‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 84 sur 91 · CHINE · texte numérisé non relu

CHINE

Trois philosophies l, revêtues de l'autorité des religions, dans un pays où nulle doctrine ne s'est jamais présentée au peuple comme révélée, se partagent la Chine : ce sont la doctrine de Lao-tseu, celle de Khoung-tseu ou Confucius, et celle de Bouddha ou Fo. Le premier naquit environ l'an 60k avant notre ère ; le second en 551 ; la troisième doctrine, originaire de l'Inde, ne pénétra en Chine que six cents ans plus tard. Nous la connaissons déjà.

Mentionnons d'abord un livre très-ancien ettrès-vénéré, dont se sont inspirés les penseurs qui sont venus ensuite; c'est le Y-king, ou Livre des Transformations. Il reconnaît deux principes des choses, l'unité et la dualité, le ciel et la terre; l'un mâle, que représentent le soleil, la lumière, la chaleur, le mouvement et la force, en un mot, tout ce qui a un caractère de supériorité, d'activité et de perfection ; l'autre, subordonné et principe femelle, représenté par la lune, les ténèbres, le froid, le repos, la faiblesse,

1 Esquisse d'une histoire de la philosophie chinoise, par M. Pauthier. Revue indépendante, tome XV, p. 350-40i, 579-595.

en un mot, tout ce qui a un caractère d'infériorité, de passiveté et d'imperfection. Le ciel est cette puissance intelligente et providentielle dont les événements humains dépendent, et qui rémunère en ce monde les bonnes et les mauvaises actions; il a fait toutes choses selon la loi des nombres.

LAO-ÏSEU. — Lao-tseu est un métaphysicien, un esprit que préoccupent les grands problèmes de la philosophie. Selon lui, avant tous les êtres, il existait un Être éternel, immobile et absolu, sans figure, sans attributs qui le déterminent et le limitent, qu'aucune idée ne peut exprimer, auquel aucun nom ne convient; mais enfin, puisqu'il faut, pour s'accommoder à la faiblesse humaine, lui en donner un, on peut l'appeler la Grande voie ou la Raison primordiale, Tao. Tout sort de lui, et le ciel et la terre, tout ce qui est déterminé , sujet au mouvement, et tout rentre en lui, revient, après un temps plus ou moins long, à l'immuable repos, dans le sein de cette haute unité, océan et sanctuaire des êtres. Distinguer en soi-même le principe céleste, spirituel, du principe terrestre, matériel ; s'attacher au premier, et reconnaître en lui la raison suprême ; contracter, dès ce monde, avec cette raison, une union qui jamais ne se dissolve, c'est la sagesse.

On n'arrive pas au bonheur impérissable sans avoir pratiqué la vertu, et la vertu n'est pas facile. Des deux instincts de l'homme, l'un qui le porte au bien, l'autre qui le porte au mal, il faut choisir le premier, et le suivre exclusivement ; il faut fuir les agitations et le tumulte de la vie active du monde ; il faut, non-seulement par ses paroles, mais aussi par ses œuvres, instruire et convertir les autres hommes, sur qui l'exemple est tout-puissant. Dévoué au bonheur du geure humain, le saint homme ne repousse aucune des créatures qui viennent à lui ; il leur donne la

vie spirituelle et la vie morale. Il fait le bien et ne s'en prévaut pas ; il n'en tire pas vanité. Il fait le bien pour le bien, avec humilité et dévouement, et c'est par cela même qu'il est vertueux. Il considère les petites choses comme les grandes ; il dédaigne les richesses et les honneurs; il étouffe en lui les passions; il récompense les injures par des bienfaits. .

La politique de Lao-tseu est conforme à sa morale : elle veut conduire les hommes à cet état de paix que procure l'absence des désirs; elle vante l'ignorance qui supprime les inquiétudes de la raison , et toutes les autres agitations de l'âme qui procèdent du savoir.

KHOUNG-TSÎ1U. — Sa doctrine est surtout pratique; il s'attache principalement à la politique et à la morale, se laissant amener difficilement à traiter les hautes questions spéculatives où se complaisait Lao-tseu , révérant les esprits, mais s'en tenant éloigné, ne s'entretenantque des choses qui sont accessibles aux recherches de la raison. Il parle de Dieu, mais comme providence. C'est le ciel qui donne aux rois leur mandat souverain pour gouverner les peuples, et qui le leur retire quand ils en font un usage contraire à sa destination. Les félicités, ainsi que les calamités publiques et privées, viennent de lui. La loi du ciel est la loi suprême, universelle, qu'il infuse, en même temps que la vie, dans le cœur de tous les hommes. Tous les attributs que les doctrines les plus spiritualistes donnent à Dieu, son école les donne au ciel, excepté, toutefois, qu'au lieu de le reléguer loin du monde et d'en faire une pure abstraction, il est dans le monde et en fait essentiellement partie. Le ciel est le type parfait de toute puissance, de toute bonté, de toute volonté, de toute vertu, de toute justice. Il n'y a que lui qui ait la souveraine, l'universelle intelligence; il n'est rien qu'il

ne voie, rien qu'il n'entende, et cela parce qu'il est souverainement juste.

Voici la morale de Khoung-tseu. Il part du principe que l'homme est un être qui a reçu du Ciel , en même temps que la vie physique , un principe lumineux, une raison qu'il doit cultiver et développer dans toute son étendue, afin de pouvoir arriver à la perfection, conformément au modèle céleste et divin. « Depuis l'homme , » dit-il , le plus élevé en dignité, jusqu'au plus humble » et au plus obscur, devoir égal pour tous : corriger ou » améliorer sa personne ou se perfectionner soi-même, » est la base fondamentale de tout progrès moral. » La règle qui doit diriger nos actions est tellement obligatoire, qu'on ne doit pas s'en écarter d'un seul point un seul instant. La grande science c'est de distinguer le bien du mal , le mandat du Ciel , d'envisager clairement la perfection qui est le but de la vie humaine, et d'y tendre de toutes ses forces. 11 n'y a pas pour l'homme de perfection s'il ne la communique : il doit améliorer à la fois, et lui- même et les autres.

« La doctrine de notre maître, dit un disciple, consiste à avoir une invariable droiture de cœur, et à agir envers les autres comme nous voudrions qu'ils agissent envers nous-mêmes. L'âme qui aura pratiqué ces maximes, absorbée un jour dans le sein de Dieu, s'y reposera à jamais de ses travaux. »

La politique s'appuie sur les mêmes fondements , nécessaires et invariables; sur l'éternelle raison, sur la nature propre et la destination de l'homme, qui est le bonheur et la perfection.

Le gouvernement est ce qui est juste et droit. De ce principe découlent toutes les obligations des gouvernants et des gouvernés ; et, selon le témoignage de l'au-

teur de cette Esquisse, nulle part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et des peuples n'ont été enseignés d'une manière aussi élevée , aussi digne, aussi conforme à la raison que dans les écrits des philosophes chinois.

Un autre philosophe, Meng-tseu , a continué la tradition de Lao-tseu. Ils sont les auteurs des Sse-choû, ou quatre livres classiques de la Chine, qui constituent, depuis plus de deux mille ans, le code moral et politique de la nation chinoise, dont la population est aujourd'hui de plus de trois cent soixante-un millions d'habitants, et ont été reconnus comme philosophie de l'état.

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