‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 81 sur 91 · II. Puis il devient homme ; mais à la naissance la plus · texte numérisé non relu

II. Puis il devient homme ; mais à la naissance la plus

* Des Religions de V antiquité, tome I, p. 228 seq.

basse il joint l'esprit le plus commun, l'âme la plus dégradée, volant et assassinant les voyageurs. Un jour, Valmiki, arrêté par une force surnaturelle, ne peut frapper deux saints dansJeur sommeil. Surpris par eux, et interrogé avec bonté, il avoue ses crimes. Les saints provoquent en lui un repentir sincère et lui enseignent à faire pénitence. Il la fait sérieuse pendant deux années, trouve grâce devant l'Eternel, qui lui accordele don des sciences. Alors il se consacre à l'interprétation des Védas, et chante sept incarnations de Vichnou ; il refuse la gloire qui lui vient de toutes parts, avouant sa faute première, et le prix auquel l'Eternel a mis son pardon.

III. Vyasa, né par un prodige, se retire dans une forêt pour méditer, et y apprend toutes les sciences. Il y compose le Mahabharata, le Bhagavat, et une foule d'autres poèmes (pouranas). Pourtant, il n'est pas encore parfaitement dégagé des liens des sens.

IV. Calidasa, né de parents misérables, lui-même sans éducation, sans ressources, se plonge dans tous les désordres qu'entraîne à sa suite l'ignorance. Il devient plus tard célèbre par sa science , et restaure les travaux de Valmiki; mais il est persécuté par l'envie, calomnié, et à la fin, sous les traits d'un pauvre brahmane, il se fait rendre justice. Dès lors aussi il remonte aux cieux ; sa pénitence est terminée.

Qui ne reconnaît dans cette histoire de Brahmâ l'histoire de l'homme même, l'orgueil, principe de tout mal, ses longues erreurs, et ensuite la douleur qui châtie et purifie, et ramène le coupable dans le sein du Très-Haut, à travers la série fatale des régénérations? Ainsi, tandis que Vichnou représente la Providence qui descend dans le monde, toujours pure, toujours forte, sous les apparences les plus diverses, Brahmâ représente l'homme

montant vers Dieu, par des alternatives de faiblesse et d'énergie. Ainsi s'accomplit le double mouvement qui fait la vie du monde , l'un du ciel vers la terre, l'autre de la terre vers le ciel; et par une sublime harmonie, tandis que la Providence nous tend la main pour nous relever, si nous voulons qu'elle nous transporte, il faut reconnaître cet|;e main divine, et s'y remettre en l'adorant.

La doctrine métaphysique, qui fait le fond de la religion des Indiens, est facile à saisir. Après le dualisme, la croyance à deux principes éternels, l'un mâle, l'autre femelle, confondus dans la même volonté, survint une doctrine plus haute, celle de l'émanation. Il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y a qu'un seul être, une substance unique et identique, sous les phénomènes multiples et variables; tout ce monde n'est qu'une forme passagère de l'Éternel. L'Être des êtres repose éternellement en lui-même, incorruptible, inaltérable, élevé par delà toute idée; mais de tout temps habitait avec lui Maya, sa fille, la beauté, l'amour que la beauté provoque, et qui porte l'être hors de lui-même , l'invite à se mouvoir. Par l'attrait de sa beauté, elle fit sortir le Très-Haut du sein de ses ineffables profondeurs. ■ S'oubliant lui-même, il s'unit, dans l'ivresse de la passion, à cette enchanteresse divine. Le voile mystérieux qu'elle avait tissu de ses mains les reçut tous deux, et la pensée de l'Eternel devint féconde en tombant dans le temps. Les formes innombrables des créatures représentées en idée sur ce tissu magique dont Maya avait enveloppé son époux, reçurent le don de la vie. Considéré dans Maya, la beauté, le monde est l'œuvre de Dieu , le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre ; mais considérée par rapport à Brahm, à l'Unité souveraine, cette existence divisée et mobile est une chimère; réduite à elle-même, elle n'a ni fond ni consistance, elle est une

vaine fantasmagorie, un jeu de Brahm, et avec elle est née l'illusion, qui prend le phénomène pour l'être, l'accident pour une personne réelle et distincte, qui fait dire moi à chacun des hommes, quand il n'y a au vrai qu'un seul moi, qu'une seule ame. L'âme de chacun des êtres est donc comme une étincelle allumée au feu céleste. Quant à l'âme de l'homme, elle se distingue de celle des animaux par la conscience , et par cette noble faculté qui connaît le bien et le mal, le juste et l'injuste.

Ce spectacle a commencé un jour, un jour il finira; comme tout est sorti de Brahm, tout y rentrera, mais pour sortir de son sein et y rentrer de nouveau. Ainsi se trouve fixée la destinée des âmes, qui , après des existences diverses, se réuniront inévitablement à leur principe. Mais quelle que soit l'origine et la fin de la vie des âmes, toujours est-il que le milieu n'est pas indifférent et livré à notre caprice. Puisque l'intelligence a pour objet la vérité, elle doit s'élever au-dessus de l'illusion, et contempler cette vérité pure, reconnaître qu'il y a une seule existence, et ne se laisser jamais prendre à l'apparence trompeuse qui multiplie les êtres et nous persuade que nous sommes des individus. Quant à la volonté, sa route lui est tracée par la loi morale et par la science. Puisque l'individualité est un mensonge, il faut la mépriser, s'en dépouiller, renoncer à soi-même, et tendre de tous ses efforts vers ce centre immobile d'où nous sommes partis, aspirer de toute son énergie à se fondre en Dieu.

L'âme, à la mort, selon la nature et le prix de ses œuvres, partage des destinées diverses : ou elle revêt un nouveau corps, comme un ouvrier habile brise un vase d'or pour en former un autre, dont la figure seule est différente; ou bien, semblable à une goutte d'eau, elle va se perdre dans l'océan sans fin d'où elle était tombée.

Les âmes de ceux qui ont fait le bien pour le bien retournent, à la mort, dans le sein du grand Etre, et se réunissent à lui pour toujours ; mais celles des méchants ou de ceux qui n'ont eu sur la terre d'autre but que l'intérêt ou le plaisir , ne sont pas affranchies de tous les liens ; conservant une enveloppe de feu, d'air et d'éther, elles souffrent durant quelque temps, dans les enfers, le châtiment dû à leur faute, puis s'en vont animer successivement des corps nouveaux. Ce n'est qu'après s'être entièrement purifiées de leurs souillures, dans le cours de leurs migrations successives, qu'elles obtiennent de se réunir au grand Etre et de participer à sa nature : là, toutes les passions sont inconnues, tous les sentiments s'évanouissent, et la conscience elle-même se perd dans l'ineffable jouissance d'une félicité sans bornes et sans fin. Mais comme l'existence de la plupart des hommes se partage entre le bien et le mal, leurs âmes, pour l'ordinaire, sont d'abord punies dans les enfers, en expiation de leurs péchés, ensuite récompensées dans les cieux, à cause de leurs bonnes œuvres, et à la fin elles sont renvoyées sur la terre.

Nous avons vu que les dogmes de la religion hindoue aboutissent en morale à l'abnégation de soi-même; mais selon la nature des esprits, ce précepte porte deux morales différentes, l'une pure, l'autre funeste. Faire abnégation de soi-même, ce peut être bannir toute considération personnelle, mettre l'intérêt des autres hommes et de Dieu avant son propre intérêt , renoncer au fruit des œuvres, faire le bien pour le bien ; et cette morale produit dans l'Inde, comme partout où elle paraît, les plus nobles vertus. « Les enfants 1 seuls, est-il dit dansleBhagavat-

1 Des Religions de l'antiquité, tome I, p. 652. Note du traducteur.

» gita, distinguent la spéculation de la pratique... Celui » qui agit en déposant ses œuvres dans le sein de la di- » vinité, en faisant abnégation de leurs suites, ne saurait » pas plus être souillé que la fleur du lotus au milieu des » eaux. » Mais faire abnégation de soi-même, c'est autre chose encore, c'est sortir de la condition delà nature humaine pour s'unir immédiatement à Dieu; et cette doctrine, tantôt sublime, tantôt délirante, simple et pure dans son principe, est superstitieuse et abominable dans ses applications. Si quelquefois elle semble reconnaître la liberté, et la différence du bien et du mal ; si elle montre à l'homme Dieu comme son origine et son but, la vie comme un chemin qui doit l'y ramener, et lui apprend à fouler aux pieds les passions et les vaines joies du monde pour mettre son cœur en Dieu seul; d'un autre côté, elle proclame que les bonnes œuvres ne servent pas, que les mauvaises ne nuisent pas , et que tout se réduit à ce précepte : méditer sur Brahm, savoir qu'il est le seul être, l'âme universelle; elle anéantit toute action, tout sentiment, absorbe dans une contemplation stérile toutes les forces de l'âme et toutes les puissances de la pensée, commande à l'homme de se dépouiller non-seulement de tout désir, mais de toute volonté; l'astreint servilement à des pratiques, à des mortifications sans nombre; le soumet à la loi, non à la raison, à la lettre bien plus qu'à l'esprit; tue la morale par la science, la science même par le mysticisme ; et, sous prétexte d'identifier l'âme à son auteur, ne fait que la détruire en la livrant en proie à la fatalité.

Il est important de remarquer ici que la sagesse commune 1 a modifié ces funestes prescriptions , et que les

1 Essais sur la philosophie des Hindous, par Colebrooke, traduits et annotas par M. Pauthier, p. 264.

védantins, c'est-à-dire les théologiens interprètes des védas, comme aussi les bouddhistes, ont réservé cette pratique excessive de la vie dévote pour les religieux, et recommandent les œuvres aux laïques, ne réclamant d'eux que le désintéressement dans l'action. Ainsi, la nature humaine a été plus forte que la logique, et a ramené une doctrine mortelle à de salutaires commandements.

BOUDDHISME (Doctrine hétérodoxe).

Les dogmes métaphysiques du bouddhisme se rapprochent beaucoup de ceux du brahmanisme. C'est ici et là la croyance que le monde est une illusion, que notre personnalité même est un mensonge. Toute la science est dans ces formules * fameuses : « Cela est passager , cela » est misère, cela est vide, cela est privé de substances; » et dans ces paroles que prononce un saint selon le bouddhisme : « Il enseignera 2 la loi pour détruire ces grandes » doctrines et d'autres encore; savoir, la doctrine du » moi, celle des créatures, celle de la vie, celle de l'indi- » vidualité, celle de la naissance, celle de la destruction, » celle de l'interruption , celle de l'éternité , celle du » corps. » Cette doctrine est en germe seulement \ dans les premiers monuments du bouddhisme ; le temps la développe sans mesure. Voici les paroles de l'homme qui aspire à la suprême perfection, et il ne sera parfait qu'à condition de les prononcer sans effroi : « Il faut 4 que je

1 Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, par E. Burnouf, 1844, p. 462.

2 Ibid., p. 477. — Yoy. p. 509.

3 ibid., p. 483-484.

4 Ibid., p. 478.

» conduise à l'anéantissement complet les créatures dont » le nombre est immense, quoiqu'il n'existe cependant ni » créatures qui doivent y être conduites, ni créatures qui » y conduisent... Pourquoi cela? Parce que c'est le ca- » ractère d'une illusion, que le caractère propre qui con- » stitue les êtres ce qu'ils sont. C'est comme si un habile » magicien ou le disciple d'un magicien faisait apparaî- » tre dans le carrefour de quatre grandes routes une im- » mense foule dépeuples, et qu'après l'avoir fait paraître, » il la fît disparaître. » C'est toujours, comme dans le bouddhisme, le même mépris du monde qui n'est * qu'une grande accumulation de douleurs.

Mais voici où le brahmanisme et le bouddhisme se séparent. La première doctrine estessentiellement religieuse, et absorbe les créatures en Dieu ; la seconde est toute contraire : Çakiamuni, son chef, « ne parle jamais 2 de Dieu,» et d'elle sont sortis le pyrrhonisme et le nihilisme . On n'y trouve même pas l'idée de la Nature infinie, réelle et vivante, qui fait si aisément l'illusion de la Divinité; et s'il fallait proposer des analogies, je la comparerais volontiers à cette doctrine de Hegel qui fait aussi tout procéder du non-être, et forme le monde d'abstractions, de conceptions logiques. Dans l'une et dans l'autre apparaissent des hommes, qui, possédant mieux que tous les autres le secret de l'univers, sont des divinités passagères, des médiateurs d'un moment, qui guident la foule vers la perfection idéale. Dans l'une et dans l'autre, ces médiateurs et les hommes qu'ils guident n'ont qu'une individualité apparente, et la pensée seule existe, quis'inc arne tour à tour dans ces formes diverses. Pour toutes les deux l'anéantissement est absolu.

1 Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, p. 487.

2 Ibid., p. 521-522, 573-574.

Ce point si important établi, voici l'ensemble de la doctrine bouddhiste: «La doctrine* deÇakiamuni, qui, selon les Sas Iras, était plus morale 2 que métaphysique, au moins dans son principe, reposait sur une opinion admise comme un fait , et sur une espérance présentée comme une certitude. Cette opinion, c'est que le monde visible est dans un perpétuel changement; que la mort succède à la vie, et la vie à la mort ; que l'homme, comme tout ce qui l'entoure , roule dans le cercle éternel de la transmigration ; qu'il passe successivement par toutes les formes de la vie , depuis la plus élémentaire jusqu'aux plus parfaites ; que la place qu'il occupe dans la vaste échelle des êtres vivants dépend du mérite des actions qu'il accomplit en ce monde ; et qu'ainsi l'homme vertueux doit, après cette vie, renaître avec un corps divin, et le coupable avec un corps de damné ; que les récompenses du ciel et les punitions de l'enfer n'ont qu'une durée limitée, comme tout ce qui est dans le monde; que le temps épuise le mérite des actions vertueuses, tout de même qu'il efface la faute des mauvaises; et que la loi fatale du changement ramène sur la terre et le dieu et le damné, pour les mettre de nouveau l'un et l'autre à l'épreuve, et leur faire parcourir de nouvelles transformations. L'espérance que Çakiamuni apportait aux hommes, c'était la possibilité d'échapper à la loi de transmigration en entrant dans ce qu'il appelle le nirvana, c'est-àdire l'anéantissement. Le signe définitif de cet anéantissement était la mort; mais un signe précurseur annonçait, dès cette vie, l'homme prédestiné à cette suprême délivrance. C'était la possession d'une science illimitée

1 Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, p. 152-153.

2 Voyez p. 335.

qui lui donnait la vue nette du monde tel qu'il est, c'està-dire la connaissance des lois physiques et morales ; et pour tout dire en un mot, c'était la pratique des six perfections transcendantes : celle de l'aumône, de la morale, de la science, de l'énergie, de la patience, de la charité. »

Un caractère original du bouddhisme vis-à-vis du brahmanisme, c'est la prédication, fait inouï * dans l'Inde, avant la venue de Çakia. Elle rend compte de ses succès, et justifie les alarmes des brahmanes. A la prédication Çakia joignait les miracles, et la tradition2 raconte des merveilles de l'influence toute-puissante de Çakia sur ses auditeurs.

Enfin , la principale hérésie du bouddhisme, le crime qui ne lui fut pas pardonné, et le fit chasser de l'Inde , c'est la destruction de la caste des brahmanes : « Le sacer- » doce communiqué à tous ceux qui en étaient dignes , le » corps 3 chargé d'enseigner la loi a cessé de se per- » péluer parla naissance; il a été remplacé par une as- » semblée de religieux voués au célibat, qui se recrutent » indistinctement dans toutes les classes. »

Nous venons d'exposer une religion, et cependant elle n'est qu'un système philosophique. Jamais 4 on n'a tenté de faire de Çakia un dieu. Le culte 5 ou adoration du Buddha est d'une extrême simplicité.

D'après l'auteur que nous suivons ici, Çakiamuni 6 est du septième siècle avant notre ère; sa doctrine a été presque entièrement bannie de l'Inde vers le quatorzième siè-

1 Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, p. 194-195.

2 lbid., p. 234.

3 ibid., p. 213.

* md., p. 338.

5 Ibid., p. 545 seq.

6 Ibid., p. 346.

cle. Elle a été transportée, à des époques différentes, chez les Singhalais et les Barmans au sud; chez les Chinois et les Japonais à l'est; chez les Thibétains et les Mongols au nord. Elle a , selon les estimations d'autres savants, plus de deux cents millions de sectateurs.

Yoilà donc, dira-t-on, une religion sans Dieu. Oui, peut-être, si l'on considère sa métaphysique; mais cette métaphysique n'est connue que des savants; tous même ne sont pas d'accord. Un même texte témoigne pour les uns en faveur de Dieu, pour les autres dépose contre lui; le théisme se réfugie dans les sectes. Ensuite, ce Buddha, être parfait dont on adore les reliques, doit aisément tenir lieu de divinité à un bon nombre d'hommes; enfin1, le bouddhisme septentrional s'est allié avec le sivaïsme, et les dieux de cette dernière religion ordonnent d'accomplir les préceptes de Çakia, au nom de leur autorité suprême, et des peines et des récompenses dont ils disposent.

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