INDE
Au premier coup d'œil jeté sur la Nature, on y voit trois grands phénomènes : toute chose naît et meurt pour renaître ; il y a donc une force qui crée, une qui détruit, et une autre, médiatrice entre les deux, qui ramène la vie éteinte et entretient le monde ; Dieu se manifeste donc ici-bas par une triple opération. Nous, nous croyons que sans sortir de son unité, par sa seule volonté, parles seules lois qu'il a portées, il accomplit les actes les plus divers ; mais supposez que l'existence de ces lois ne soit pas connue comme nous la connaissons, que cette manière souveraine d'administrer l'univers n'ait pas encore été aperçue, alors il faut que Dieu se mêle aux événements, qu'il mette la main à l'œuvre. En ce cas toutes choses se feront bien, il est vrai ; mais Dieu ne risque-t-il pas de descendre de sa majesté? Cette activité mobile qui se joue dans les détails, cette présence continuelle au milieu des êtres inférieurs, ce contact incessant des infirmités de la matière et des hommes ne risquent-ils pas de le souiller? Est-ce bien là ce Dieu caché dans son infinité solitaire, devant lequel notre raison s'abîme? Le sentiment religieux, s'il est pro-
1 Cet appendice presque entier est extrait des Religions de l'antiquité de Creuzer , et des notes de M. Guigniaut. Nous avons aussi emprunté à Colebrooke, à MM. Eugène Burnouf et Pauthier. Nous ne réclamons que le mérite d'avoir recueilli ces quelques pages dans de nombreux et savants volumes.
fond, repousse une conception pareille. Il faut donc que Dieu, demeurant le principe de toutes choses, gouverne le monde d'une façon plus relevée, plus digne de lui : une seule fois il sortira de son repos pour produire trois êtres auxquels son autorité sera désormais déléguée, et il y rentrera ensuite pour toujours ou pour une longue période de siècles. Ces trois êtres agissent en son nom: ils n'ont de réalité que par lui, d'efficace que par lui , ils sont le mouvement du Dieu immobile, ils ne se distinguent de lui que par les accidents, non par le fond qui est le même ; tandis que Dieu renferme dans son indivisible unité des vertus, des énergies variées, eux ils représentent une seule de ces vertus, une seule de ces énergies ; ils sont à lui ce qu'est au soleil le rayon qu'il envoie : le rayon part, il est dévié, brisé, il éclaire la fange, il est teint de telle ou telle couleur; cependant le soleil reste dans les régions inaccessibles éternellement revêtu de sa pure et éblouissante blancheur. Ce rayon c'est le soleil, et ce n'est pas lui; c'est le soleil, car il n'est que par cet astre, il en est une émanation, un éclat, il l'annonce, il le manifeste; ce n'est pas le soleil, car cet astre est plus haut, plus riche, plus puissant, plus inaltérable. Otez les rayons, le soleil n'éclaire plus, n'échauffe plus, ne féconde plus, ou il faudra qu'il parcoure l'espace, et qu'en approchant des corps, il contracte leurs impuretés. C'est ce rapport si délicat, si insaisissable à la raison que les Indiens ont exprimé par les personnes qui constituent la trinité divine ; par là ils établissent l'activité de l'Être suprême, et sauvent sa majesté.
Puis, comme ces dieux en qui la divinité, c'est-à-dire l'infinité, est morcelée, ne pourront agir à distance, ils descendront sur la terre, quand il le faudra, et là, pour que leur action soit plus facile et plus manifeste aux yeux
de tous, et qu'on ne puisse la nier dans aucun âge, ils prendront un corps.
Il est 1 un Dieu suprême, Brahm, unique, existant par lui-même, sans commencement ni fin, tout-puissant, infiniment bon, infiniment parfait. Cet être éternel, incorporel, invisible, présent partout, substance universelle, ineffable et inexprimable par son essence, sortant des profondeurs de son essence infinie pour créer le monde à sa propre image, se révéla'comme Brahmâ ou créateur, comme Vichnou, conservateur et sauveur, et comme Siva, destructeur. Maintenant Brahm disparaît, pour laisser agir les dieux. Leur histoire est longue; mais quelque longue et quelque compliquée qu'elle soit, un caractère y domine, qu'il est impossible de méconnaître, c'est qu'ils travaillent pour le bien, qu'ils se montrent comme providence physique, intellectuelle et morale, aident et élèvent l'humanité. Les sectes se sont partagé les personnes de la trinité hindoue ; chacune a pris de préférence l'une des trois, Siva, Vichnou ou Brahmâ, l'a élevée au-dessus des autres, a réuni en elle seule les attributs qu'elles possèdent ensemble; mais ce quf est invariable" dans ces sectes diverses, c'est la préoccupation des grands et légitimes intérêts qui émeuvent l'homme.
Siva est avant tout destructeur, et il ne paraît jamais 2 plus grand, plus puissant, ni plus redoutable que dans l'empire souterrain, ou quand, après la ruine des mondes, il s'assied solitaire sur le dragon qui les a dévorés; mais il est aussi le père 3, le bienfaiteur, alors qu'il reçoit sur son front paré du croissant l'eau céleste, qui d'autres fois
1 Des Religions de V antiquité, tome I, page 150 seq.
2 Ibid., p. 161.
3 Ibid., p. 159.
s'en échappe comme une source jaillissante. Enfin il réunit É ces attributions opposées, comme roi des cieux, arbitre de l'univers, œil vigilant des trois régions. Ainsi, renouvelant 2 incessamment ce qu'il détruit, et, dans la variation perpétuelle des formes, maintenant l'identité de la substance, Siva le destructeur est en même temps créateur et conservateur ; il est celui qui prononce et exécute à la fois dans les enfers comme ici-bas les arrêts de la justice et de la vengeance divines; il est le dieu terrible, comme le dieu bon, comme le dieu fort. A côté de lui 3, on voit, avec les mêmes caractères, celle qui paraît tout à la fois comme sa sœur, son épouse, sa fille. Bhavani est la grande mère, la grande ouvrière, la cause, la créatrice, la sainte, la bonne, qui dispense la félicité universelle ; Cali, mère des larmes, affreuse et inexorable, demande du sang; elle châtie les crimes de la terre, et aux enfers, de concert avec Siva, foule aux pieds les âmes des pécheurs et les précipite dans les flammes de l'abîme; Dourga, héroïne armée de toutes pièces sortie de l'œil de Siva, terrasse le prince des mauvais esprits ; c'est l'énergie de la vertu combattant le principe du mal.
Mais c'est surtout dans ses incarnations que paraît son caractère moral de la divinité. Ganesa4, fils de Siva, est le Dieu de l'intelligence et de l'année, de l'invention, du succès , le feu pur de la chasteté, de la sagesse, de la piété; enfin, non-seulement le ministre et le représentant moral de son père, mais son père lui-même dans sa plus lumineuse exaltation. Comme il ouvre la carrière de l'an-
1 Des Religions de Vantiquiié, tome I, p. 161.
2 Ibid., p. 1S8.
3 Ibid., p. 162 seq.
* Ibid., p. 1GC.
née, il ouvre celle des sciences, il inspire les résolutions utiles et les grandes pensées, il préside au nœud conjugal, aux assemblées, à toutes les transactions importantes de la vie, et pourtant il garde un célibat sévère, il cherche la solitude, il est absorbé dans les plus hautes contemplations. Cartikeya, son second fils, est plus agissant, mais également pour le bien : il répand la terreur et tout cède à son approche : c'est le feu dévorant du divin courroux. Dherma, la balance à la main, pèse les bonnes et les mauvaises actions des hommes, et rétablit ici-bas l'équilibre de la justice dont il porte le sceptre. C'est le symbole de la force et de la puissance divine, et aussi de la pureté des âmes. Aux enfers, Yama, scribe de la vie humaine, l'observe sans cesse et prononce sur elle d'inévitables arrêts.
C'est ainsi que le monde se maintient jusqu'au jour *, où il sera détruit, et avec lui les dieux, Brahmâ d'abord, ensuite Vichnou et enfin Siva, qui, semblable à une flamme, dansera sur le monde réduit en cendres. Mais toutes choses après être rentrées dans l'infini, en sortiront de nouveau pour mourir et renaître encore sans fin.
On ne niera sans doute pas que ce culte ne reconnaisse la Providence, qui fonde l'ordre par la douceur ou par la force, le rétablit dans cette vie et après la mort, et se complaît dans le spectacle de la vertu. Et pourtant, que nous sommes loin encore du culte de Vichnou 1
On compte 2 jusqu'ici dix incarnations de ce dieu.
I. La justice se corrompt sur la terre; un fort démon, Hayagriva , dérobe les lois de Menou. Vichnou apparaît, sous la forme d'un poisson, à un roi pieux de cette
1 Des Religions de l'antiquité, tome I, p. 190.
2 Ibid., 176 seq.
époque, et lui ordonne de s'enfermer dans une arche avec un couple de tous les animaux et la multitude des graines. Survient un déluge, pendant lequel le dieu tue le démon et recouvre les saintes lois.
II. Les bons et les mauvais génies luttent pour obtenir le breuvage de la vie ou de l'immortalité, et dans leur lutte, ébranlent le monde. Vichnou paraît sous la forme d'une tortue pour le soutenir, et donne le breuvage aux bons génies. Les mauvais se répandent sur la terre, s'y font adorer comme des dieux et nécessitent de nouvelles incarnations.
III. Un démon puissant menace d'abîmer le globe encore une fois; Vichnou, sous la forme d'un sanglier, le soulève sur ses défenses et le replace en équilibre.
IV. Il châtie, sous la figure d'un homme-lion, l'orgueil impie d'un autre géant.
Dans ces quatre apparitions, on le voit, Vichnou est constamment l'ennemi du mal ; chacune de ses interventions est une victoire du bon principe. Il faut remarquer la gradation de ses formes : d'abord poisson, puis amphibie, puis quadrupède, en dernier lieu il participe de ce qu'il y a de plus noble dans le règne animal, et d'une portion de la nature humaine ; enfin il apparaît surtout comme providence du monde physique bouleversé ; maintenant ses formes et son rôle vont s'élever.
V. C'est un brahmane très-petit qui se présente devant le géant Bali, tyran des trois mondes, haï des dieux; il en obtient trois pas de terrain, et alors développant un corps prodigieux, il mesure la terre d'un pas, le ciel de l'autre, et du troisième il allait embrasser les enfers, quand le géant tombant à ses genoux, reconnaît humblement le pouvoir du Dieu suprême. Vichnou lui laisse l'empire du sombre royaume. C'est ici mieux qu'une lutte entre les forces
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physiques, et probablement le 'combat du vichnouisme contre le culte de Siva, le dieu terrible, le destructeur, roi des enfers, qui subsiste, mais vaincu et subordonné.
VI. C'est un brahmane encore, qui châtie l'insolence des rois ou des guerriers, puis se retire dans la solitude, détachant son âme des biens de ce monde.
VII. N'est-ce pas encore cette rivalité entre deux cultes qui se continue au temps de la septième incarnation? Rama, partageant sa vie entre la prière et la bienfaisance, délivre les bois et les déserts, asile des saints pénitents, des géants impies et cruels qui les infestaient ; mais le plus redoutable d'entre eux l'attaque, et Rama, vainqueur après de grands travaux, élève un temple en l'honneur de Siva, que son adversaire adore. Durant son règne, toutes les vertus, tous les biens de l'âge d'or reparurent sur la terre. Comme il avait été dans son exil un guerrier pieux et vaillant, il devint sur le trône un sage législateur, qui poliça les peuples par l'agriculture, bâtit des villes nombreuses, et porta au loin les bienfaits de la religion et de la société civile. Remonté au ciel, delà il veille au bonheur de la terre.
VIII. Crichna, neveu du tyran Kansa, lui avait été annoncé comme devant le détrôner un jour. Le tyran massacrait de ses mains les enfants de sa sœur, le huitième lui échappa. Ses parents s'enfuirent pour se soustraire au massacre de tous les nouveau-nés. Encore dans l'enfance, vivant au milieu des bergers, il les étonnait par des prodiges, et les charmait par les sons de sa flûte. Devenu grand, il se choisit des compagnons, et marcha contre Kansa, qu'il mit à mort. Il se signala par de beaux exploits, et y mit le comble en enlevant le trône à des hommes injustes et cruels pour le rendre à son légitime possesseur. Enfin, il meurt sur un arbre, où il est percé d'un coup de flèche, et avant de mourir prophétise les maux de la terre.
(( Lassé de la terre, il remonte dans son céleste séjour, confiant à son inconsolable ami Arjonna ces instructions sublimes dont jadis il avait raffermi l'âme ébranlée du héros, et qui font encore l'exemple et l'admiration de tous les sages. Il est descendu sur la terre pour la sauver d'une perte trop certaine ; il s'est soumis à toutes les faiblesses, à toutes les misères de l'humanité, à une mort cruelle, pour abattre l'empire du mal et relever l'empire du bien; il s'est fait pasteur, guerrier, prophète, pour laisser aux hommes, en les quittant, un modèle de l'homme; mais il n'en est pas moins le dieu par excellence, le représentant de l'Être invisible, duquel il a reçu sa mission, puissant comme lui, juste comme lui, bon et miséricordieux comme lui, répandant ses grâces sur ses ennemis, et n'exigeant de ses adorateurs que la foi et l'amour, qu'un culte en esprit et en vérité, que le désir de lui être unis, le mépris de la terre, et l'abnégation d'eux-mêmes. »
IX. Bouddha *, conçu sans souillure, reconnu à sa naissance par des rois, des prophètes et des savants pour le dieu des dieux, croît avec une rapidité merveilleuse en beauté, en science et en sagesse. Il se marie et a des enfants; mais un jour il fuit dans le désert, s'ordonne prêtre, et, entouré de ses cinq disciples de prédilection, se livre à la vie la plus austère pendant plusieurs années. Enfin il commence à prêcher, et rayonnant de gloire prend possession du trône des saints à Bénarès. Il confond de faux docteurs venus delà Perse, qui s'introduisent dans l'Inde, et remonte au ciel, pour récompenser les bons et punir les méchants à la fin du monde.
X.Vichnou viendra dans l'âge suivant, aidé de Siva, consumer le monde, qui retournera au sein de l'Eternel, pour
1 Des Religions de l'antiquité, tome I, p. 288.
recommencer une nouvelle existence, et ainsi à l'infini.
Tel est le caractère des incarnations de Vichnou. Le monde, émanation de Dieu, forme passagère du grand Tout, ne saurait un instant être abandonné de son auteur, que le mal ne s'y montre aussitôt et n'y étende ses ravages. De là ces épouvantables catastrophes des premiers temps; de là ces attaques réitérées de géants, ministres du mauvais principe ; de là ces luttes terribles où la terre, et les hommes, et les dieux inférieurs eux-mêmes sont près de succomber, quand, à l'époque marquée, le bon principe reparaît sous une figure appropriée à sa mission, et décide la victoire en faveur des siens ; son but est toujours le même, son action invariable, et le succès assuré.
Les incarnations de Brahmâ ont un tout autre caractère : elles sont une punition 1 et un moyen de se réhabiliter. Après que l'univers est partagé entre lui et ses deux frères, il tente de leur en dérober une partie; il est châtié, mais non corrigé. Tout fier d'avoir publié les Védas, il se croit supérieur à ses frères, et obsède de ses poursuites sa propre fille. Précipité du haut des cieux jusqu'au fond de l'abîme, il est saisi de repentir, et accomplit une longue et dure pénitence. A la fin, l'Eternel lui apparaît, et lui demande s'il ne sait pas qu'un de ses noms est le vengeur de V orgueil? C'est, ajoute le Très-Haut, le seul crime que je ne pardonne point. 11 lui ordonne ensuite, pour se purifier, de passer par quatre incarnations successives, et d'écrire l'histoire de celles de Vichnou.
I. La première fois c'est un corbeau qui chante la victoire ^remportée par la mère des dieux sur les mauvais génies, et il se rend célèbre par sa sagesse.