‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 86 sur 91 · GREGE · texte numérisé non relu

GREGE

L'Orient ! est la patrie des divinités de la Grèce; Danaiïs, Lélex, Cécrops, Inachus, Pélops, Cadmus, fondateurs des principaux états de la Grèce, viennent de l'Egypte, de la Libye, de la Phénicie, et de l'Asie-Mineure. La Scythie, la Thrace et Samothrace y déposèrent aussi des éléments religieux. La Scythie, honore2 Apollon. Ses deux ministres, Abaris et Xamolxis, répandent sa doctrine dans le monde. Abaris parcourt la Grèce, porté sur une flèche; Xamolxis enseigne que nous ne mourons pas tout entiers, et qu'il y a un lieu de bonheur pour les justes après leur mort. La pure religion de la Thrace est connue; ce pays est le berceau des Orphiques. Quant à Samothrace, sanctuaire de la religion pélasgique, elle nous présente les mêmes dogmes que nous avons trouvés dans l'Orient. Axieros 3 occupe le premier rang comme unité suprême et source féconde des dieux et de l'univers. Tout sort de lui, tout y rentre. Les initiés l'adorent sous cette haute conception ; quant au peuple, il l'adore sous des formes plus sensibles, dans ces divinités visibles où le dieu caché s'incarne. On retrouve ici les génies de l'Orient, et les récompenses et les peines pour les bons et les méchants, comme l'atteste cette inscription funéraire : « Les âmes des morts sont divisées en deux troupes, dont l'une erre vagabonde sur la surface de la terre, l'autre forme des chœurs avec les astres qui brillent aux cieux. C'est à cette armée céleste que j'appartiens ; car j'ai eu le bonheur d'avoir un dieu pour guide. » L'initiation aux mys-

1 Religions de l'antiquité, tome II, partie I, p. 253.

2 Ibid., p. 266*

3 Ibid., p. 323.

tères avait une haute importance. De sévères épreuves, une confession en forme, des sacrifices expiatoires , des purifications précédaient l'admission de l'initié.

Voici les divinités principales de la Grèce.

Jupiter est ' le roi des rois, de qui procède toute l'autorité des chefs de la terre; et dans toutes les formes de gouvernement, le souverain tutélaire de la cité; il est la source de la loi et il l'exécute, assisté de Diké, directrice de la justice humaine, et de Osié, directrice de la justice divine; il préside aux assemblées politiques, à l'éloquence ; il protège la bonne foi et la loyauté dans les transactions civiles de toute espèce; comme il défend la cité, il défend la famille, et consacre le lien qui en unit les membres ; il préside au mariage, surveille sa chasteté, et lui donne la fécondité et la richesse; par son ordre l'hospitalité est inviolable, et il est sans pitié pour quiconque a méprisé son hôte suppliant ; il frappe sûrement le parjure, il protège l'amitié, il est le grand dieu que toute la Grèce adore aux jeux olympiques.

A Rome, il est ce qu'il est en Grèce, soutien de la société, des institutions et des vertus qui la font vivre, et il s'appelle Optimus, Maximus, très-bon et très-grand; il réunit aux yeux des citoyens les deux grands caractères de l'être divin : la puissance sans bornes, et la parfaite sainteté.

Ici et là, il est le maître de la Nature, le pouvoir qui donne à toutes choses l'être et l'accroissement , et conserve dans un ordre immuable les parties sans nombre de l'univers ; toute vie physique, intellectuelle et morale se rapporte à lui comme à son unique principe.

Junon est 2 la reine, comme Jupiter est le roi. Tous les

1 Religions de F antiquité, tome II, partie I, section lre, p. 529.

2 Ibid., p. 590 seq.

états physiques, tous les rapports moraux et civils dans lesquels les femmes peuvent se trouver placées durant le cours de leur vie, sont sous sa protection. Elle garde leur santé, préside au mariage et le rend fécond, préside aux accouchements, veille sur la chasteté des femmes; elle est l'épouse par excellence, le type sacré de toutes les épouses. De même qu'elle préside à la naissance, elle apporte la mort. Comme elle délivre l'homme du corps, elle délivre l'esclave de ses liens; elle protège les suppliants, les faibles, et chez les pasteurs de l'Italie, elle écarte des troupeaux la contagion.

Sous le rapport 1 physique, elle est la Nature, conçue et développée dans la perpétuelle vicissitude de l'ordre et du désordre. Telle est au fond l'histoire de son mariage avec Jupiter. Fréquemment rebelle à ses lois, elle finit toujours par reconnaître sa domination, elle redevient et s'appelle même la Bonne. Tantôt elle paraît n'avoir aucune volonté qui lui soit propre, tantôt, aveuglée par une aveugle présomption, elle franchit toutes les bornes de l'obéissance. Ame du monde, s'écarte-t-elle de Jupiter, qui en est l'esprit et l'intelligence, aussitôt la vie animale règne à l'aventure, sans règle et sans loi. Mais l'esprit lui-même se sent alors abandonné et cherche à se réunir à l'âme. Leur concorde fait fleurir la vie dans sa force et dans sa beauté.

Neptune 2 est manifestement le dieu de la mer, qui affermit ou ébranle la terre. De là l'histoire de ses luttes avec Cérès et avec Jupiter, avec la terre féconde et avec le dieu qui maintient l'ordre de la Nature.

Mars 3, chez les Pélasges, où il prend naissance, est à

1 Religions de V antiquité f p. 622 seq. « lbid.y 625.

3 lbid.t p. 600.

la fois le dieu de la guerre et le dieu qui féconde la terre en déchirant son sein. Il est le fécondateur universel par le combat. Uni à Vénus, il enfante Harmonie; c'est l'antique pensée que la vie et l'ordre du monde se maintiennent par la lutte de forces contraires, que la discorde et l'amour sont le principe de l'harmonie universelle. Chez les Grecs, Mars prend exclusivement son attribution de dieu des combats ; mais à Rome il reparaît avec son double caractère, quoique sa puissance, comme dieu de la guerre, prédomine chez un peuple belliqueux.

Vénus représente l'énergie créatrice de l'élément humide , elle est la déesse de l'amour qui renouvelle incessamment les générations des êtres animés; elle est la déesse de la beauté et de la grâce, ou plutôt la grâce et la beauté elles-mêmes personnifiées dans cette séduction puissante qu'elles exercent sur le cœur des mortels. Son culte est divers comme les sentiments des hommes ; il est voluptueux, sérieux ou même idéal, selon l'esprit des peuples qui l'instituent. Dans plus d'un temple elle est fêtée dans des mystères honteux par la jeunesse voluptueuse et par des courtisanes ; dans d'autres elle prend les traits d'une matrone romaine ; ailleurs elle est la Vénus céleste, l'idéale beauté, qui attire les âmes vers le monde de l'esprit et de la perfection .

Vesta1, déesse du feu, préside au foyer de la famille; elle répand sur elle ses bénédictions et prend sous sa protection le suppliant qui s'y réfugie. Elle est plus que cela : comme la famille est le centre de toute association, elle même est le centre de la cité, de la société civile et de l'état, elle est la patrie même.

Mercure 2 nous est déjà connu par les divinités qui lui

i Religions de V antiquité, p. 694.

2 Ibid., p. 671.

correspondent dans l'Inde Brahmâ et Bouddha, dans la Perse Hom, dans l'Egypte Thoth, où il paraît comme le verbe divin, parole vivante, intelligence révélée dans la matière, organe de la création et médiateur entre les êtres. D'abord il relie le ciel àla terre : il est messager de Dieu; puis la terre à l'enfer : il conduit les âmes des morts ; enfin les hommes entre eux : médiateur bienveillant, il procure et favorise les communications, les déplacements, les échanges; il préside aux principaux rapports des hommes entre eux, au commerce, aux affaires, à tout ce qui fait le développement et le bien-être de la vie sociale. Il est le guide des voyageurs, le dieu de la place publique, où triomphe la parole dans la lutte des opinions et des intérêts, où se tient le marché. Il est par excellence, et dans un sens précis, le dieu du commerce et du gain. Il est de plus le dieu des gymnases et des exercices de la palestre, où brille l'adresse physique, de la gymnastique du corps et de celle de l'esprit ; tous les arts, toutes les sciences, tout ce qui a dans l'intelligence son principe relève de lui ; il est l'instituteur de l'écriture et de la parole, lien sacré de la société humaine.

Minerve l est la sagesse , en Dieu , dans le monde et dans l'homme; les ordres que porte Mercure, c'est son esprit qui les a dictés. Née d'une façon merveilleuse, sans aucun commerce charnel, par la conception la plus chaste, sortie tout armée de la tête de Jupiter, comme la Dourga indienne de l'œil enflammé de Siva, comme elle, sa mission est de combattre les puissances désordonnées et de les terrasser; elle est amie de la sagesse et de la guerre ; elle est la vierge forte, qui foule aux pieds toute faiblesse comme toute impureté, qui méprise tout ce qui

1 Religions de l'antiquité, p. 707.

tient à la terre et aux éléments inférieurs, et poursuivie par la violence impure, s'élève vers les régions supérieures et se réfugie en Jupiter. Que si elle contracte quelque union, c'est une union ineffable avec le feu immatériel, d'où naît Apollon. Elle fait alliance avec ce dieu du feu, pour sauver cette lumière idéale et céleste, sans laquelle toute lumière terrestre et bornée cesserait d'être lumière. Dans ses rapports avec les hommes, elle est la protectrice de la cité, de la santé qu'elle répare ; elle apprend aux femmes à tisser les vêtements et leur enseigne les vertus laborieuses; elle est la déesse des arts; elle a à son service les Curetés, modèles primitifs de tout mouvement régulier, ces prêtres de l'unité et de l'ordre, comme les Titans, leurs adversaires, sont les types du désordre et de la division ; elle purifie l'âme et elle est l'auteur du salut; présentant à toutes les créatures le type primitif de leur être, elle les conduit à réaliser ce modèle idéal. Comme elle donne la victoire, aussi elle survient dans les dangers et sauve les hommes par la fuite ou par la résistance, et son temple à Sparte est un asile inviolable où l'on trouve une protection assurée, même sous le poids d'une condamnation capitale. Comme Minerve prévoyante, elle est la prudence même de son père, qui éclaire les mortels. En un mot, comme le disait un croyant ' des derniers temps du paganisme, « elle habite en son père, intimement unie à son essence ; elle respire en lui, elle est sa compagne et sa conseillère... Elle est la protectrice et le guide des héros. Elle est la purificatrice; elle pacifie la guerre qui est en nous et subjugue les ennemis perpétuels qui sont inhérents à notre nature, et par là fait fleurir toules les vertus. Les œuvres de Jupiter et celles

1 Aristid. in Minerv.

de Minerve sont communes, et ce n'est pas sans justesse qu'on pourrait nommer cette déesse Yénergie de Jupiter. »

Hercule ' est une incarnation du soleil, il se rattache à ce culte de la pure lumière que la religion d'Apollon et de Diane nous offre sous une forme si élevée ; il a les rapports les plus nombreux avec le soleil invaincu, le médiateur Mithras, que nous avons rencontré en Perse. En Egypte2 il était, sous le nom d'Héraklès, l'une des douze divinités du second ordre ; il représentait la force divine apparaissant avec gloire à l'époque du printemps, après avoir vaincu le sombre hiver. Comme le phénix qu'il portait sur la main, il renaissait de lui-même, après avoir accompli de grands travaux dans l'Egypte et la Libye. En Phénicie, c'était Melkarth, patron des navigateurs, des grandes entreprises, des courses aventureuses où la vigueur triomphe d'innombrables dangers. En Lydie, il s'amollissait, le peuple le fêtait, non dans sa force, mais dans sa faiblesse, alors qu'il est comme énervé au solstice d'hiver; et son culte était d'une sensualité délirante. Dans la Grèce, fils du feu céleste, Jupiter, dans une lutte perpétuelle avec Heré, Junon, l'air inférieur, forcé d'accomplir douze travaux, autant qu'il y a de mois dans l'année; combattant toujours pour le bien, détruisant les monstres, il se purifie par son énergie, et prend possession de la gloire immortelle; le bûcher de l'OEta ne consume que les éléments périssables de son corps ; et son essence immortelle monte parmi les dieux pour jouir de la gloire qu'il a conquise. Ainsi l'Hercule grec est bien l'Hercule de l'Orient ; mais, tandis que les Egyptiens reconnaissaient

1 Religions de l'antiquité, tome II, partie I, p. 157, 166.

2 Voyez aussi tome I, partie ï, p. 420-434.

en lui l'incarnation d'un Dieu, et le faisaient descendre du ciel sur terre, la Grèce, à l'opposé, le faisait monter delà terre au ciel, et le proposait comme type de la force morale qui a pris son parti entre le vice et la vertu, et travaillé au triomphe du bien dans ce monde.

Telles sont les divinités de ce paganisme qu'on juge si légèrement. La légende parlait il est vrai d'Uranus mutilé par Saturne, et de Saturne détrôné par Jupiter. Mais ces dogmes avaient un sens relevé que pénétraient les esprits d'élite; quant à ceux qui ne pouvaient les comprendre, ils savaient qu'ils étaient compris ailleurs ; puis ils étaient libres de les rejeter. On peut voir * ce sens profond clairement expliqué par une critique pénétrante et solide. Le génie qui enfanta ces conceptions était dominé par l'idée que le monde avait suivi un progrès dans son organisation, qu'il avait marché d'un état moins parfait à un état plus parfait, du désordre à l'ordre, de l'indétermination à la règle, de la puissance aveugle et cachée à la puissance sage et visible ; et chacune de ces époques était marquée par l'empire de quelque dieu.

Uranus, le ciel, l'espace infini, premier roi de l'univers, est jaloux de ses enfants qui peuvent le détrôner, et il les précipite dans le sein de la terre; Cronus (Saturne), le temps infini, lui ôte sa vertu génératrice, c'est-à-dire que la création se développe par le combat aussi bien que par l'union. Uranus, jaloux du progrès nécessaire des choses, se flatte en vain de l'arrêter ; son règne passe , une nouvelle époque va s'ouvrir : Aphrodite est née de cette mutilation, Aphrodite la beauté, à qui s'attache aussi l'amour et le désir. Cronus, le nouveau maître du monde, dévore ses enfants ; le temps, qui produit tout, dévore aussi toutes

1 Religions de l'antiquité, tome II, part. II, sect. i, sub f.nemy appendice de M. Guigniaut.

choses. Jupiter, aidé de sa mère, l'attaque. Il s'agit de savoir qui l'emportera, d'un mouvement sans règle et sans frein, qui prolonge la création et jamais ne l'achève, du temps sans mesure et sans loi, qui dévore ses enfants à peine mis au jour; ou de ce principe supérieur échappé à ses atteintes, qui doit régler son cours, assujettira des lois constantes la marche du monde et le conduire enfin à sa maturité. Il s'agit de savoir si ce monde tombé par Gronus de l'espace dans le temps, s'ordonnera par Jupiter dans les limites de l'année; s'il passera décidément du règne de l'infini, temps ou espace qui menaçait de le replonger dans le chaos primitif, au règne du fini, qui l'organise dans l'étendue et dans la durée à la fois.

Dans les associés de Cronus, dans les Titans,, qui ne reconnaîtrait un dernier effort des puissances désorganitrices pour détruire l'ordre naissant du monde par l'action irrégulière des vents, des ouragans, des volcans surtout?

Puis, afin qu'on ne se méprenne pas sur le caractère de la révolution opérée par Jupiter, selon le poëte, la première épouse de ce dieu est Métis, la sagesse; il l'avale pour se l'assimiler, pour qu'elle lui découvre le bien et le mal, pour que nul autre, plus sage que lui, ne puisse lu [ disputer l'empire, pour que de lui seul naisse Athéné, Minerve, la vierge immortelle, cette même sagesse révélée au monde dont elle devient le type, comme avant elle l'avait été la beauté Aphrodite. Puis il s'unit à ïhémis, la loi éternelle de proportion, de justice et de paix, dont il a les Heures ou saisons, et les Parques, désormais puissances intelligentes, de filles aveugles de la nuit qu'elles étaient d'abord. Enfin d'Eurynome et de Mnémosyne naissent par lui les Grâces et les Muses, les charmes les plus doux, les plus beaux ornements de la création.

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