‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 85 sur 91 · ASIE MOYENNE ET ANTÉRIEURE · texte numérisé non relu

ASIE MOYENNE ET ANTÉRIEURE

Les religions de l'Asie moyenne et antérieure ne peuvent plus maintenant beaucoup nous occuper : cultes * et divinités, idées et images, tout cela, au fond, est identique dans ces contrées et chez les Egyptiens. C'est toujours ici et là la distinction du principe mâle et du principe femelle de la ÎSature, et leur union dans un seul être, éternel, source de tout ce qui existe ; ici et là c'est la représentation de l'âme de la Nature, tantôt pleine de vigueur, tantôt défaillante; dans la succession des jours et des nuits, des saisons, des phénomènes de l'agriculture; la joie et la douleur se relevant l'une l'autre pour correspondre à ces événements contraires ; et, selon le génie des peuples, frappés par l'un ou l'autre de ces accidents, la volupté ou l'ascétisme pratiqués avec enthousiasme.

Dans la Phénicie et la Chaldée, à l'origine du monde, sont placés le souffle , l'esprit et le chaos ténébreux , ha-

1 Religions de l'antiquité, tome H, partie I, p,

APPENDICE. 3/d

bitant de toute éternité l'espace infini. A un moment, l'esprit se meut, poussé par le désir, et alors paraît la matière primitive, renfermant dans son sein les semences de tous les êtres et de tous les dieux. Parmi ceux-ci il en est deux qui jouent le principal rôle, comme incarnation des deux premiers principes, comme père et mère des créatures. En Phénicie et en Syrie, c'est Baal ou Adonis, Moloch ouMelkarth, et Astarté; en Syrie, Astarté devient Athara ou Dercéto ; à Babylone , Mylitta; en Arménie, Anaïtis; à Éphèse, dans la Lycie et dans la Crète, Apollon et Artémis, ou Diane; en Phrygie, Cybèle et Attis sont au premier rang; Cybèle possède puis pleure Attis, comme Astarté Adonis, comme Isis possédait puis pleurait Osiris en Egypte. A Carthage, c'est encore Baal ou Moloch, le dieu redoutable dont on ose à peine prononcer le nom propre, et qu'on appelle l'Ancien ou l'Eternel, et sa femme Astarté ou Astaroth ; enfin, au-dessous, le dieu de Tyr, la métropole, Melkarth, l'aventureux Hercule, protecteur delà fédération des colonies entre elles et avec la métropole, et dieu du commerce.

Quel sera le culte de ces divinités ? Le culte i à la fois, et l'imitation de la Nature , de ses lois et de ses phénomènes. Les corps naturels et surtout célestes ont leur histoire, leurs joies et leurs souffrances, représentées sur la terre dans des cérémonies diverses par leurs adorateurs. Ceux-ci, égarés par l'imagination, emportés par le fanatisme au delà de toutes bornes , cherchent à réaliser en eux-mêmes et sur eux-mêmes, tout ce qu'ils voient ou croient voir de leurs dieux. De là ces échanges de vêtements, et en quelque sorte de sexes; de là ce rite analogue, mais plus expressif encore de la castration; de là

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ces orgies ou voluptueuses ou guerrières , ces danses armées, ces prostitutions sacrées et ces cruelles abstinences, en un mot, les excès les plus contraires. A Babylone, en Cypre, les femmes doivent payer à la grande Mylilta, déesse de la fécondité, mère universelle, un tribut de volupté, au moins une fois dans leur vie, en se livrant à prix d'argent aux étrangers, près du temple de la Déesse. Cette coutume étonne au premier abord dans Babylone, et semble tout à fait contraire aux mœurs asiastiques, aussi peu tolérantes pour les étrangers que rigoureuses pour les femmes : mais quelles barrières ne saurait franchir le fanatisme religieux !

A Byblus, dans l'une des deux fêtes dont les Adonies se composaient, dans la fête lugubre, les femmes s'adonnaient à tous les transports de la douleur pour le dieu perdu ; elles devaient faire couper leur chevelure, ou bien offrir au dieu, dans le temple, le sacrifice de leur chasteté. En Arménie, les principaux du pays livraient leurs filles au temple d'Anaïtis , où longtemps elles se prostituaient à prix d'argent; et à leur retour dans la maison paternelle, elles n'en trouvaient que plus promptement un époux. En Phrygie, les prêtres de Cybèle, en souvenir d'Attis, son amant, mutilé comme Osiris, se mutilaient-eux-mêmes, et les dévots, formant des danses sauvages au bruit du tambour et au son des flûtes, se flagellaient mutuellement jusqu'à faire couler leur sang, et même dans le transport frénétique de la fête, sous les yeux du peuple assemblé, portaient la main sur leur propre corps, et se privaient de la virilité. Enfin, des femmes fanatiques avaient avec ces eunuques volontaires un monstrueux commerce.

Ainsi, le culte varie avec la nature des peuples. Ici c'est un culte doux, tendre, efféminé, là un culte mâle,

énergique et fanatiquement sauvage; ce sont des douleurs à la fois mornes et bruyantes, des joies sanguinaires plus encore que voluptueuses; c'est le culte d'un peuple montagnard ; et, à mesure qu'on avance vers le nord, ce mélange de volupté et de barbarie, cette teinte plus sombre et plus vigoureuse paraît dominer davantage. Cependant, au milieu de ces orgies paraît un culte pur , c'est celui d'Apollon et d'Artémis, en Lycie, et, en Lydie, à Ephèse, le même qu'à Délos et à Delphes. Ces divinités, venues du fond de la Haute-Asie, ne veulent sur leurs autels que les prémices des fruits de la terre, du froment, de l'orge, des gâteaux sacrés. A Ephèse, l'animal sacré c'est l'abeille, pure, sobre, industrieuse, symbole de la vie bien ordonnée, et de l'immortalité dans la succession des formes. Pythagore ne sacrifiait que sur l'autel de Délos ; Heraclite sacrifiait à Ephèse. A Carthage *, les sacrifices humains ne peuvent être abolis malgré les efforts répétés des Romains. Baal et Melkarth, les dieux sanguinaires, sont associés à la voluptueuse Astarté, qui demande les mêmes sacrifices que Mylitîa et Anaïtis. La religion carthaginoise fut, comme la nation qui la professa, mélancolique jusqu'à la cruauté. La terreur était le mobile de cette religion qui avait soif de sang, et s'environnait des plus noires images ; tourmentait les hommes par des abstinences , les tortures volontaires, les exécutions terribles qu'elle leur imposait, et dégradait les âmes par des superstitions tour à tour atroces et dissolues. Aussi, l'antiquité nous les représente à la fois durs et serviles, tristes et cruels, inexorables et sans foi, inaccessibles aux émotions généreuses, aux besoins d'un ordre élevé.

1 Religions de l'antiquité, tome II, partie I, p. 230.

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