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CHAPITRE VI

Excès du sentiment religieux.

Si les faits que nous avons exposes dans les chapitres précédents sont exacts et sainement interprétés, il n'est plus permis de soutenir que le naturalisme , l'athéisme donne dans la pratique des résultats pareils à ceux des doctrines théistes. On a montré l'influence puissante et salutaire du sentiment religieux, et le lien étroit qui le rattache aux croyances métaphysiques. Que ce sentiment prenne dans les âmes son légitime empire , tel est notre vœu le plus cher ; tel est aussi celui des spiritualistes exagérés ; mais unis dans ce dessein, bientôt nous nous séparons; nous n'entendons pas de la même manière cet empire que nous vouions fonder. Leurs principes les entraînent à des conséquences que nous combattons énergiquement.

D'abord , comme ils ont méprisé , dans la spéculation, les lois qui gouvernent le monde de ia matière et le monde de l'esprit, arrivés à la pratique, ils les négligent, et, recourant immédiate-

ment à Dieu, demandent incessamment à son intervention particulière la perfection et le bonheur. M. de Maistre absout ces superstitieux, et même il les loue; son apologie mérite detre rapportée ici : (( La superstition * n'est ni l'erreur ni le fanatisme, » ni aucun autre monstre de ce genre portant » un autre nom. Je le répète, qu'est-ce donc que » la superstition? Super ne veut-il pas dire par » delà ? Ce sera donc quelque chose qui est par » delà la croyance légitime. En vérité, il n'y a pas » de quoi crier haro. J'ai souvent observé dans » ce monde que ce qui suffit ne suffit pas ; n'allez » pas prendre ceci pour un jeu de mots : celui » qui veut faire précisément tout ce qui est per- » mis, fera bien tôt ce qui ne Test pas. Jamais nous » ne sommes sûrs de nos qualités morales que » lorsque nous avons su leur donner un peu » d'exaltation... J'imagine, mes bons amis, que » l'honneur ne vous déplaît pas? Cependant, » qu'est-ce que l'honneur? C'est la superstition de » la ver lu , ou ce n'est rien. »-Et ailleurs : « Je suis » porté à croire que les clameurs contre les excès » de la chose partent des ennemis de la chose.

» Écornez ce petit conte, je vous en prie; peut- » être c'est une histoire. Deux sœurs ont leur » père à la guerre ; elles couchent dans la même

x Scivûs de Sair,t-IJeier$boury, 10e entretien.

» chambre; il fait froid, et le temps est mauvais; » elles s'entretiennent des peines et des dangers » qui environnent leur père. Peut-être, dit l'une, » il bivaque dans ce moment , peut-être il est couché » sur la terre , sans feu ni couverture ; qui sait si ce » ri est pas le moment que ï ennemi a choisi... Ah!...

» Elle s'élance hors de son lit, court enche- » mise à son bureau, en tire le portrait de son » père, vient le placer sous son chevet, et jette )) sa tète sur ce bijou chéri. — Bon papa ! je te » garderai. — Mais , ma pauvre sœur, dit l'autre, » je crois que la têle vous tourne. Croyez-vous donc » quen vous enrhumant vous sauverez notre père, et » qu'il soit beaucoup plus en sûreté parce que votre » tête s appuie sur son portrait? Prenez garde de le » casser, et croyez-moi, dormez. <

» Certainement, celle-ci a raison, et tout ce » qu'elle dit est vrai ; mais si vous deviez épou- » ser Tune ou l'autre de ces deux sœurs, dïtes- » moi, graves philosophes, choisiriez-vous la lo- » gicienne ou la superstitieuse ?

» Pour revenir, je crois que la superstition est )) un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut » pas détruire , car il n'est pas bon qu'on puisse » venir sans obstacle jusqu'au pied du mur en » mesurer la hauteur, et planter les échelles. »

Certes, il serait difficile de reconnaître à ces éloges, à ce charmant portrait, cette superstition

d qui du haut du ciel, montre aux mortels sa tête )) horrible, et les glace d'effroi. »

Humana ' ante oculos fœde cum vita jaceret, In terris oppressa gravi sub religione : Quse caput e cœli regionibus ostendebat, Horribili super aspectu mortalibus instans.

De Lucrèce à M. de Maistre, le monstre s'est bien adouci, et la métamorphose est complète.

Avouons-le, si, pour résoudre définitivement les questions , c'était assez que de l'esprit et de l'audace, M. de Maistre, qui atout touché et tout tranché, nous eût assuré un long repos. Par malheur il y faut d'autres qualités, moins brillantes peut-être, mais plus solides. La superstition estelle, en effet, un excès dans l'amour de Dieu? Quelquefois, il est vrai; ainsi des âmes trop aimantes se sont imaginé que, par certaines opérations, elles obtenaient la vue de Dieu, ou que sa providence produisait en elles et dans leur corps des choses merveilleuses; elles prenaient ainsi pour des miracles des phénomènes naturels ou une illusion de leur imagination excitée. Piotin, au rapport de Porphyre, a été visité trois fois par l'Être suprême; pour lui, il a joui une seule fois de cette faveur ; les Orientaux ont réduit en arl le secret de faire descendre en eux l'âme universelle ; sainte Thérèse rapporte, dans sa Vie, que

1 Lucrèce. De natura rerum, 1. i.

lextase la soulevait et lui faisait perdre terre; madame Guyon sentait la grâce remplir son corps et le distendre à le rompre. Voilà, parmi une foule, quelques exemples où la superstition est l'amour divin exagéré. C'est la part delà faiblesse humaine ; mais à côté de cette faiblesse, voyez quelle vigueur contre le mal , quelle surveillance sur ses passions, parfois quelle dureté impitoyable pour soi-même , quel attachement au devoir ! Certes, quand un peu de superstition se trouve mêlé à tant de vertu , il faudrait un triste courage pour la reprendre avec aigreur. Mais , pour une de ces natures généreuses, combien doit-on compter de ces âmes intéressées qui traitent en commerçants l'affaire du salut !

Suivant le cours naturel des choses , l'artisan qui veut faire fortune se confie à ses bras, il travaille avec ardeur et avec suite; le savant que tourmente le désir de la vérité , la demande à une méditation opiniâtre ; celui qui tient à conserver sa santé , à accroître sa force physique , se rend sobre et actif; puis, lorsque vient la maladie , il appelle le remède et provoque de luimême une douleur salutaire ; celui que tentent la renommée, les hautes positions, s'y prépare de loin, par l'étude solitaire, ou en exposant ses jours ; enfin celui qui aspire au bonheur éternel, étudie ses défauts, entreprend de les détruire, se

retranche les joies coupables ou frivoles, rapportant ses pensées et ses actes à la perfection. Ainsi , pour obtenir les biens de l'esprit et du corps, nous avons la connaissance des moyens constants par lesquels ils se gagnent, et, pour appliquer ces moyens, la volonté.

C'est de cette manière qu'on se fait homme; mais la plupart d'entre nous, si nous sommes pleins de désirs, nous sommes aussi impatients et lâches : fortune , science , santé , force, honneurs, félicité sans fin , nous voudrions tout posséder sur l'heure et sans effort. Ah î si l'on pouvait abandonner ce grand chemin tout droit et à perte de vue! S'il existait quelque sentier de traverse qui nous menât tout d'un coup au but ! À ce moment la superstition se présente avec son cortège de procédés merveilleux. Pour préserver notre vie et notre bonheur sur terre, elle dérobe et emprisonne l'influence des astres dans un talisman; elle chasse les maladies par des sortilèges ; elle évoque les puissances invisibles, et en attend la révélation mystérieuse qui lui ouvre la Nature et ses trésors. Bon nombre de ces extravagances n'existent plus, il est vrai; notre défaut n'est point de croire aux esprits, et nous confions plus aisément notre santé aux médecins qu'aux sorciers; mais par un effet déplorable , à mesure que les démons étaient dépouillés de leur vertu ,

au lieu qu'elle se dissipât, les puissances célestes en héritaient, et ainsi toute la force de la superstition se réfugiait et se concentrait dans la religion.

Sans doute , c'est un beau spectacle de voir un esprit attaché par sa condition à la terre, se soulever par l'amour vers Dieu, et, dans cette union ineffable avec l'être parfait, épurer ses instincts , assurer son courage; il est beau aussi de le voir, prenant possession de son légitime empire, discipliner les membres, et le tourner par violence vers les objets qui l'entretiennent du monde invisible où la sagesse souveraine réside ; et telle est l'essence de la religion; maïs supposez qu'à un certain moment le sentiment s'évanouisse, et que la pratique demeure, la religion sera-t-elle encore entière? n'aura-t elle pas perdu la meilleure part d'elle-même? Quand là prière ainsi réduite à être un acte tout extérieur, et comme mécanique, prière des lèvres et non du cœur, corps sans àme^ fantôme de la prière, on lui conservera son efficace, qui est de nous conduire au bien et au bonheur suprême , qu'on lui demandera en outre de réformer la Nature, qui la distinguera alors des formules magiques? et qui distinguera Dieu des esprits inférieurs, quand l'homme possède un signe tout-puissant pour l'évoquer, au gré de ses caprices et de ses passions ?

Qu'il est triste de voir le Dieu qui sanctifie , détrôné , et l'homme établir à son propre bénéfice un Dieu dispensateur des jouissances! Mais pourquoi s'attrister? N'y a-t-il pas un grand concours vers les choses divines, et la religion n'estelle pas dans un état prospère? Non, il ne suffit pas que vous vous approchiez de Dieu ; qu'allezvous lui demander? et comment le lui demanderez-vous? Voilà ce qui importe réellement. Faites briller aux yeux des hommes les joies de la vie future, et, quand vous les aurez enflammés par ce spectacle, annoncez qu'elles sont réservées à la sainteté, beaucoup reculeront; mais enseignez qu'il existe des procédés pour arriver là sûrement et sans tant de fatigue, des pratiques faciles auxquelles Dieu ne résiste pas, vous les verrez accourir. Toute puissance a ses courtisans ; et Dieu qui ne meurt pas comme les rois de la terre, qui donne davantage et sans s'apauvrir, Dieu n'aurait pas les siens ! 11 en aura sans doute , tant que les hommes seront passionnés pour leur bien-être, et impatients du travail, tant que les louanges, les complaisances et la discipline sous l'étiquette, leur sembleront plus commodes que les services réels et la discipline sous le devoir ; c'est dire que souvent l'intrigue religieuse remplacera la religion. De là ces conciliations étranges, plus rares chez nous, mais

ordinaires en Italie et en Espagne , d'une piété minutieuse et de mœurs sans frein ; l'absence du bien, la sécurité dans le mal. À h ! si l'esprit humain est condamné fatalement à payer un tribut de folie, rendez-nous les sciences occultes, et respectez, n'altérez pas un sentiment qui est le foyer de la vie.

On l'avouera, la superstition n'est pas toujours-, comme le prétend M. de Maistre, l'excès , mais plutôt le défaut de l'amour divin. Mais supposons qu'il ait dit vrai; une fois que celte passion est allumée, quelle en sera la mesure? Ce qui suffit ne suffit pas, dites- vous; soit; encore iaudra-t-il s'arrêter. Plus prudente que son défenseur, l'Église catholique n'a pas lâché la bride aux imaginations et aux passions; les annales des conciles, les mandements des évêques sont pleins de sentences contre les superstitions populaires, les faux miracles, la vaine dévotion; les mystiques eux-mêmes n'ont pas échappé à l'anathème1. Guidée par son sens pratique, elle l'a justement senti : il ne suffit pas de créer en nous une force nouvelle, il faut aussi définir son emploi ; il n'y s rien dans laNature d'absolument bon: le mêmeair qui, paisible, vivifie les animaux et les plantes, déchaîne les tempêtes; le soleil qui, par itne douce chaleur, féconde la terre, peut aussi l'en> braser ; la pluie la ranime ou l'inonde*.. Ce n'es*

pas assez de frapper les montagnes pour faire jaillir 1< s sources, il faut au fleuve naissant creuser son lit; et, plus une force a d'énergie, plus aussi il importe de la régler. Quant à M. de Maistre, il joue avec le sentiment religieux, et ne voit pas que l'amour divin est gros du fanatisme, que la même ardeur qui amollit les âmes de Gerson et de Fénélon, exaspère Ravaillac et Torquemada. Quand une doctrine arrive là, quand des guerres révoltantes, comme les guerres de religion, sortent de son sein, elle est condamnée: de là, toutes les accusations de Lucrèce, de Plutarque, du dix-huitième siècle, frappent juste; et malheur à celui qui s'ossocierait à cette cause flétrie par le bon sens et par l'humanité !

Distinguons soigneusement les temps où abondent les miracles. Paul terrassé se relève chrétien; Antoine est renouvelé par une illumination soudaine ; Augustin , abattu la face contre terre, l'âme déchirée par un suprême et redoutable combat, entend une voix inconnue, un avertissement mystérieux qui termine ses doutes et lepoussedans le christianisme. Sont-ce là ou non des miracles? je ne songe pas à l'examiner : tout entier à mon émotion, frappé par la grandeur de ces changements, j'admire la force de cette religion naissante qui frappe de tels coups, dompte les esprits, et tourne les cœurs avec un tel em-

pire. L'illusion elle-même, fréquente et opiniâtre, attesterait combien cette doctrine a fait une forte impression. Malheur à ceux qu'un tel spectacle ne touche pas ! Ils n'ont pas compris quel événement c'est dans la vie des hommes qu'une croyance inespérée qui relève les courages languissants. Ils veulent quand ils sont heureux, que la joie brille de tout son éclat , que la Nature revête sa plus belle parure , que le soleil se voile et que la Nature prenne le deuil dans leurs tristesses : quelque changement dans l'univers doit suivre les changements de leur humeur ; mais si des peuples, subitement ressuscites par l'apparition de doctrines généreuses, croient qu'un si heureux événement ne s'est pas passé sans quelque secours particulier de Dieu, croient sentir cette main puissante qui les retire des ténèbres, et que la terre s'émeut quand la Providence , pour guider l'humanité, allume un nouveau soleil, ils demeurent glacés, l'enthousiasme peut compromettre la raison et en déranger l'équilibre !

Il est une autre époque ou reparaissent les miracles, non plus dans la jeunesse des doctrines, mais lors de leur caducité; elles meurent comme elles sont nées, au milieu des prodiges. Voyez, quand le paganisme s'éteint, les innombrables superstitions populaires ; son grand défenseur, Julien, donnant dans la théurgie ; la philosophie

grecque , au moment de sa ruine , luttant de miracles avec les chrétiens ; plus près de nous, cette noble secte du jansénisme , qui avait attiré à elle tant et de si grands esprits, finissant dans les convulsions de Saint-Médard. Quand les doctrines ont l'invincible sentiment de leur faiblesse, quand le monde leur échappe , quand les voies naturelles qui introduisent dans lame lui sont fermées, alors ou elles tentent sciemment des surprises, ou, comme un orateur jeté hors de lui parla froideur et l'improbation de l'auditoire, elles s'échauffent avec excès , et , ainsi exaltées , perdent le sens de la réalité; ou enfin, comme ces savants du moyen âge qui , n'attendant plus rien de l'étude, se lancent dans un monde fantastique, et se remettent aux mains des esprits invisibles, désespérées, elles évoquent Dieu , le chargent d'accomplir leur œuvre : recours fatal des puissances qui s'abandonnent elles-mêmes.

C'est donc un avertissement sévère pour le spiritualisme. 11 défend la cause de Dieu , c'est là sa vérité et sa grandeur , par là il est protecteur de la vertu sur terre, et le seul garant de la solide félicité; mais si dans un indiscret emportement, il méconnaît la condition humaine, Tordre providentiel qui y résilie, s'il veut la fin sans les moyens naturels qui y conduisent, s'il veut le bonheur sans la vertu, la vertu sans le com-

bat; si, au lieu que l'homme soit serviteur de Dieu, il fait de Dieu ie serviteur de l'Jiomme, alors ii n'y a plus ici-bas que le mensonge de la moralité.

Voici un autre excès du sentiment religieux. Quand nous avons vu des spiritualistes attribuer au monde une existence misérable, et prendre toute créature en pitié, n'estimant qu'une chose, l'absolue et immuable perfection, nous pouvions prévoir ce qu'ils seraient dans la pratique. S'attacher à l'èire qui seul existe réellement, sans partage, retrancher de son âme tous les liens qui l'imissent aux créatures; telle est la seule conduite qui s'accorde avec leurs opinions. Aussi ils n'y manquent point, et ne trompent point la logique.

Écoutez d'abord une des sectes que ce principe enfante. Dieu est jaloux, il veut régner sans rival; voici des liens qui vous attachent aux créatures, coupez-les ; tant qu'il en subsistera on seul , aussi faible soit- il, vous ne serez pas parfait, et si vous-même vous tenez quelque pistée dans une autre âme , travaillez à la retrancher. Pascal a bien dit : « 11 est injuste qu'on s'attache à moi. » Eh bien î je chasserai de mou cœinr toutes les créatures , et Dieu le possédera san& partage; mais je suis curieux de science, j'ai du

goût pour les beaux-arts, je les cultiverai. « Non1, » ensevelissez ces talents; ils ne vous serviront » de rien pour votre salut. »

Voilà assurément de cruels sacrifices ; mais , je l'avoue, on en est plus d'une fois largement récompensé, car l'amour de Dieu suffit à remplir, à combler une âme; je ne conteste pas que par cette route on n'arrive au bonheur. Ce qui m'inquiète , c'est de savoir si elle mène à la perfection. Parle- t-on de placer l'intérêt de Dieu au-dessus de tous les autres ; veut-on que si nous avons à choisir entre la vie du monde et la vie parfaite nous renoncions au monde, et travaillions hardiment à nous faire meilleurs, on a raison. Le martyre vaut mieux que l'apostasie; et il vaut mieux professer le vrai Dieu dans la misère que de demeurer sur le trône à condition de défendre ses ennemis. Le savant qui s'arrache à de douces affections pour courir après la vérité, la femme qui renonce à toutes les joies de la famille et de la société pour se dévouer aux pauvres et aux malades, sont de nobles exemples, et il faut plaindre celui qui ne le sentirait pas; il y a dans la société des postes durs à tenir, pleins de dangers, il y faut de fermes courages : Dieu fart un appel aux âmes, et quelques-unes répon-

* la mère ÀngéHqae. Voyez Jacqueline Pascal, par M. Cousia.

28fr DU SPIRITUALISME ET DE LA NATURE.

dent, pour leur honneur et pour le bonheur de l'humanité. Sans doute à ceux-là le Juge suprême ne demandera pas compte des talents qu'il leur avait donnés, et qui sont morts dans le germe ; il leur saura gré d'avoir résisté aux attraits du monde , d avoir dédaigné son sourire pour panser ses blessures ; ce qu'ils avaient en eux d'amour, de puissance, a été dépensé pour de bons usages, et a porté de beaux fruits.

Mais voici un homme qui croit marcher à la perfection, et demande à Dieu ses récompenses, sa bienheureuse éternité. Mon Dieu, lui dit-il, je vous ai aimé uniquement. Vous aviez mis en moi des passions contraires à celle-là , je m'en suis dépouillé; j'ai oublié que j'avais une famille sur terre pour ne songer qu'à vous, mon créateur ; j'ai regardé comme ma seule patrie votre céleste royaume; j'ai été tenté de pénétrer les secrets du monde, mais j'ai étouffé une curiosité indiscrète ; je n'ai plus voulu converser avec ces objets qui ne me parlaient pas de vous ; j'ai fait taire les vaines pensées, pour ne songer qu'à vous; j'ai été séduit par les douceurs des arts : je décorais la toile et le marbre, et négligeais d'orner mon âme ; j'entassais des pierres, je combinais des couleurs, des lettres et des sons pour traduire un idéal imaginaire des choses qui passent, et pendant tout ce temps je vous perdais de

vue, vous qui êtes l'exemplaire vivant et immortel des éternelles vertus, et je ne m'efforçais pas d exprimer par mes actions votre beauté suprême. Enfin , je suis revenu de mon erreur, je n'ai plus contemplé que vous, et passerai en face de vous seul le reste de mes jours, jusqu'au moment fortuné où, délivré du corps, je vous verrai sans ombres.

J'imagine qu'un père , jaloux que son fils se forme, l'envoie à l'armée au début de quelque grande campagne. Cependant le fils ne peut supporter cette séparation et lui écrit : On s'est battu; pour moi, poursuivi par votre souvenir, je me suis retiré à l'écart, et j'ai rêvé à vous; nous avons traversé des pays magnifiques, dit-on : les chefsd'œuvre des arts rivalisent avec la beauté de la Nature, et l'industrie y atteint de grands développements; au milieu de ces merveilles je n'ai rien vu, je n'ai eu devant les yeux que votre image. Les hommes qui m'entourent me sont étrangers : je ne me soucie point de connaître ce qu'ils font, ce qu'ils disent, ce qu'ils pensent; retiré en moimême je vous parle , je vous entretiens de mon amour, je vous supplie d'abréger le temps d'un exil qui me tue. Que le père soit touché d'un sentiment si fort et si durable on le peut croire; mais on peut croire aussi que, sil est sage, s'il ne cède pas à une fausse tendresse , il répriman-

dera vivement son fils, il lui dira par exemple : J'aurais été bien plus touché de votre affection si, quand on s'est battu, au lieu de vous metlre à l'écart pour songer à moi , cette même affection vous eût attaché à votre poste ; si ma pensée réveillant en vous le sentiment du devoir, l'amour de la patrie et de la gloire, eût élevé votre cœur et soutenu votre bras. Au lieu de les mépriser, il fallait contempler ces merveilles qui étaient sur votre route, il fallait laisser pénétrer en vous les nobles passions que les arts et la Nature inspirent, et j'étais heureux si mon souvenir ne s'efîaçait pas devant ces pures et puissantes émotions, si je me présentais alors à vous pour vous dire que je vous approuve , et que je vous aime ainsi. Vous avez négligé d'étudier les hommes, et vous avez mal fait : vous perdez l'occasion d'apprendre la sagesse. Prenez-y garde, vous ne savez pas m'aimer. Je n'ai que faire d'un amour stérile, je veux qu'il soit agissant; je refuse un cœur que j'habiterais seul, et ne tiens point à honneur de régner sur le vide ; ma pensée ne doit pas absorber votre énergie, mais la susciter et la régler, présider à tous vos mouvements vers l'idéal. Vous espérez en vain que je vous rappellerai : j'ai résolu votre éloignement pour votre profit; tant que vous n'aurez pas profité, ne comptez pas qu'il cesse ; je vous ai renvoyé en-

fant, vous ne nie reverrez que quand vous serez un homme. L'analogie est-elle assez frappante? Non , Dieu n'a pas créé son soleil pour luire sur des déserts. Il a voulu qu'il fît fleurir la terre, qu'il la pénétrât, non pour l'embraser, mais pour la féconder, pour exciter les semences qu'elle renferme ; une fois parues , pour agiter leur sève et les mûrir par sa viviflante chaleur ; enfin, pour que sa lumière fît briller les couleurs et éclater la beauté. O la malheureuse idée de croire qu'on ressemble à Dieu parce qu'on n'a plus rien de l'homme, et que l'on court à la perfection, quand on recule jusqu'au néant !

Mais enfin, quelque déplorable que soit cette illusion, c'est l'illusion de l'amour, et à ce titre elle se relève ; on tente de s'unir à l'être absolu, et la hardiesse de cette entreprise couvre son imprudence : dans une volonté pareille il y a du héros.

Je vois ailleurs d'autres hommes qui, partisans aussi d'un spiritualisme excessif, mais d'un esprit moins emporté , renoncent à cette chevalerie du spiritualisme, travaillent, non plus à s'unir à Dieu dès cette vie, mais à gagner ses faveurs, et pensent y parvenir en abdiquant leur intelligence et leur liberté. Voyez comme l'humanité est toujours la même. Dans les temps bar-

bares, les peuples, pour se rendre leurs divinités favorables, choisissent dans leurs troupeaux les taureaux les plus puissants , les plus grasses génisses, et les immolent; ils donnent ainsi au souverain maître ce qu'ils possèdent de plus précieux, quand encore, par une logique terrible, ils n'immolent pas des victimes humaines. Laissez-les se civiliser; la vie du corps cède de plus en plus devant la vie de l'esprit, et par suite, les biens du corps perdent de leur valeur, qui passe aux choses invisibles. Alors, si l'on veut être agréable à Dieu, ou ne lui sacrifiera plus de la matière, on prendra ce qu'on a de plus cher, sa propre àme, et on la mutilera. Celui que la prudence ou un reste d'attachement à lui-même arrête, se retranchera seulement quelque bien, quelque passion trop chère ; mais celui qui ne compte pas avec Dieu sacrifiera d'un coup tout son être : les passions qui font l'attrait du monde, la raison si exigeante et qui abonde dans son sens, la liberté, ombrageuse et indocile, tout sera immolé; ce qui peut s'éteindre de lame sera éteint, et ce qui persiste à vivre sera réduit en servitude, passera sous un joug étranger.

Eh quoi ! la faveur de Dieu est-elle à ce prix? et ne tenons-nous de lui nos facultés sublimes que pour nous en dépouiller? Dites , si vous voulez, que les passions ont des torts, que tout exercice

de l'intelligence n'est pas louable , tout emploi de la volonté heureux, que par conséquent les passions et la volonté doivent être soumises à une règle inflexible, à la raison, et que la raison elle-même doit faire plier ses entêtements sous l'autorité infaillible du sens commun : cela c'est de la pure sagesse, et quiconque agit ainsi mérite devant Dieu , parce qu'il se conforme à l'ordre qu'il a manifestement établi : il suit la grande route de la vertu. Il y a une certaine perfection de chaque espèce : pour le minéral, l'immobile consistance de ses parties ; pour les êtres vivants, le mouvement sans relâche, le continuel développement ; pour les corps animés, le meilleur état des organes, une vue perçante, une ouïe fine , un tact délicat , des muscles fermes et souples ; pour l'âme, le dévouement, le génie, le courage indomptable. Et enfin, comment concevons-nous Dieu , dans sa perfection solitaire , sinon comme la plénitude absolue de toutes les puissances qui sur la terre manquent toujours par quelque endroit. Ainsi l'évidente loi de toute créature est de croître suivant la perfection qu'elle comporte.

Par quel déplorable aveuglement a-t-on renversé ce bel ordre divin, pour en substituer un d'invention humaine? Tandis que Dieu nous commande d'étendre notre être, on nous commande

de le diminuer; tandis que Dieu a pris soin de séparer les espèces par d'infranchissables limites^ tandis qu'il a enjoint à chaque être de chaque espèce de marcher à la perfection qui convient à cette espèce même, quand la raison nous propose clairement ce but, quand la sereine et profonde jouissance de toute âme qui se déploie , lui témoigne quelle est dans le vrai, on nous vient dire : Prenez en vous ce qui est de l'homme et brisez-le; qu'il n'en reste rien. Mais quand il n'en restera plus rien, serai-je donc un homme encore? ne serai-je pas descendu dans les espèces inférieures ? ne serai-je pas dégradé de l'humanité? Tout à l'heure, du moins, quand l'homme se dépouillait de lui-même pour s'élancer plus libre vers Dieu, il restait de lui une vive flamme qui tendait en haut vers les pures régions ; mais ici qu'en reste-t-il , qu'une machine clouée à la terre, jouant tristement la vie?

On objecte qu'il existe des âmes toutes portées à la contemplation, et qui éprouvent à agir un invincible dégoût; faut-il donc repousser ces vocations divines? J'accorderai la bonté de cet argument, et j'en userai à mon tour. On pense généralement , dirai-je , que tous les citoyens doivent se soumettre au gouvernement de la société ; on oublie qu'il y a des natures d'une (1ère indépendance, que blesse cruellement toute

autorité; permettez-leur donc de vivre parmi vous, en dehors de vos conventions, ou loin de vous. Sur quoi on se récrierait certainement : l'homme est destiné à vivre en société; là seulement il peut atteindre toute sa perfection et remplir les devoirs que la raison lui impose envers ses semblables; il doit donc, volontiers ou à contre-cœur, se ranger dans l'ordre universel, et accepter l'autorité sans laquelle nulle société n'est possible.

L'argumentation est excellente; or, toute sa force est dans ce principe, que le goût particulier ne doit pas prévaloir sur la loi ; si vous le supprimez, elle tombe. Je m'arme de ce pritt* cipe, à mon tour, et retombe sur la prétention première de ceux qui me le livrent. Ils demandent pleine liberté pour les contemplatifs; mais les" hommes sont-ils donc dans ce monde seulement pour eux, et, s'ils doivent tendre à la perfection, y peuvent-ils arriver par le chemin qu'il leur plaît? ou plutôt Dieu n'a-t-il pas mis, comme condition inévitable de leur propre développement, qu'ils aidassent les autres hommes dans leur vie physique, intellectuelle et morale , en sorte que le progrès individuel et le maintien de la société étant également de son dessein, ils ne fussent pas en opposition, mais au contraire inséparables; que l'un fût le moyen de l'autre, et qu'on

ne pût atteindre la perfection individuelle qu'à travers la société? Or vivre en société, ce n'est pas seulement y faire acte de présence, mais considérer les conditions de son existence et de son progrès, les charges quelle impose à tout citoyen, en lant que citoyen, et à chacun particulièrement, selon les circonstances ou sa propre vocation. Quoi qu'on dise, l'instinct n'est pas maître de la règle; il lui est subordonné. Quand un homme, accablé par la chaleur, est pressé d'un violent désir de boire à une source, vous pensez bien faire de l'en empêcher ; et quand un voyageur dans les pays froids , engourdi , se laisse tomber de sommeil et supplie qu'où lui permette de dormir, ses compagnons le relèvent et au besoin le frappent, sachant bien que ce sommeil c'est la mort. On ne prétend pas ici réduire tous les hommes au même état, et mettre le genre humain en uniforme. La société est un vaste atelier ou se présente une foule merveilleuse de travaux divers; il y a place pour toutes sortes d'ouvriers, et l'on doit un profond respect aux aptitudes particulières, vraies et irrésistibles, qui attachent un certain individu à une certaine fonction ; mais, qu'on ne l'oublie pas, c'est un atelier, et il n'est permis à personne de déserter, ou de regarder faire les autres, ou de se pencher sur son ouvrage pour rêver sans fin, et sans fruit.

Creusons jusqu'à la racine du mal, et, en dehors des préoccupations d'école et de secte, jugeons les passions humaines que l'on condamne

La fonction de nos sens est clairement définie, et de là se déduit tout naturellement leur perfection. Si l'œil est fait pour voir, l'oreille pour entendre, leur perfection est de bien voir et d'entendre bien. Comme la vue reçoit aisément et démêle sûrement les formes et les couleurs ; comme Fouie saisit vivement les sons et les discerne avec justesse; le tact distinguera les objets avec précision ; le goût et l'odorat sauront se reconnaîire dans les variétés des odeurs et des saveurs ; les muscles seront vigoureux et souples, pour se prêter à des mouvements énergiques et divers; et ainsi des instruments de la circulation, de la digestion, etc. Voilà, sans contredit, en quoi consiste la perfection du corps ; il péchera, au contraire, si quelqu'un de ces organes ne fonctionne plus, ou s'il languit, émoussé ou énervé ; il péchera encore , si l'activité de l'un d'entre eux est immodérée, si elle absorbe à son profit des forces destinées à entretenir tout le système ; et je ne sais ce qui est le plus fâcheux pour l'usage, de la cécité absolue ou d'une vue surexcitée, qui, sensible outre mesure à toutes les impressions, est incapable de connaître les

justes qualités des choses, et crée d'elle-même des images chimériques.

Quant aux besoins matériels, à la faim, à la soif, au besoin de mouvement et de repos , tout le monde reconnaît qu'ils sont légitimes, et tout le monde reconnaît aussi qu'il y a, à l'égard de ces instincts, une abstinence et une complaisance, toutes les deux repréhensibles : ne tenir nul compte de la faim et de la soif, ou s'adonner à la gloutonnerie , pousser à l'extrême ou l'inertie ou la fatigue.

A leur tour, les plaisirs que ces instincts satisfaits, que ces facultés exercées nous procurent , sont légitimes ; et ici encore se rencontrent deux extrémités malheureuses, le dégoût et le raffinement.

Il est donc certain, par l'expérience et le sens commun, que les organes du corps, ses besoins et ses plaisirs, sont bons en eux-mêmes, et qu'on n'en peut reprendre que l'excès. Allez plus avant, vous en trouverez la raison. Voyez comme tout est sagement disposé par la nature : elle fait de l'homme un être animé, et elle le pourvoit des organes nécessaires à la vie, soit de l'individu, soitde l'espèce ; arrivée là, elle peut prendre deux voies, amener à cette créature son aliment, lui construire sa demeure, etc., ou l'envoyer luimème à 1& recherche de ce qui lui convient ; alors

elle lui donne les yeux pour apercevoir cet objet, le tact pour confronter les rapports de la vue ou les suppléer; l'odorat et le goût pour diriger son appétit; l'ouïe pour l'avertir du danger, des muscles flexibles pour qu'il puisse se porter vers ce que les sens lui montrent et le saisir. Voilà la vie organique et la vie de relation dans leur rapport si simple et si juste. Mais il ne suffît pas que cette machine soit si bien construite, il faut qu'elle agisse, et qu'elle agisse à propos, que ces organes qui réparent, renouvellent la vie, fonctionnent à temps; alors survient le besoin, la douleur, qui nous tourmente Jusqu'à ce que nous consentions à ce qu'elle veut ; puis elle cède la place au plaisir, approbation de la nature satisfaite ; enfin, quand le besoin a cessé , et la douleur et le plaisir cessent du même coup. Où trouver une plus admirable économie? Aussi, quand la nature physique agit seule, ce bel ordre ne se trouble jamais. Dans l'homme, être double, où le corps est associé à un esprit, il arrive souvent qu'il se déconcerte. Si nous nous mettions bien devant les yeux que tous ces mouvements ont un seul but, conserver la vie, si nous réfléchissions en même temps que notre imagination a une grande puissance sur notre corps , et qu'elle y excite des mouvements qui lui sont propres, il nous serait si aisé de dire : Puisque le but est la

vie, j'examinerai si en effet ce que mon corps me demande tend là ou s'en éloigne; ce n'est pas un tel artifice que je ne m'y puisse reconnaître ! Et assurément il ne faudrait pas de longs efforts de raisonnement pour savoir ce qui convient et ce qui ne convient pas. L'hygiène n'est pas à naître, et, pour l'appliquer aux divers tempéraments, il suffit de l'expérience particulière. Est-il besoin d'une remarquable perspicacité pour comprendre qu'il importe de tenir l'activité de nos organes dans un sage tempérament, à distance des extrêmes, de l'atonie et de la surexcitation? que la santé n'est ni la fièvre ni la léthargie? que les organes ne sont pas pour eux-mêmes , mais pour une certaine fin, plus précieuse que chacun d'eux? que le plaisir physique même, qui semble devoir être le terme de notre mouvement, tend plus loin? qu'il est simplement le signe des opérations mystérieuses de la Nature, mère et conservatrice du monde? que pour montrer manifestement qu'il n'est pas notre but légitime, il naît et meurt tour à tour chaque journée, et meurt une dernière fois, quand, nous, nous sommes vivants encore? que si nous le mettons au premier rang, si nous faisons notre constante application de l'atteindre, si surtout nous nous absorbons dans un plaisir unique, compromettant notre vie et notre santé, combattant la volonté évidente de la Nature^

alors nous renversons l'ordre; et même devant la loi du monde matériel , nous sommes dans le mal?

Ainsi, ne supprimer aucun organe, aucun des grands instincts essentiels à la vie, contenter ces instincts, cultiver ces organes dans la prudente mesure que la nature, et l'expérience et la raison nous indiquent; ne rien retrancher de ce qui est du fond de notre être, mais tout régler ; voilà la vraie perfection du corps.

Considérons maintenant notre esprit; quelle sera sa perfection? D'abord l'intelligence a la sienne. Entre une intelligence active et une intelligence endormie, nous n'hésitons pas à prononcer ; la volonté, à son tour, doit être ferme : languit-elle, on la méprise; enfin, une vive sensibilité est toujours mise au-dessus de l'apathie. Mais suffit-il que l'intelligence soit active pour obtenir toute sa perfection, et lequel estime-t-on davantage d'un grand savant et d'un grand artiste, c'est-à-dire d'un homme qui s'est élevé jusqu'à la vérité absolue et la beauté idéale, ou d'un homme qui n'a atteint, en lait de science, que le chimérique, et en fait d'art que la bizarrerie? En ce qui regarde l'usage de la volonté pour la conduite de la vie, nous prenons également en pitié un homme qui abandonne le gouvernement de lui-même à des mains étrangères,

et celui qui, par affectation d'une triste indépendance, rejette tout conseil et toute autorité. Eniin, pour les instincts qui sont proprement instincts de l'âme, voyez comment on les juge quand on les loue, quand on les condamne, quand on les absout. Blâmez-vous l'amour? il est l'attrait par lequel Dieu nous invite à former la famille. Les affections de famille? accusez la Providence: elle qui, chez les animaux, ne forme ces attachements que pour protéger la vie matérielle, et les brise dès que les êtres nouveaux ont pris assez de force pour se suffire, elle les perpétue chez l'homme seulement, comme les initiateurs et les protecteurs de la vie morale. L'amitié, c est-à-dire l'étroite association des âmes dans le bien? l'amour de la gloire, qui enfante des grands hommes et de grandes choses? l'amour du beau dans la Nature et dans l'art, qui nous soulève vers un monde meilleur et fait éclore en nous les bonnes pensées? enfin dirai-je le divertissement, qui est le repos de l'esprit et répare son énergie? On aura beau parcourir tous les instincts primitifs de l'âme, on n'en trouvera pas un seul qui ne remplisse quelque rôle important, et qu'on puisse étouffer sans qu'aussitôt la raison proteste.

Mais s'il est vrai que chacun d'eux isolé soit respectable, quand on les prend ensemble n'arrive-t-il pas qu'ils se gênent les uns les autres, et

que, si on veut porter chacun d'eux à sa perfection particulière, la perfection totale de l'àme soit compromise?

Entendons-nous. Veut-on dire que nous nous trouvons quelquefois en de telles rencontres où il est impossible de les mener tous de front et où il faut absolument faire un choix; et qu'alors, si nous n'avons pas le courage d'en sacrifier quelqu'un, nous manquons d'accomplir le bien? on a raison ; mais il n'est pas permis d'ériger l'exception en règle générale, et la nécessité en système. Ajoutons que dans ces rencontres la raison même prend soin de nous déclarer à quel instinct nous devons donner la préférence. Considérez ce qui se passe pour la vie physique, et tirez-en profit. Qu'on annonce à un homme qu'il lui faut absolument perdre l'odorat ou la vue, le goût ou l'ouïe, pensez-vous qu'il hésitera? De même, si nous étions réduits à choisir entre les joies, les devoirs de la famille et la défense de la patrie, ou la propagation de la vérité, ou enfin le soin de quelque grand intérêt, notre conscience nous enseignerait notre devoir et mettrait tous les instincts à leur place. Mais toujours faut-il que la nécessité du choix existe; de ce que le corps est moins imparfait en perdant l'odorat que la vue, il ne s'ensuit nullement qu'il ne serait pas plus parfait s'il possédait ensemble la vue et l'o-

dorât, et tout pareillement pour l'âme. Lorsque, dans Molière, ïoinette, médecin improvisé, dit à Argan : « Voilà un bras que je me lerois couper » tout à l'heure, si j'étois que de vous. Ne voyez- » vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et » qu'il empêche ce côté-là de profiter? » Et encore : (( Vous avez là aussi un œil que je me » ferois crever, si j'étois en votre place; ne » voyez-vous pas qu'il incommode l'autre et lui » dérobe sa nourriture? Croyez -moi, faites - )) vous-le crever au plus tôt ; vous en verrez plus » clair de l'œil gauche. » Argan répond prudemment : « Cela n'est pas pressé... Me couper » un bras et me crever un œil a(în que l'autre » se porte mieux! J'aime bien mieux qu'il ne se » porte pas si bien. La belle opération de me » rendre borgne et manchot ! » Combien cela est vrai de l'homme intérieur; plus vrai encore que de l'homme physique! Quand est-ce, en effet, que vous condamnez l'amitié, l'amour, les affections de famille? Quand elles vous rendent indifférent à tout autre intérêt, quand elles ferment votre âme aux autres sentiments, et vous laissent, par exemple, sans pitié pour les maux de votre pays et de vos semblables. Quand est-ce que vous condamnez l'amour de la gloire, l'ambition? quand vous en êtes tellement rempli, quand vous êtes tellement préoccupé du soin de

votre nom et de votre fortune, que devant ces pensées toutes les autres s'évanouissent, et que vous ne voulez être auxiliaire que de vous-même. Quand est-ce que vous condamnez les divertissements? quand, au lieu de nous délasser, par intervalles, d'une existence laborieuse , ils remplacent le travail. L'amour de la vie, que vous sanctifiez dans vos accusations contre le suicide et le duel, quand donc le blâmez-vous? quand il éteint l'amour de l'honnêteté. Et l'amour de l'honnêteté, à son tour, quand le déclarez-vous répréhensible? quand il nous détache tellement de la vie, qu'il nous pousse à l'exposer follement ou à la détruire de nos mains.

Ainsi nous pouvons tenir comme certain que chaque instinct, en lui-même légitime, dès que les autres instincts sont étouffés par lui, devient coupable; en sorte que ce qui fait sa vertu, ce n'est pas son activité, mais son activité modérée par les autres instincts. Dès qu'il perd son contrepoids, il se précipite en désordre, et trouble profondément l'âme, qui, ainsi que le monde, vit d'harmonie.

On me dira peut-être : Vous faites de l'âme humaine une assez pauvre machine ; c'est une assez froide invention de contrepeser ainsi les instincts les uns par les autres , de leur tailler ainsi leur part, de leur assigner un terme qu'ils ne doivent

pas franchir. Voilà l'exaltation , l'enthousiasme proscrits, et vous achetez l'ordre au prix de la médiocrité. Non certes; il serait trop cher. Quand on voit quelque part l'amour égoïste, par exemple, on s'imagine que le vice de cette passion est de s'être démesurément développée, de s'être étendue trop loin ; on se trompe : tout au contraire, elle ne s'est pas suffisamment étendue; elle ne pèche pas par excès, mais par défaut. Il y a un degré de l'amour où l'homme se sent capable de tout ce qui est gi and , élevé bien haut au-dessus d'un misérable égoïsme , généreux » courageux, compatissant, dévoué, ardent serviteur de toute noble cause; est-ce donc un amour médiocre qui le transforme ainsi? A côté de l'amitié qui concentre notre affection sur un seul être dans l'humanité immense, il y a une autre amitié qui ouvre l'âme à tous les sentiments tendres et l'exerce aux mâles vertus. Est-ce par hasard une tiède amitié? Enfin, l'amour de la gloire, qui fait les héros, est-il une passion tempérée? Eh bien! c'est cet amour, c'est cette amitié, c'est cette passion de la gloire à qui nous voudrions livrer les hommes; celles qui s'appellent du même nom et ne produisent pas les mêmes effets, sont encore ces passions si l'on veut, mais avortées faute de chaleur. Tous les bons sentiments se touchent, mais à une certaine

hauteur ; au-dessous il n'y a que solitude et opposition.

Les passions sont donc légitimes et sacrées. Il convenait à des doctrines qui, dans la spéculation , ont sacrifié la Nature, de sacrifier encore, dans la pratique, les passions qui nous attachent à cette Nature proscrite. Il nous convenait, après avoir protesté contre la première de ces injustices, de protester contre la seconde à son tour, ou nous étions infidèle à nous-même. La Nature ne cache point Dieu à l'intelligence humaine, elle le lui révèle : si nous devons un jour le voir face à face, il nous faut d'abord le connaître dans l'existence mobile et variée de la création; la Nature, non plus, ne détourne point de Dieu la volonté humaine : si nous devons un jour nous reposer en lui, il nous faut d'abord vivre de la vie qu'il nous a faite, de la vie de toute créature bornée et perfectible qui désire et s'agite; et songer qu'il y a dans l'âme d'autres passions divines que l'amour de Dieu.

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