en est une que vous chercherez en vain. Ces êtres si heureux, si grands par l'esprit, par le caractère, parle pouvoir, meurent un jour; de quelque lieu, de quelque fortune qu'ils partent, quelque carrière qu'ils aient parcourue, ils se rencontrent là, Àgamemnon avec ïhersite, Achille avec Briséis,

et se reconnaissent comme membres de la même famille. Si donc c'est la mort qui fait les hommes, c'est l'immortalité qui fera les dieux ; et comme les hommes, égaux par la fin, se distinguent entre eux par leurs qualités, chez les dieux, égaux par la prérogative de ne finir jamais, il s'établira une pareille distinction ; et s'il est un de ces immortels qui surpasse les autres par la qualité qui sur terre fait les chefs de peuples, la puissance, celui-là aura l'empire ; de même qu'Agamemnon est le roi des rois, il sera le dieu des dieux.

J'entre dans la considération de la moralité des dieux du paganisme. Nous leur reprochons de n'être pas saints. Je m'imagine un Grec du temps d'Homère écoutant ce reproche; il en serait fort étonné et ne le comprendrait guère. Il demanderait sans doute ce que c'est qu'un saint ; on lui répondrait : c'est un homme qui fait peu de cas du corps, en méprise les avantages et le traite sévèrement, s'imposant d'être chaste et sobre, un homme attentif à son perfectionnement moral, qui s'abstient du mensonge et de la ruse, et rend le bien pour le mal. Notre Grec ne reviendrait pas de sa surprise; lui, il est enthousiaste de la beauté et de la force ; il ne comprend pas qu'on soit un homme si on n'aime les plaisirs physiques et si on n'en use largement; l'étude de soi-même, la gymnastique de 1 àme, s'exerçant à

modérer les désirs, lui paraît une fable ou une folie; il n'a pas peur du mensonge ou de la ruse, même Ulysse est son héros de prédilection ; enfin il pense qu'il n'y a pas de justice hors de l'axiome : Tu rendras à ton ennemi autant de mal qu'il t'en aura fait, et il pratique en conscience la loi du talion. Tels sont les saints de l'Iliade, des temps barbares, d'un peuple sensuel et subtil. Tel est alors l'idéal de l'homme, tels sont les dieux : des héros amplifiés.

Les choses devaient se passer ainsi : avant de connaître le dieu sage, l'humanité devait connaître le dieu fort. En effet, étudiez , comme il convient, l'humanité dans les hommes. Ce qui frappe l'enfant, c'est la force physique : à ce signe seul il reconnaît votre supériorité ; l'intelligence, la sagesse, sont choses trop délicates pour cet être qui vit seulement de la vie matérielle, et chez qui l'intelligence et la sagesse sommeillent encore. Voyez dans quel cercle il se meut : d'un côté il est en butte aux coups des agents extérieurs, et découvert à leurs atteintes, agréables parfois, souvent douloureuses; de l'autre, il se porte à des objets divers avec une impatience extrême, changeant de désirs , mais désirant toujours. Soit donc que les êtres physiques viennent le trouver ou qu'il marche vers eux, qu'ils lui apportent du plaisir ou de la peine, il faut qu'il lutte

pour les repousser, les attirer, les retenir; qu'il se mesure avec eux, qu'il éprouve sur eux sa puissance. Ou ils cèdent ou ils résistent, voilà ses inférieurs et ses maîtres ; il les considère à proportion qu'ils exigent plus ou moins d'efforts, et ceux-là sont au dernier ou au premier rang qu'il remue avec la moindre fatigue ou qui triomphent de sa vigueur.

Que parlé-je des enfants? n'est-ce pas encore la puissance matérielle qui classe les nations, et aux yeux du plus grand nombre marque leur première jeunesse, leur âge mûr ou leur caducité? Ce qui a fait l'éclat universel du nom romain, ce n'est pas la constitution de Rome, sa jurisprudence, l'une et l'autre de difficile accès, ouvertes à quelques hommes, ignorées de la plupart; non, ce qu'on sait partout du peuple romain, ce qu'on admire, c'est sa royauté immense, le populum late regem. Demandez quels sont les beaux temps de la France, on répondra : les règnes de Louis XIV et de Napoléon. On ignore la sagesse de leurs ordonnances ; on compte les pays conquis ou effrayés. Quittez la matière et considérez la puissance intellectuelle; son exertion la plus populaire, la plus frappante pour la foule des hommes, n'est pas celle du savant qui arrache péniblement à la Nature ses secrets, mais celle de l'orateur qui, d'un geste, ébranle et

conduit des multitudes. L'empire de l'homme sur lui-même, disciplinant ses passions par un rude travail, ne les touche guère, quand ils sont en face de quelque homme politique qui, seul, agiteet rasseoit des états. La puissance, chez les autres, nous frappe vivement, et le désir de la posséder est une de nos passions les plus violentes. Le mouvement qui pousse et entraîne les hommes , qui les fait aspirer sans relâche à une condition supérieure, relève les couches de la société et porte au faîte des hommes de condition basse et obscure, qui ébranle les nations comme les individus , il part de là. Et ce n'est pas étonnant : l'homme se sent libre ; par sa liberté il connaît qu'il est une personne infiniment au-dessus des autres créatures, et il tache de s'agrandir par ce côté, i! croit étendre son être avec sa domination.

Ainsi les Grecs barbares, dans les combats où la force du corps est souveraine, et où la vie intellectuelle et morale ne s'apprend point, dans un état de société où la victoire donnait la légitimité , les Grecs devaient estimer avant tout la puissance, et l'honorer par-dessus tout où ils la rencontraient. Thersite se lève dans l'assemblée; avant qu'il ait dit un mot, on le méprise, car il est laid ; et quand il a fini son discours, battu par Ulysse, il y a une chose qu'on ne lui pardonne pas, c'est d'avoir été battu. Us veulent

dans les hommes non pas des vertus morales , mais des vertus viriles ; hommes de guerre et artistes, ils ne goûtent pas les passions douces ou la mesure dans la passion , qu'apprécient les peuples civilisés ; ils veulent des passions de feu, emportées, indomptables, dramatiques dans leurs explosions. Étant tels, que peuvent-ils faire que transporter dans l'Olympe les qualités qu'ils admirent dans leurs villes et dans leurs camps? Considérez les divinités les plus actives de l'Iliade : ce sont Junon, Vénus, Mars, où s'idéalisent la fierté, l'amour et l'ardeur des batailles. Minerve représente la puissance par la prudence; elle est la protectrice d'Ulysse et lui donne parfois des conseils plus habiles qu'honnêtes. Quant à Jupiter, un jour que les divinités se révoltent il leur expose durement les titres qu'il a à l'empire, a Oui, dieux, connaissez1 ma puissance; » essayez de suspendre au haut des cieux une » chaîne d'or, attachez-vous tous à cette chaîne, » et vous et les déesses, jamais vous ne parvien- )) drez à entraîner sur la terre le maître et l'ar- » bitre du monde ; tous vos efforts y échoue- }) raient. Moi, s'il me plaisait d'y porter la main, » soudain j'entraînerais avec vous la terre et la )) mer, puis je fixerais la chaîne au sommet de

1 Iliad. vin, 18seq.

>) i'0!ympe, et l'univers entier serait suspendu » dans les airs, tant ma force est au-dessus et de » celle des dieux et de celle des hommes. » Minerve répond : « Jupiter, père des dieux et sou- » verain des hommes, nous le savons, ta force » est invincible. » Et plus loin , Junon le lui répète.

C'est ainsi que les Grecs envisageaient la perfection. Descend-on dans le détail , on trouve que beaucoup d'actions, à nos yeux criminelles, étaient autorisées chez les Grecs du temps d'Homère, et que les prétendus vices des dieux et du maître des dieux étaient alors ou indifférents ou légitimes, et nullement choquants pour les hommes religieux. Il est curieux, vraiment, de nous entendre accuser Jupiter de manquer aux lois de la chasteté, comme si c'était la vertu des héros d'Homère, et nous récrier sur l'enlèvement de Ganymède, comme si c'eût été un scandale chez les Grecs, dans une société où la femme était si bas placée. Pourquoi aussi les dieux ne lutteraient-ils pas entre eux? Sur la terre les rivalités sont permises ; chacun a le droit de chercher à s'élever; heureux qui réussit. Comment encore flétrir leurs vengeances, quand la vengeance est honorée parmi les hommes? Dans une société ébauchée, où il n'y a pas un code vaste et précis qui assigne les droits de chacun, où il n'y a pas

une magistrature permanente, interprète et gardienne des lois, et un pouvoir central qui lui prête sa force, l'individu offensé se fait justice lui-même, il supplée la société, et il est respectable dans l'exercice de cette fonction. Chez les Grecs, comme chez un grand nombre d'autres peuples, la vengeance a paru légitime et honorable; elle était la justice en l'absence de la justice. N'accusez donc pas les dieux d'Homère d'être vindicatifs ; ils devaient l'être. Mais les représailles des dieux étaient terribles! Sans contredit, et avec raison. Quand une certaine autorité est nécessaire aux peuples, et cette autorité des dieux l'était sans doute, lorsque sa ruine entraînerait de grands maux, il faut qu'elle se fasse respecter ; et le moyen d'arriver là, quand on a affaire à des gens rudes et incivilisés, c'est de les effrayer par des châtiments exemplaires. Voilà pourquoi, même au milieu de nos mœurs plus douces, le code militaire et le code de marine gardent une terrible sévérité. Bayle ajoute que ces représailles étaient coupables, puisque les dieux, pour punir le criminel, le poussaient à un autre crime. Nous le savons trop, c'est ainsi que nous sommes punis bien souvent; nous expions une faute par des fautes nouvelles; d'ailleurs, pour les Grecs comme pour nous , tout le châtiment n'est pas là, mais dans la douleur qui suit

inévitablement le désordre. Mais, dit-on encore, pourquoi ne pas châtier le criminel lui-même, au lieu de faire porter la peine à sa femme, à ses enfants, etc. ? Par une raison toute simple : c'est que la vengeance, ainsi comprise, est plus sûre et plus cruelle. Inventez, par exemple, un châtiment plus atroce que celui de Niobé voyant ses quatorze enfants périr sous ses yeux.

Condamnez ce mode de justice, je ne m'y oppose pas : gràçe à Dieu nous en sommes loin; mais prétendre qu'elle était condamnable devant les Grecs, et qu'elle n'était pas ce qu'elle devait être à cette époque, pour les hommes qu'ils étaient, c'est tout confondre; pour toucher l'imagination de gens grossiers, il s'agit de frapper fort.

Eh quoi! la vengeance, ainsi sanctifiée par l'exemple des dieux, ne risque-telle pas de déchaîner les hommes contre les hommes , d'amener des cruautés dépiorables , et enfin de rompre la société? Ici j'admire profondément ce merveilleux instinct de l'humanité qui lui révèle ce qui est nécessaire à sa vie, et tempère dans sa constitution tous les éléments violents. Qui ne connaît la sublime allégorie des prières, ce discours si sage et si touchant du vieux Phœnix à l'impétueux Achille : <( Les Prières ' sont filles du

1 m ad. îx c

SECONDE PARTIE. — CHAPITRE Y. 2ftl

» grand Jupiter; boiteuses, le front ridé, levant » à peine un humble regard, elles marchent avec » inquiétude sur les pas de l'Injure. L'Injure est » vigoureuse et prompte ; aussi les devance-t-elle )) de beaucoup, et, parcourant toute la terre, elle » outrage les hommes ; mais les Prières viennent » ensuite pour guérir les maux qu'elle a faits. » Celui qui révère ces filles de Jupiter, lors- » qu'elles l'approchent, en reçoit un puissant » secours, et elles exaucent ses vœux ; mais s'il » est quelqu'un qui les renie , qui les repousse )) d'un cœur inflexible , elles montent vers le fils » de Saturne , et l'implorent pour que l'Injure » s'attache aux pas de cet homme , et les venge x) en le punissant. »

Protégée par ses croyances religieuses, la société se maintient , et en durant elle se police ; dans la paix les relations des hommes deviennent plus délicates, les mœurs plus douces ; les idées de bien et de mal s'assurent ; la justice prend chaque jour plus de considération et d'autorité. Mais alors la vieille religion se trouve en dissentiment avec la civilisation nouvelle ; la morale de cette époque est plus pure , plus haute que la morale proposée au nom des dogmes antiques ; et les hommes valent mieux que les Dieux. D'abord ce travail se fait sourdement, mais enfin l'opposition éclate. Alors qu'arrivera-t-il ? Pénétré

de respect pour les maximes et les exemples des Dieux, tentera-t-on de retourner sur ses pas vers la barbarie? Non certes, et l'humanité, destinée au progrès, ne marche point ainsi ; elle reconnaîtra donc clairement le bon chemin qui donne sur l'avenir, et s'y avancera hardiment; les Dieux suivront. De là, ces protestations universelles et jamais interrompues contre les vieilles fables qui attribuent aux Dieux des actions indignes de leur majesté, protestations par le rire fin ou grossier, et par la grave éloquence. Pindare recommande seulement, si l'on invente des fables sur les Dieux, de n'inventer que celles qui leur sont favorables. Eschyle est plus hardi : il montre le vice de la croyance populaire. Je ne parle pas de son Prométhée enchaîné, qui n'est que le premier acte d'une trilogie , et ne peut être jugé par lui seul. Toutes ces attaques qu'il renferme contre le pouvoir arbitraire et dur du nouveau tyran du ciel , sont probablement adoucies dans les deux actes qui suivent; autrement on ne comprendrait guère que des paroles si violentes fussent tolérées sur la scène , à une époque profondément religieuse; d'ailleurs on raconte que dans le dernier acte Jupiter et Prométhée se réconciliaient. Mais il y a dans ce drame une accusation terrible dont Jupiter ne peut être justifié , et qui revient dans un aulre drame encore.

Comme Prométhée lui reproche d'avoir détrôné Saturne, son père, le chœur des Euménides rappelle à son tour ce crime. Apollon défend Oreste contre les Euménides , et invoque l'autorité de Jupiter; celles-ci répondent : « Jupiter1, s'il » faut t'en croire, est le vengeur des pères. Mais » lui , il a enchaîné son père , le vieux Saturne ; » ce fait n'est-il pas tout le contraire de ton dis- » cours? Juges , vous avez entendu ; je prends » acte. » Et Apollon ne réplique pas un seul mot sur ce sujet. Dans ce même Eschyle, quelle sublimité de pensées sur laDivinité, sur le Jupiter qui gouverne le monde ! Comme on voit que depuis Homère la raison s'est affermie, et la morale épurée ! Il est tout-puissant. « Le Dieu 2 » dont l'empire durera dans tous les âges, Jupim ter... nulle puissance ne l'emporte sur sa puis- » sance, nul irône n'est plus élevé que le sien, » n'a droit à ses respects. 11 parle, et l'effet suit, » ce que décide sa volonté s'accomplit aussitôt... )) Ta volonté , ô Jupiter 3, est impénétrable , et » pourtant elle se montre resplendissante jusque » dans les ténèbres mêmes , alors que la noire » infortune vient fondre sur la race des mortels. » Ils s'accomplissent, ils n'échouent jamais, les

1 Euménides. Traduction de M. Pierron.

2 Suppliantes. Chœur.

3 Jbid. Chœur.

» desseins arrêtés dans la tête de Jupiter, car les » voies de sa pensée sont couvertes d'ombres » épaisses, et que nul regard ne saurait percer. » Du haut de leurs fastueuses espérances ; il « précipite les mortels dans l'infortune. L'impie » a beau s'armer pour la violence , il recevra » des Dieux le prix de son crime. Du haut du » ciel où elle réside, du haut de ce sacré séjour, » la suprême Intelligence accomplit sur nous ses » décrets.

» Jupiter Ta voulu *, Jupiter, l'arbitre suprême , » le Dieu qui fait tout ! Eh! que se passe-t-il dans » le monde, sans l'aveu de Jupiter? Il n'est2 » qu'un Dieu libre, c'est Jupiter. Le grand Jupi- » ter3, celui dont les antiques lois règlent le des- » tin. »

C'est là le Dieu fort, le Dieu caché. « Sa pen- » sée est 4 un abîme dont l'œil n'aperçoit pas le » fond ; et les hommes doivent s'abstenir de la » curiosité des choses divines. » Mais il est autre chose encore, il est le Dieu moral, le Dieu de l'hospitalité % le gardien des hommes justes, le persécuteur des méchants. Cette idée de la jus-

i Agamemnon. Chœur.

* Prométhée. La Puissance.

3 Suppliantes. Chœur.

* Suppliantes. Chœur.

5 Agamemnon. Chœur.

tice céleste remplit les tragédies d'Eschyle, et lui inspire des vers magnifiques. « La Divinité1 a sa » loi, j'ose le dire, elle ne saurait favoriser les mé- » chants. — Toujours 2 ce Dieu juste condamne » les méchants, absout les bons! Jupiter tient )) pour tous la balance égale : que crains-tu donc » de te montrer juste?— Le mortel3 heureux se » croit un dieu, même plus qu'un dieu. Mais la «justice "veille sur le monde : tantôt prompte, » frappant au midi du jour; souvent tardive, » mais plus terrible en ses vengeances, n'appa- » raissant qu'au crépuscule. Quelquefois enfin , » c'est la nuit , Yé ternelle nuit qui ensevelit le » coupable. — Oui \ la justice agite son glaive; » le tranchant du fer atteint, perce le cœur du » coupable. L'iniquité n'est pas un sol que fou- )) lent impunément nos pieds : la majesté de Ju- » piler a été outragée par des actes injustes ; mais » la justice se raffermit un jour sur sa base. - — » Hôte 5 terrible, le Dieu qui punit le crime même » après la mort, n'abandonne pas sa proie. — « Celui 6 qui volontairement pratique la justice,

1 Choéphores. Chœur.

2 Suppliantes. Chœur.

1 Choéphores. Chœur.

* Ibid. Chœur.

5 Suppliantes. Pélasgus.

• Euménides. Chœur.

» ne sera jamais malheureux ; jamais il ne pé- » rira renversé de fond en comble. Mais l'impie » dont rien n'arrête l'audace, qui méprise l'é- » quité et confond tous les droits, cet homme , » au jour marqué, fera une fin terrible ; la tem- » pête déchirera les voiles du navire, et brisera » les antennes. Il appellera les Dieux, mais les » Dieux seront sourds à ses prières ; il luttera, » mais en vain , battu de tous côtés par la tour- » mente. Le ciel rit quand il voit l'homme impie » perdre à jamais son arrogance , enveloppé » dans les inextricables liens du malheur, d'où » ses efforts ne sauraient le dégager. Sa prospé- » rite d'autrefois, après un long temps, s'est en- » fin brisée à l'écueil de la justice ; il périt , et » nul ne le pleure, et nul ne garde son souve- » nir. »

Et enfin, à côté de cette providence extérieure qui rétablit l'ordre par des coups si éclatants , l'homme trouve dans Jupiter la providence intérieure qui lui inspire le bien , lui reproche le mal , et le soutient dans la misère. « Jupiter ! qui » que tu sois ; si ce nom t'agrée , c'est sous ce » nom que je t'implore ! J'ai beau réfléchir, me » perdre dans mes pensées , il n'est qu'un Dieu » qui puisse soulager l'homme du fardeau des » vaines inquiétudes : c'est Jupiter... Qui chante » à Jupiter, avec l'élan de l'enthousiasme , un

» hymne d'espérance, verra son vœu tout entier » s'accomplir. C'est Jupiter qui guide les mortels » dans la route de la sagesse ; c'est lui qui a porté » cette loi : la science au prix de la douleur. » Même pendant le sommeil le remords distille » sur nos cœurs ; même malgré nous , quelque- » fois, la sagesse pénètre en nous, présent du » Dieu qui s'assied sur le trône auguste de la » toute-puissance. — Invoquons ' les Dieux , » comme fait le nautonier ballotté par la tem- » pête. »

Voilà ce que pensait Eschyle ; voilà ce qui était dit sur la scène devant tout le peuple rassemblé, non pas parle premier venu, mais parle chœur, organe de la sagesse, ou par quelque personnage aimé de l'auteur, et aux applaudissements de la foule. Qu'on cite contre le paganisme les écarts de l'imagination des poètes ou les conceptions d'une raison grossière, je le veux; mais ce que nous venons de citer est aussi du paganisme. Puisque la religion n'avait pas de symbole déterminé, et qu'elle était l'œuvre de tous, on n'a pas le droit d'adopter Homère et d'exclure Eschyle soutenu par l'enthousiasme d'un peuple entier. Écoutez Sophocle à son tour, et vous reconnaîtrez que les doctrines d'Eschyle n'étaient pas

1 Choéphores. Electre.

particulières à ce poëte, des importations aventureuses dune doctrine plus haule, mais qu'elles étaient le produit de ce temps. Lui aussi il célèbre le pouvoir suprême : « O Jupiter ! quel ' mor- » tel pourrait vaincre ta puissance , toi que ne » vainc jamais ni le sommeil, à qui tout cède, ni » le cours infatigable des ans? A jamais exempt » de vieillesse, tu habites éternellement dans les » splendeurs de l'Olympe. »

Cette idée de la grandeur de Dieu , opposée à la petitesse de l'homme , est bien vraie ; mais il faut qu'elle produise son fruit, qu'elle se traduise en vertu dans la pratique. Elle n'y manque pas, et engendre d'abord l'humilité. « Les hommes2 les » plus élevés, s'ils manquent de sagesse, sont pré- » cipités par les Dieux dans un abîme de misères, )) quand , oubliant" qu'ils sont nés mortels , ils » ont des sentiments peu conformes à leur na- » ture. Mon fils, disait à Ajax son père, sois ja- » loux de vaincre, mais toujours avec l'appui des » Dieux. » Il répondit, dans son fol orgueil : (c Avec les Dieux, un lâche même peut vaincre; » mais sans eux je saurai acquérir cette gloire. » » Tel était son superbe langage. Une autre fois, » Minerve elle-même l'excitant à porter ses mains » sanglantes sur les ennemis, il lui répliqua par

1 Antigone. Chœur.

2 sfjax furieux. Le Messager.

)) ces paroles pleines d arrogance : Déesse, cours » assister les autres Grecs ; partout où je suis , « le succès est certain. »

De cette même pensée de notre néant sort un autre sentiment, l'humanité; et il est bien curieux de voir dans Sophocle comment il se produit à travers les préjugés antiques, même à travers la religion. Ulysse apprend que son ennemi Ajax est tombé dans la démence et la fureur. Minerve vient le tenter. « Est-il ' rien » de plus doux que de rire d'un ennemi? » Ulysse répond : « J'ai pitié de son malheur, quoi- » qu'il soit mon ennemi , parce qu'une destinée » funeste pèse sur lui ; et ce n'est pas la sienne » plus que la mienne que je considère ; je vois » que tous, tant que nous sommes d'êtres vivants, » nous ne sommes que des fantômes ou une om- » bre vaine. » Minerve reprend : « Pénétré de » cette vérité, garde- toi donc d'outrager les Dieux » par des paroles superbes, et de t' enorgueillir » de ta force ou de tes richesses ; un seul jour » abaisse ou relève les grandeurs humaines; la » modestie plaît aux Dieux, l'impiété les irrite. » Quel dialogue !

Le Dieu de Sophocle est aussi le Dieu d'Eschyle , le gardien impitoyable de la justice , le

* Ajax furieux.

vengeur de l'innocent rebuté. Mais, par le progrès du temps ou par l'heureuse nature du génie de Sophocle, la justice executive qui maintient Tordre dans le monde et imprime la terreur, s'eflàce devant celte autre justice, autrement aimable, qui est la sainteté, Tordre dans Tâme humaine. La loi politique se soumet à la loi divine, et la loi divine se confond avec la loi de la raison.

Créon. ' C'est donc être coupable que de faire respecter mes droits ?

Hémon. Oui , si tu foules aux pieds les droits des Dieux.

Quelle ferme confiance dans ces paroles d'Antigone à sa sœur Ismène , âme timide qui craint de désobéir aux lois en ensevelissant son frère : <i Je reposerai saintement criminelle auprès d'un » frère chéri. J'ai à plaire 2 aux maîtres des en- » fers plus longtemps qu'aux maîtres de cette » terre, car j'habiterai éternellement avec eux! » Toi , méprise, si tu le veux, ce que les Dieux » honorent. » Et à Créon, quand il lui ordonne d'obéir aux lois : u Ce n'est pas Jupiter qui a » dicté ces lois aux hommes , ni la Justice qui » habile avec les Dieux des enfers , et je ne pen- » sais pas qu'un arrêt de toi eût assez de force

1 Àntigone.

2 Àntigone.

» pour qu'un mortel osât violer les lois divines, » ces lois qui, sans être écrites, sont immuables ; » car elles ne sont pas d'aujourd'hui ni d'hier, » mais elles sont toujours en vigueur, et nul ne » sait leur origine. » Ce qu'Àntigone, l'héroïne antique , a dit, ailleurs le chœur le répète et le consacre. Par un mouvement sublime, il révèle à l'humanité son immortel idéal. « Puissé-je1 avoir » le bonheur de conserver la sainte pureté dans » toutes mes actions et toutes mes paroles, et de » régler ma vie sur ces lois sublimes émanées » des cieux ! L'Olympe seul en est le père, nulle » nature mortelle ne les a engendrées, jamais elles » ne dorment dans l'oubli. La vertu divine y ré- » side, et elles ne vieillissent point. » Mais Antigone n'a pas tout dit encore ; il lui reste un mot à prononcer, un mot sublime, inouï dans la Grèce, et qui ne devait plus mourir, « Je ne suis2 )) point née pour haïr, mais pour aimer. » Je ne puis lire et retracer ces lignes sans une profonde émotion; je ne puis, sans m'attendrir, assister à ce moment unique où l'âme humaine s'éveille à la vraie vie morale , lorsque , exilée depuis sa naissance, du Dieu d'où elle vient, par l'ignorance et la terreur, courbée sous le ciel froid, muet, menaçant, tout à coup elle tressaille, elle

1 OEdipe roi.

2 Antigone.

sent qu'elle porte ce Dieu en elle, elle entend sa voix qui l'enseigne et l'encourage , et que dans ses transports elle prophétise la liberté et la charité. Après de sombres journées d'hiver, le premier rayon qui perce les nuages est bien vif et bien chaud , mais que la lumière intérieure a plus de chaleur et d'éclat !

Je ne veux pas poursuivre à travers Euripide et Aristophane et les autres poètes ou écrivains, la transformation du paganisme primitif; je n'ai pas l'intention de faire l'histoire du polythéisme grec ; j'ai voulu seulement montrer comment la morale modifiait peu à peu et sûrement le dogme, en sorte qu'on pourrait établir cette loi de la religion grecque, loi qui aune plus grande portée sans aucun doute ; les Dieux marchent avec les hommes, et se civilisent avec eux ; et à chaque degré , ils marquent le plus haut point de cette civilisation, et représentent l'idéal. Ce qu'on prend pour leurs vices ne sont que des qualités d'un autre temps; quand on songe à les en blâmer, ils ne les possèdent déjà plus. On dirait à entendre ceux qui parlent du paganisme, que durant tant de siècles de son existence il n a pas varié ; tout au contraire, il a varié perpétuellement. 11 ne faut donc pas le prendre tout entier, mais distinguer avec soin les époques. Au temps de Sophocle, par exemple, il y a bien,

si l'on veut, d'anciens croyants, fidèles aux dogmes d'un autre âge, mais la plupart des hommes se sont élevés au dessus du paganisme vulgaire, et le désertent franchement, soit qu'ils aient rencontré une doctrine supérieure , révélée par la méditation ou par les mystères , soit qu'ils aspirent à cette doctrine qu'ils ne connaissent pas encore, mais dont ils dessinent à l'avance les grands traits; d'autres, plus fidèles au paganisme, rejettent parmi les fables tout ce qui en altère la sainteté, ou l'interprètent selon des vues plus avancées; et pour ces deux classes d'hommes les dangers que Bayle signale n'existent pas ; d'autres encore sont moins aventureux, et admettent à la lettre ce que les précédents rejettent ou expliquent , mais ne pensent pas à autoriser par ces dogmes ou ces exemples les écarts de leur conduite ; ils croient que certaines maximes, certaines actions conviennent aux Dieux , en tant que Dieux, mais que chez les hommes elles seraient hors de leur lieu et coupables; ils établissent deux morales, l'une à l'usage des êtres inférieurs, l'autre souvent conforme à celle-là, mais sur quelques points plus haute, et qui ne sied qu'à l'Être souverain. Ainsi, dans le catholicisme, on attribue sciemment à Dieu une justice autre que la justice humaine; il condamne les enfants pour l'iniquité des pères, et applique

25i DU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.

au criminel les mérites de l'innocent; or, les mêmes hommes qui admettent ces articles de foi croiraient être injustes s'ils imitaient cette conduite. En tin , dans le paganisme, on trouve des hommes qui allient la religion avec le désordre des mœurs ou l'absence des vertus, et prétendent couvrir leurs vices de l'autorité du ciel , ou les racheter par de faciles pratiques et de grossiers sacrifices ; mais ce n'est pas seulement le paganisme qui compte de pareilles gens : il y en a dans toutes les religions. Ces religions sont pures ou impures ; eux , ils sont toujours les mêmes , et corrompent ce qu'ils touchent.

Benjamin Constant explique à sa façon pourquoi les vices des Dieux du paganisme n'étaient pas contagieux. Selon lui, le sentiment religieux planait sur ses formes et en tempérait les imperfections. La pensée est profonde et se confirme dans toute religion. En tout pays il y a des âmes dans lesquelles le sentiment religieux est si vivant, si puissant, qu'il les emporte dans le monde de l'idéal, à travers des dogmes erronés et dangereux; mais ces âmes sont rares : ailleurs, le sentiment religieux est moins subtil , reçoit des dogmes une plus forte influence, et, loin de corriger leurs défauts, s'en pénètre pour les exalter. Les vertus des païens se concilient avec le paganisme , mais par un autre tour. Il faut bien re-

connaître cette constante métamorphose de la religion sous l'influence de la morale et de la raison publique, cette éducation al ternative des Dieux par les hommes, et des hommes par les Dieux, qui, une fois dépouillés de leurs anciens vices et enrichis de nouvelles vertus par leurs adorateurs, leur proposent ces mêmes vertus idéalisées à la fois et réalisées dans un modèle toujours présent, consacrées par leur autorité suprême. Un jour ce mouvement s'arrête, la lettre triomphe de l'esprit, le dogme vieilli l'emporte sur l'esprit nouveau; ce jour, la religion et la morale divorcent : la religion perd son crédit, les Dieux s'en vont, et la moralité humaine, destituée de cette force d'en haut, s'altère , puis s'éteint dans des désordres honteux.

Qu'on cesse donc de nous présenter les Dieux d'Homère comme les Dieux des Grecs en tout temps : ils ne l'ont été que des contemporains d'Homère , et Bayle surtout devrait le reconnaître, lui qui apporte contre les Dieux de l'Iliade les accusations d'Eschyle, d'Euripide et de tous les âges postérieurs aux temps héroïques. C'est se donner à soi-même un manifeste démenti. Par un sophisme habile ou une fâcheuse erreur, il nous présente l'Iliade comme la Bible de toutes les générations, puis, pour la condamner, il en appelle au témoignage de ces générations

elles-mêmes, et se réfute ainsi victorieusement.

Lorsqu'on juge le paganisme, on a aussi le tort de ne mentionner que la religion vulgaire, et de passer les mystères sous silence ; cependant ils valent bien la peine qu'on ne les oublie pas. (( Fondés1 vers la fin du quinzième ou le commencement du quatorzième siècle avant notre ère, ils ont accompagné la religion visible dans toute sa durée, et, quoique supérieurs à elle, comme elle, se sont développés avec le temps. Ils se célébraient à Eleusis avec le concours de toutes les villes grecques, qui y envoyaient des députés, et d'une foule d'initiés, car on craignait de mourir avant d'être initié. C'était une institution de la plus haute importance, rattachée à l'État par des liens étroits, tellement qu'une juridiction spéciale avait été établie contre les violations qui s'y adressaient , et que dans les tribunaux qui en connaissaient, siégeaient les Eumolpides et les Céryces, familles privilégiées qui fournissaient les quatre prêtres de la classe supérieure. Les procès d'Alcibiade , de Diagoras de Mélos et autres, témoignent du caractère public et de la grande autorité des Éleusinies.

Leur considération était très-grande, et on au-

1 Des Religions de l'antiquité , par Creuzer, traduites et annotées par M. Guigniaut; t. m. part. 2.

rail beaucoup à faire si on voulait rapporter toutes les louanges dans lesquelles se répandent à ce sujet les Grecs et les Romains, jusqu'aux derniers temps. A la face de toute la Grèce, Isocrate, dans son Panégyrique , ne craint pas de proclamer les mystères et l'agriculture les deux plus beaux présents que les Dieux puissent faire aux hommes , l'agriculture à qui nous sommes redevables d'une vie qui nous élève au-dessus de la condition des bêtes , et les mystères qui assurent à ceux qui y sont admis les plus douces espérances non seulement pour la fin de celte vie, mais pour toute la durée des temps. Cicéron répète cet éloge.

Quelle était donc la doctrine des mystères ? L'exclusion des meurtriers, même involontaires, des athées et des épicuriens , de ceux qui nient Dieu, et de ceux qui nient la loi morale absolue et l'immortalité de l'âme, peut déjà le faire deviner, et suffirait au besoin pour leur concilier notre respect. Voyez aussi quel est le souverain ministre de ce culte. Un prêtre ne pouvait devenir hiérophante que dans un âge avancé, et après avoir exercé les fonctions inférieures. Une vie sans tache , des mœurs irréprochables devaient appeler sur lui tous les respects; une règle austère en était la garantie. Rien n'indique qu'il ait été condamné au célibat ; mais il ne pouvait

se marier qu'une fois, et quand il avait obtenu le sacerdoce suprême il devait renoncer au commerce conjugal. Est-ce là le prêtre d'une" religion sensuelle et méprisable ?

Puis quand un homme se présente à l'initiation, quelles sont les premières paroles qu'on lui adresse ? Le héraut réclame de lui , par une formule solennelle, une conduite sans reproche, et l'obligation du silence; et pendant les fêtes de rigoureuses abstinences étaient prescrites. Quelle était donc la doctrine enseignée dans les mystères? Les plus grands esprits 1 de la Grèce et de Rome, lorsqu'ils parlent du dogme de l'immortalité de l'âme ou de celui de l'unité de Dieu, nous renvoient précisément aux mystères de FAttique. On y apprenait qu'il y a2 une Divinité primitive, mère de tous les Dieux et de toutes les choses créées. Par elle s'accomplissent tous ces grands phénomènes de la naissance, de la mort, et de la naissance nouvelle. Si la force du ciel, d'abord si brillant et si fécond , s'épuise, et ensuite reparaît; si la lune tour à tour verse sur la terre sa douce lueur, sa bienfaisante influence, puis l'abandonne pour la retrouver encore; si la terre, maintenant couverte de fruits, nourrice puissante, est tout à coup dépouillée,

1 Des Religions de l'antiquité, t. m, part. 2, 409.

2 Ibid., 406, 593-596, 639-641.

triste, stérile; si enfin la semence enfouie dans son sein en sort de nouveau et revoit la lumière; si le corps humain, si tous les êtres vivants commencent d'être un certain jour, se dissolvent, et après celte dissolution recommencent une autre existence ; si l'âme humaine paraît une première fois au milieu des organes; si lorsque les organes tombent en ruines, elle s'abat aussi, mais se relève pour reprendre sa course vers la perfection ; si toutes les parties de l'univers sont unies et travaillent de concert, c'est à elle, c'est à cette Divinité qu'il faut rapporter ces grandes opérations et cet ordre sublime.

Quant à la condition et à la destinée des âmes, elles se lisent aisément dans le mythe qui suit *. Cérès arrive à Eleusis, où les filles d'un des rois du pays la trouvent assise au bord d'une fontaine. Elle est accueillie dans le palais de ce roi, et elle se charge d'élever le jeune Démophon , que lui a donné récemment Métanire , son épouse. L'enfant grandit entre ses mains dune façon merveilleuse. Merveilleuse aussi était la manière dont elle le soignait : le jour, elle le parfumait d'ambroisie; la nuit, elle le faisait passer dans les flammes. Ne goûtant aucune nourriture terrestre, il serait devenu immortel, grâce aux

1 Des Religions de l'antiquité, t. m, part. 2, 605 et suiv.

soins que lui prodiguait secrètement la déesse. Mais la curiosité de Métanire, sa mère, le frustra de ce bonheur. Apercevant son (ils au milieu des llammes, elle jeta un grand cri. Alors Cérès irritée retira l'enfant du feu et le mit par terre; puis elle adressa d'amers reproches à la mère imprévoyante, dépouilla son déguisement, et parut aux yeux de Métanire dans tout l'éclat de sa divinité. Suit l'annonce prophétique de la destinée du jeune Démophon, réduit à la condition d'un héros. Maintenant, rien ne saurait le dérober au trépas. Toutefois un honneur éternel s'attachera à lui ; car il a reposé sur les genoux de la déesse, il a dormi dans ses bras. C'est pourquoi dans la suite des saisons , dans le cours des années, les enfants d'Eleusis livreront à jamais entre eux un combat, une bataille terrible en sa mémoire. C'est là manifestement l'opposition entre l'esprit et la matière , entre la vie de la raison et la vie des sens ; la faiblesse de Métanire , et la haute entreprise de Cérès, et les luttes commémoratives de cet événement, la représentent pareillement, quoique à leur manière. L'éternel antagonisme du ciel et de la terre s'y révèle. L'homme, fait pour le ciel, en déchoit par la lâcheté de la matière, et, une fois déchu , il faut qu'il lutte pour y remonter. L'esprit et le corps n'ont pu, au gré de la déesse, se fondre ensemble; Irom-

pée dans son espoir, elle donne en échange aux hommes le dogme du combat, de la séparation de l'âme avec le corps. Ainsi se trouve figurée dans cette fable antique notre double nature, d'un côté notre céleste origine, et les beaux desseins de Dieu sur nous ; de l'autre notre penchant vers les voluptés sensuelles; à la fois notre grandeur et notre misère. Dès lors les hommes prenaient parti pour l'esprit contre le corps, pour la raison contre les sens, pour le ciel contre la terre ; et on annonçait 1 le bonheur futur aux bons , et des châtiments cruels et inévitables aux méchants. Tant est vieille la sagesse humaine !

Et pour que l'exemple vînt animer le précepte, on proposait aux initiés la vie des hommes qui s'étaient montrés vaillants lutteurs ici-bas; s'ils suivent 2 ces modèles, s'ils savent comprendre le sens des rites salutaires institués par les déesses elles-mêmes, ils ne périront point tout entiers , ils ne resteront point à jamais ensevelis sous terre; mais, comme les héros, ils mériteront par leurs actions de monter au céleste séjour. Ainsi, le combat périodique des initiés à Eleusis était l'image de cette lutte constante qui devait leur assurer la possession de la cité divine ; et les hé-

« Des Religions de l'antiquité, t. m, part. 2, 803-804. * Ibid., 624, 694.

ros de la pairie , les morls illustres des temps anciens, étaient les prototypes de ce grand combat renouvelé en leur honneur. »

Voilà, même si la religion vulgaire eût été vicieuse, les leçons que les païens recevaient dans les mystères. Ils ont été, il est vrai, accusés de propager la corruption, et les premiers Pères de l'Eglise se sont répandus contre eux en violentes invectives ; mais Creuzer a réduit ces accusations à leur juste valeur. D'abord la plupart des Pères, à cause de l'exclusion prononcée l contre les chrétiens , ne connaissaient pas le fond des mystères; ils ne s'attachaient qu'à la forme, à certains symboles et à certains rites qui leur paraissaient nuisibles aux mœurs; et l'on conçoit que, de ce point de vue, il leur eût été difficile de ne pas les condamner. Ensuite, ces institutions for ai aient un si puissant obstacle à la rapide propagation du christianisme, que ses zélés promoteurs ne devaient rien omettre pour les décrier. Tout culte secret n'est-il pas accusé de dépravation ; et les premiers chrétiens 2 n'en sont-ils pas un frappant exemple? N'oublions pas enfin à quelle époque les Pères s'élevaient ainsi contre ie culte secret du paganisme. Était-il possible que le dépôt sacré de la doctrine d'Eleusis se trans-

1 Des Religions de l'antiquité, t. m, part. 2, 762.

2 Ibid., 789.

mît incorruptible entre les mains des hommes, depuis l'année 1400 avant la naissance du Christ, jusqu'au 50 décembre 581 de l'ère chrétienne, jour auquel Théodose le Grand , par son édit , ferma pour jamais le sanctuaire de Cérès, après tous les autres.

Nous avons opposé tour à tour à Bayle, T observation de l'âme, et, dans l'histoire, la grande expérience du paganisme grec. Il faudrait, pour achever cette réfutation, lui opposer l'histoire entière des religions, montrer dans chacune d'elles les dogmesauxiliaires de lamoralité humaine . Nous avons étudié dans le savant ouvrage de Creuzer et de son traducteur, les religions de l'antiquité, et nous avons rapporté de cette étude 1 la conviction profonde que toutes les doctrines comprises dans le nom de paganisme, et si durement jugées d'ordinaire, renferment des croyances sublimes, protectrices des plus belles vertus. Grâce à Dieu, l'humanité n'a jamais été dépourvue des grandes croyances métaphysiques et morales nécessaires à l'accomplissement de sa destinée : elle n'a jamais vécu dans le vide.

Il serait bien temps que justice fût rendue à toutes les fortes doctrines qui ont jamais gou-

1 Voyez à la fin de ce volume l'Appendice : Religions de V antiquité.

verné les esprits. Elles se méconnaissent , elles s'outragent les unes les autres ; et cependant la vérité et la foi sont en péril. Au nom de la religion on se récrie sur l'impuissance de la philosophie, au nom de la philosophie sur l'absurdité de la religion ; puis, indépendamment de ce grand conflit, il s'élève une foule de conflits particuliers entre les diverses religions et les diverses philosophies qui s'anathématisent mutuellement. Chacune dit : Seule je possède la vérité et la vie; hors de moi, il n'y a que l'empire de l'erreur et de la mort. Que gagne-t-on par là ? D'abord quelques hommes, frappés de l'étrangeté de ce spectacle , prennent gaiement leur parti : Voilà, pensent-ils, des doctrines qui se renvoient le reproche d'absurdité; il se pourrait bien faire que toutes eussentraison. D'autres, poussés hors d'une croyance parle mouvement sérieux et irrésistible de la réflexion, habitués à l'idée que nulle part ailleurs il ne se trouve rien de consistant, tombent dans le doute universel. Tout à l'heure ils étaient pleins de convictions utiles, maintenant ils ne croient plus à la Providence, au devoir, à leur âme spirituelle libre et immortelle. Ces convictions étaient mêlées à d'autres qui ne leur conviennent plus ; ils les avaient apprises ensemble du même maître , et une fois que son autorité a été ébranlée en quelque point, elle est entièrement ruinée, tout s'a-

bat du même coup. Alors, montrant ces âmes qui se débattent dans un profond malaise , quelquefois se précipitent dans de terribles excès , la doctrine abandonnée triomphe. Vous le voyez , dit elle, quand on renonce à moi, on renonce à Tordre même ; ici seulement est la règle de l'intelligence et de l'action , et il faut choisir entre moi et l'anarchie. Pendant qu'elle parle ainsi , laissant également une doctrine différente , ennemie peut-être , un autre homme se présente , travaillé de la même maladie , livré à de pareils égarements ; et la doctrine abandonnée tient le même langage. Qu'y a-t-il donc de vrai dans de telles prétentions? C'est que ces doctrines sont en effet un principe d'ordre. Mais qu'y a-t-il de faux? C'est qu'elles soient le principe unique ; que par leur seule présence ou par leur seule absence elles donnent la vie ou la mort. Si quelqu'un, habitué à se nourrir de pain, en était privé tout à coup, et qu'il ne reçût rien en échange , ce serait fait de lui ; faudrait-il donc conclure que le pain seul a la vertu de le soutenir? Non certes; et on le verrait bien, si à cette nourriture on en substituait promptement une autre. Ce n'est pas le changement qui le tuera , mais la disette. Ainsi va-t-il de l'esprit. Il y a plus d'un aliment qui lui convient; cela est visible par la diversité des croyances où les hommes sont engagés, et la res-

semblance de leurs vertus. Si donc , connue il arrive quelquefois, ils échangeaient immédiatement une foi pour une autre ; si encore, en attendant que cette foi nouvelle s élève, on leur ménageait quelque abri , nul trouble dangereux ne se manifesterait, et la santé de lame ne serait pas compromise. Il ne dépend de personne de faire que toutes les fois qu'une croyance s'éteint dans un esprit , une autre aussitôt s'allume ; il n'y a pas de procédés généraux pour précipiter sa conversion commencée , pour diriger ces puissants mouvements qui le saisissent et l'emportent sans lui laisser le temps de se reconnaître ; mais il dépend de nous de lui ménager un asile. 11 faudrait que toute doctrine où les hommes se réunissent^ leur dît : Parmi les vérités que je vous apporte , il en est qui m'appartiennent en propre, qui sont uniquement de mon fond; il y en a d'autres qui ne sont ni à moi ni à personne, mais à l'humanité même; elles ne dérivent d'aucune autorité particulière, -en sorte qu elles naissent et qu'elles meurent avec cette autorité, qu'elles en suivent toutes les vicissitudes; elles dérivent de la raison absolue ; elles sont le fruit de la nature humaine , qui les porte spontanément, nécessairement, éternellement; nul peuple n'a dans aucun temps existé sans elles ; elles sont essentielles à la vie de l'âme , comme les pou-

nions, les artères et les nerfs sont essentiels à la vie du corps. Croyez donc à Dieu, àlaProvidence, à la distinction certaine du bien et du mal , au principe qui réside en vous, libre de la contrainte du corps et de toute contrainte, à ses hautes destinées, à son immortalité; croyez à ces dogmes dîme foi inébranlable, ne les abandonnez jamais, sinon vous vous excommuniez vousmêmes de la communion universelle, vous sortez de l'humanité, vous désertez la nature.

Ali ! combien ces importantes vérités se graveraient profondément dans nos âmes, et en caractères ineffaçables , si on pesait ainsi sur nous de tout le poids de cette énorme tradition des âges qui va chaque jour s'aggravant ! Ah ! si nous entendions partout ce même langage dans les églises, les temples, les synagogues, les mosquées, les écoles de philosophie ; si nous entendions les religions antiques nous dire, d'une même voix : « Nous sommes vieilles comme le monde ; parties des confins de la durée, voici ce que nous vous rapportons : la croyance à un être qui a fait cet univers et le conduit avec sagesse ; la croyance à l'âme, à la liberté, à la vertu, à l'immortalité ; » si les religions plus récentes qui ont réformé celles-là, et la philosophie qui réforme toutes choses à toute heure, nous disaient à leur tour : (( Pour nous, nous sommes moins près des

premiers hommes, mais nous prétendons comprendre les besoins de ceux avec qui nous vivons ; nous avons rejeté plus d'un dogme vieilli , mais il en est qui. nous apparaissent toujours jeunes, toujours vivants, c'est la croyance à un être qui a fait cet univers et le conduit avec sagesse ; la croyance à lame, à la liberté, à la vertu, à l'immortalité ; » alors quelle puissance irrésistible résiderait dans ces dogmes consacrés à la fois par la vénération de l'âge et par leur convenance avec l'esprit nouveau ; alors y aurait-il beaucoup d'hommes assez courageux pour se condamner à un terrible isolement entre le passé qui les repousse , et l'avenir qui ne s'ouvre pas pour eux?

Propose-t-on ici une religion naturelle toute faite? S'en flatter ou le craindre marquerait une médiocre intelligence de la nature humaine. Nous ne voulons pas seulement savoir qu'il y a un Dieu providence ; que nous sommes libres, et vivants par delà la mort ; mais aussi quel est ce Dieu, et comment s'exerce sa providence; s'il est purement un esprit ou purement un corps, ou l'un et l'autre à la fois ; de quoi \\ a fait le monde, de lui, d'une substance coéternelle ou du néant; en quoi consiste sa perfection; quelle est la nature de sa liberté, si elle est capricieuse ou réglée; l'étendue et le mode de son intelli-

i^ence, s'il connaît l'avenir, et comment il le connaît; s'il est l'amour infini ou l'absolue indifférence ; pourquoi il a fait le monde, où ce monde va, et particulièrement l'humanité ; si les hommes sont divisés en deux catégories : ceux qui seront sauvés, ceux qui seront condamnés, ou si, après des épreuves prudemment ménagées, tous arriveront au bonheur ; s'il a voulu le mal , s'il l'a permis seulement, ou s'y est seulement résigné, et pourquoi ; s'il s'est contenté d'imposer au inonde , dès l'origine, des lois générales, ou s'il v intervient encore directement; s'il livre à ellemême ou s'il aide, et dans quelle mesure il aide notre liberté. Voilà ce que l'homme veut connaître ; et toute doctrine qui ne résout pas ces questions-là est une pauvre doctrine, et doit renoncer à l'empire des âmes, qui ne se donnent qu'à ce prix. Les vérités universellement consenties que j'ai rappelées plus haut ne sont que des fondements, non un édifice; et il faut que sur ces fondements s'élève un vaste temple, pour que l'humanité vienne s'y abriter.

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