‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 83 sur 91 · EGYPTE · texte numérisé non relu

EGYPTE

Il y a * un dieu sans nom, sans figure, incorporel, immuable, infini, origine de toutes choses, et qui doit être adoré en silence : c'est le Père, le Bon. Dieu est dans l'éternité, de l'éternité vient le monde, du monde le temps qui se mesure, de celui-ci la génération. Tout est dans l'Univers, tout vit d'une seule vie, et cette vie c'est Dieu. Il engendra de lui-même un créateur subordonné, esprit qui pénètre toutes choses, principe de toute organisation, âme du monde, Kneph. Avec l'esprit fut donnée la matière première, Thermoutis, le limon primitif, renfermant en soi tous les éléments et toutes les forces élémentaires ; tous les deux nés du principe unique, tous les deux existant en lui de toute éternité, tous les deux impérissables.

1 Religions de Vantiquité, tome I, p. 822 seq. Note 6 du traducteur.

328 Appendice:

Voici que le jour se fait dans le chaos. Tout à coup, au sein de la nuit éternelle, brille un rayon sacré, lumière suave, réjouissante, ineffable, la lumière primitive Kneph . Un mouvement, une agitation inexprimable s'opère dans la matière; la vie vient" de naître. Que sera cette vie, et quels en seront les agents ? Lorsque le jour illumina la matière, il s'éleva un grand bruit, de ce bruit partit une voix, comme la voix de la lumière, et par cette voix de la lumière fut articulée la parole (le Verbe). Cette parole s'unissant à Kneph, mit au jour le second Démiurge, ou artisan du monde, Phtha, le feu, le grand organisateur. Aussitôt l'ordre se manifeste, la confusion de l'humidité première, Athyr, se dissipe : les éléments légers montent vers les régions célestes , les éléments pesants demeurent en bas ; la terre se dégage des eaux ; toutes choses sont divisées, distinguées, mises en leur place.

Ce n'est pas assez que les éléments se séparent, et cet ordre serait stérile; alors paraissent deux puissances, sorties delà double puissance que nous venons de mentionner, l'agent mâle, Mendes, et Neith, l'agent femelle de la nature; le ciel embrasé qui féconde, et la région humide qui reçoit son influence.

Enfin il faut que ces pouvoirs se concentrent, résident quelque part avec toute leur énergie. Les deux divinités nouvelles vont, à leur tour, en produire deux autres où passeront leurs vertus : le soleil Phré et la lune Pooh.

Puis viennent les divinités du second ordre, douze d'abord, autant qu'il y a de signes célestes parcourus par le soleil; puis à leur service trente-six démons; enfin un démon pour chaque degré du grand cercle zodiacal , et pour chaque jour de l'année qu'il représente.

Quand le ciel et la terre furent formés, le Démiurge créa les âmes, particules innombrables d'une matière

épurée, transparente, invisible pour tout autre que pour lui, et qu'il avait formées d'un mélange de son souffle avec le feu et d'autres substances, en proférant des paroles mystérieuses. Les âmes immortelles que l'Éternel aime et appelle ses enfants, furent placées chacune dans quelque poste du monde, et, avec leur aide, il créa les âmes inférieures. Mais elles s'enorgueillirent de leur ouvrage, désobéirent et abandonnèrent leur poste, car le repos leur semblait la mort. Jalouses des rois des sept sphères, elles voulurent faire invasion dans leurs demeures, mais elles tombèrent aussitôt dans la région des naissances. Là elles virent cette nature que Dieu avait parée d'attraits merveilleux, elles la convoitèrent; celle-ci leur rendit amour pour amour, et ils eurent commerce ensemble. De ce commerce fut produite la forme irraisonnable, et le Créateur résolut d'en faire l'instrument de leur punition ; il commanda au divin Hermès d'enfermer les pécheurs dans cette forme des corps comme dans une prison. Les âmes ainsi unies aux^corps reçurent des Dieux (planétaires) toutes sortes de présents; et du Dieu suprême, qui les vivifie de son souffle, la promesse du retour aux célestes demeures, si elles se conservaient exemptes de crimes ; au contraire, la menace d'être condamnées à passer dans les corps des animaux si elles commettaient le mal. La terre, pourvue de tous les végétaux, leur fut donnée pour habitation. Mais ces âmes tombées continuèrent leur coupable révolte aux ordres du Tout-Puissant ; elles semèrent partout le désordre et la guerre, et le mal devint grand. Les éléments, la terre, souillés, déshonorés par l'impiété et le sacrilège, élevèrent leurs plaintes jusqu'au ciel. Alors Dieu promit d'envoyer sur la terre une émanation de son essence, pour juger les vivants, récompenser ou punir les morts, et diriger les événements. Ici se place le troisième

ordre, ou plutôt la troisième génération des Dieux, incarnations proprement dites des Dieux de la seconde, et qu'on peut appeler Dieux terrestres '. Ici nous entrons dans la région du mouvement : nous allons retrouver ces accidents qui nous ont frappés dans la religion des Hindous : la vie ou la présence, l'absence ou la mort, le retour ou la renaissance; et d'un autre côté la domination du bon principe, sa défaite par le principe du mal, et son triomphe de nouveau assuré par une puissance médiatrice.

Sous le premier point de vue nous rencontrons Osiris et Isis, l'époux et l'épouse, représentants du soleil et de la lune, du feu et de l'humidité, et, par application spéciale, du Nil et de l'Egypte qu'il féconde, et leur fils Horus; sous le second point de vue, Osiris et Isis, le couple bienfaisant, en face de Typhon et de son épouse Nephthys, le couple malfaisant, en qui se réunissent toutes les puissances malignes ou nuisibles de la nature, le mal moral et physique; et l'intermédiaire c'est Horus, ou, sous le rapport intellectuel et moral, Hermès.

Osiris et Isis, à leur apparition sur la terre, apportèrent aux Egyptiens l'agriculture, la société civile et la religion, et Osiris part, subjuguant les hommes, non par la force, mais par la musique et la poésie. En son absence le pervers Typhon, son frère, vient lui ravir son royaume; il est arrêté par Isis. Osiris, de retour, tombe dans un piège de Typhon, qui l'enferme en un coffre et le jette dans le fleuve. Isis, désolée, se met à la recherche de son époux, accompagnée d'Anubis , fils d'Osiris le bon et de Nephthys la méchante, semblable à son père pour la sagesse. Le cercueil, arrêté par une bruyère, avait été enveloppé de son bois, et le roi de Byblos avait fait couper

1 Religions de l'antiquité', tome I, p. 389.

l'arbuste pour en faire une colonne de son palais. Reçue par la reine, Isis en récompense veut donner à son fils l'immortalité, et le fait passer dans les flammes ; la terreur de la mère prive l'enfant de cette faveur. Isis redemande le cercueil et le rapporte en Egypte, où elle le cache. Typhon le découvre, coupe le corps en quatorze morceaux qu'il disperse de tous côtés. La déesse le retrouve, sauf un seul, l'organe de la génération. Cependant Horus rassemble une armée, et Typhon tombe vivant entre ses mains; mais, chose singulière! Isis lui rend la liberté, et provoque l'indignation de son fils qui lui arrache son diadème. Horus vainc de nouveau Typhon, et le relègue dans les déserts. Isis eut d'Osiris après sa mort un second fils, Harpocrate, né avant le temps, mutilé, boiteux, véritable enfant de la douleur et des larmes. Enfin Isis voulut que la vraie sépulture de son époux demeurât inconnue; pour cela elle prit chacun des membres de son époux, et, l'entourant d'aromates et de cire, elle en fit un corps complet ; puis elle distribua tout son corps dans les principales villes d'Egypte. Quant à l'âme d'Osiris, elle passa dans le bœuf Apis, et toutes les fois que ce bœuf meurt elle passe dans le corps de chaque Apis nouveau.

Ce mythe comporte plusieurs explications également probables, et sans doute également vraies par la correspondance desobjets. On peut y voir le fétichisme et l'adoration des corps de la nature supplantés par l'adoration d'un corps unique, sacré pour tous, et la grande âme de la nature perpétuant son éternelle vie dans la succession des formes; — la révolution physique de l'année. L'Egypte a deux récoltes, par conséquent deux temps de joie, et aussi deux temps de douleur, alors que le grain est caché dans la terre nue ; de là Isis qui pleure deux fois son époux et deux fois le retrouve ;— la crue et le départ du Nil. Le prin-

temps est la saison des chaleurs dévorantes , le règne de Typhon, le soleil qui dessèche tout, amant d'une sœur dissolue qui représente les sables brûlants de la Libye et les rivages stériles de la mer. Alors l'Egypte consumée par la soif soupire après le Nil , retenu dans l'Ethiopie; il arrive; le 2k septembre il est dans sa pleine vigueur, et tout est dans la joie jusqu'à ce que le fleuve se disperse en une multitude de canaux.— C'est aussi la révolution astronomique de l'année. Après la chaleur accablante du printemps, Horus, le soleil au solstice d'été rend à cet astre son pouvoir bienfaisant. Mais le soleil perd sa force à l'approche de l'hiver. Osiris est toujours le principe générateur, mais il a cessé d'agir et semble mis au tombeau. On ne voit plus, au lieu du vigoureux Horus, qu'un faible enfant, le muet Harpocrate, mutilé et languissant, qui représente le soleil après le solstice d'hiver.

Mais l'univers n'est pas seulement matière et harmonie des éléments , il est aussi esprit et sagesse ; il devra donc y avoir dans la doctrine égyptienne quelque divinité qui représente cet ordre. Or, si la vie organique, qui est répandue et en quelque sorte dispersée dans toutes les parties de la nature, vient se concentrer comme en un tout dans le principe matériel, Osiris, Hermès représente, au contraire, la vie intellectuelle personnifiée, et en même temps la réflexion, la pensée, même l'art d'enseigner ou celui d'écrire. Il s'appelle aussi Thoth, ou Anubis. Pareil au Brahmâ \ de l'Inde, qui, créateur avant la création, écrivit les Védas, Hermès ïrismégiste, ou le premier Thoth, surnommé trois fois très-grand, fut antérieur à la race humaine, aux âmes, à toutes choses; seul, entre les immor-

1 Religions de l'antiquité, tome I, partie II, p. 834 seq. Note du traducteur.

tels, il comprit l'essence du Démiurge et celle des choses célestes dès l'origine des temps, et déposa ses connaissances dans des livres qu'il voulut laisser inconnus jusqu'à ce que les âmes eussent été créées. Auxiliaire et serviteur fidèle du Démiurge, ce fut lui qui, après la création des âmes, forma les corps auxquels elles devaient être unies, et les y enferma lorsqu'elles furent tombées ; aux présents que firent à cette race nouvelle le soleil, la lune et les planètes, il ajouta la douceur, la prudence, la modération, l'obéissance et l'amour de la vérité. Historien du ciel et de la création, c'est lui qui instruisit Kneph, l'aïeul d'Osiris , et apprit à Osiris et à Isis à pénétrer les mystères de ses écrits, dont ils réservèrent une partie pour eux-mêmes, gravant sur des colonnes la partie qui devait régler la vie tant intellectuelle que physique des hommes. Conseiller de ces deux dieux sur la terre, il fut dans son incarnation comme Hermès deux fois grand, l'inventeur du langage articulé, car il est dit qu'il imposa des noms à tous les objets ; l'auteur de l'écriture, de la grammaire, de l'astronomie, de la géométrie, de l'arithmétique, de la musique, de la médecine ; l'instituteur de la religion et des cérémonies du culte, même de la gymnastique et de la danse, enfin le maître de tous les arts qui font le bien-être ou le charme de la société. Il organisa la caste sacerdotale, dont il était regardé comme le père et le chef mystique, et la fit dépositaire des livres nombreux qu'elle lui rapportait comme à la source divine de toute intelligence. Anubis ensevelit les corps; lui, en possession d'un rôle plus élevé, il préside lésâmes, et, scribe de leur vie, il les présente à Osiris-Sérapis, juge des morts dans les régions souterraines. Sous un autre rapport, gardien du tropique du cancer, comme Anubis est gardien du tropique du capricorne, portes des âmes, qui con-

duisent de la vie du repos à la vie du mouvement , et de la vie du mouvement à la vie du repos, il leur livre passage pour leurs migrations. C'est lui qui a appris aux hommes leur immortalité à travers les régénérations.

Lui-même1, comme Dieu incarné, il est mort; en effet la sagesse n'est pas immortelle dans les individus qui la possèdent, mais seulement dans la succession héréditaire des générations éclairées de son inextinguible flambeau ; là elle n'est qu'un bien terrestre, sujet à périr; ici c'est une étincelle de la divine essence, immuable comme elle. Hermès est la loi, la nourriture céleste, le pain de vie. Quiconque le reçoit est initié ; quiconque boit à sa coupe est réconforté et sa soif apaisée ; il est dans Hermès et par Hermès, il vient d'Hermès et retourne à Hermès, il est un avec le Verbe vivant. De même que le corps et l'âme d'Osiris se produisent incessamment dans l'inépuisable succession des générations animales sans cesse renouvelées, de même l'esprit d'Hermès se développe sans fin et sans repos dans les rouleaux hiéroglyphiques, dont le nombre s'accroît incessamment, et tout ce corps intellectuel de doctrine écrite est identique avec Hermès dont il porte le nom.

Il nous reste à retracer la destinée des âmes. Elle est comprise dans deux mots : chute et retour. Nous l'avons vu, des âmes créées pour le bonheur éternel, chacune dans leur condition, furent enivrées d'orgueil, et, pour avoir voulu usurper un rang qui ne leur appartenait pas, précipitées dans les sphères inférieures, sous la conduite des démons ministres de Dieu sur la terre et dispensateurs de ses biens. D'autres encore se laissent séduire par le mouvement de la vie, et tombent à leur tour. Les unes

1 Religions de l'antiquité, tome I, partie I, p. 443 seq.

et les autres, oubliant leur céleste origine au milieu des séductions de la nature, contractent des souillures, et, pour retrouver leur gloire première, il faut qu'elles se purifient dans une épreuve de mille ans pour les plus criminelles, plus brève pour les plus vertueuses, et, si ce temps ne suffit pas, dans deux autres épreuves de pareille durée. Au bout de trois mille ans, toutes sont remontées aux cieux, sous la conduite des héros, âmes généreuses qui ont voulu descendre dans la vie agitée pour aider les hommes et les ramener au ciel, pleines de science, de sagesse et de vertu. Tant que nous ne sommes pas arrivés à ce point de perfection, le retour, c'est-à-dire le repos, nous est interdit, et il nous faut, rentrant dans d'autres corps d'animaux ou d'hommes, parcourant les astres, toujours agités, expier dans cette agitation et les douleurs qui l'accompagnent nos fautes passées, et fortifier notre âme pour la rendre digne du bonheur, digne d'habiter dans les astres immobiles ; et si elles ont atteint la perfection la plus haute, dans le soleil ou dans Sirius.

Ainsi, pour les Egyptiens, l'univers est partagé en deux grandes régions, la cité des vivants et la cité des morts; l'une perpétuellement troublée, l'autre où règne un calme sans mélange et sans fin. Cette opposition est partout présentée aux esprits sous une vive figure. Près de Busiris, près de Memphis, ville des vivants, sont d'immenses nécropoles; des lieues entières sont couvertes de tombeaux; là, à côté d'Osiris et d'Isis, reposent les hommes bons et pieux, ceux qui ont été leurs sujets fidèles ; tout y respire la félicité, et les Grecs, quand ils ont imaginé leurs Champs- Elysées, n'ont fait que transporter dans un monde invisible les champs de repos que Memphis avait à ses portes. Les habitations délicieuses des morts se retrouvent en réalité près d'un lac nommé l'Achéron, situé aux environs

de Memphis, et entouré de riantes prairies, d'étangs pleins de fraîcheur, de forêts de lotus et de roseaux. C'est ce lac qu'il fallait traverser après le fleuve, pour arriver aux grottes sépulcrales qui composaient le royaume des morts. C'était le port où les hommes vertueux venaient se reposer des fatigues de l'existence. On n'y était admis qu'après avoir subi le jugement d'un tribunal humain, image de cet autre tribunal de Sérapis où paraissent dans leurvérité et sont jugées avec une souveraine justice toutes nos actions.

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