‹ Du spiritualisme et de la natureChapitre 88 sur 91 · MYSTÈRES * DE BACCHUS (EIONYSUS · texte numérisé non relu

MYSTÈRES * DE BACCHUS (EIONYSUS

Né de l'union 2 de Jupiter et de Proserpine, Dionysus, favori de son père, excita la jalousie des dieux. Envoyés par Junon, les Titans pénètrent auprès de l'enfant et le mettent en pièces. Jupiter irrité les foudroie, et commande à Apollon d'ensevelir sur le Parnasse les débris rassemblés du corps de son fils. Quel est donc ce fils de Jupiter ? Quand les Titans 3 le surprennent, il a en main un miroir, et, d'après son image qu'il y contemple, il forme le monde à la figure si variée. Quelquefois il est représenté tenant une coupe, la coupe qui donne la vie, et par des mixtions qui remplacent la génération chez les Orphiques, il produit les âmes. Il est donc l'artisan de la Nature; il est cette Nature elle-même, la pluralité4, le tout qui se produit sous la diversité des formes, dans l'air, l'eau, la terre, les plantes et les animaux. C'est le démembrement de l'unité. Les Titans représentent la force mouvante, changeante de la Nature. Apollon, au contraire, qui recueille les membres dispersés de Bacchus, c'est l'unité qui préside à la Nature dans son évolution, pour la préserver d'une dissolution totale et la rattacher à son principe unique» Ainsi, dans cette doctrine des mystères de

1 Voir plus haut, page 256, ce que nous ayons rapporté des grands mystères de Cérès à Eleusis.

2 Religions de Vantiquité, tome III, part. I, p. 237.

3 Ibid., p. 279-280.

4 Ibid., p. 274.

Bacchus, nous trouvons dès l'abord les dogmes fondamentaux de toute grande doctrine, Dieu, l'univers, et dans cet univers, deux forces contraires, la pluralité et l'unité, la division et l'ordre établi et triomphant par la volonté du souverain maître.

Il est possible de suivre les combats de ces deux cultes dans le sein de la vieille théologie orphique. Une école * portant ce nom se distinguait primitivement par la dignité sacerdotale, l'abstinence, ou du moins l'usage restreint de nourriture et de vêtements empruntés aux animaux, des offrandes aux dieux simples et pures, un équilibre constant de la vie; la lyre, expression de cette harmonie intérieure qu'elle seconde en réglant tous les mouvements de l'âme, la lyre qui opérait des miracles dans la main d'Orphée, adoucissait les mœurs sauvages des Thraces, et remuait jusqu'aux animaux, jusqu'aux êtres dépourvus de sentiment ; c'était une école dévouée à Apollon. Cependant un culte nouveau s'approche et prétend le détrôner; au lieu de la lyre qui calme les mouvements tumultueux de l'âme, elle apporte la flûte qui soulève dans les cœurs l'enthousiasme et les passions pour les mystères de la Nature; au lieu2 du paean grave et simple , le dithyrambe varié et désordonné ; ici la dévotion 3 calme et recueillie; là des transports retentissants. La lutte est acharnée, comme clans l'Inde, entre le culte de Siva et de Vichnou; et comme dans l'Inde aussi, par la loi providentielle qui assure le triomphe de l'esprit sur le corps, ou plutôt les unit en les tempérant l'un par l'autre, les deux cultes se réconcilient vers le 4 milieu du quatorzième siècle ; la lyre et la flûte s'ac-

1 Religions de l'antiquité, tome III, part. I, p. 107.

2 Ibid., p. 275.

3 Ibid., p. 110.

* Ibid., p. 117.

cordent pour célébrer les dieux; le génie de Bacchus s'épure au contact du génie d'Apollon; celui-ci s'empare du sens profond et riche des cérémonies dionysiaques, pour le développer en le spiritualisant, et peu à peu le culte fanatique de la Nature se met en harmonie avec une doctrine de lumière et de paix. Quel sera le culte de ce Dieu->ature ? Il portera deux caractères, comme la Nature elle-même. Si on est frappé uniquement par l'énergie de cette force qui engendre, meut et renouvelle les corps, de cette activité indomptable qui transforme les êtres, on se livrera à ce culte sensuel, orgiastique du Bacchus phrygien *, et probablement aussi du Bacchus Thrace ; si, au contraire, on saisit l'esprit qui pénètre le monde, si on est séduit par l'ordre constant et magnifique qui y règne, si on se préoccupe des âmes invisibles que l'univers visible renferme, de leurs instincts, de leurs destinées, alors se formera un culte spirituel, élevé comme celui du Bacchus d'Athènes. Et tandis que le premier succombera sous le discrédit dont le frappera la morale publique, tandis que ce sera un déshonneur pour un contemporain de Démosthènes d'avoir assisté à ses cérémonies, que, deux cent trente-neuf ans avant notre ère, Borne lui sera fermée, les Dionysies obtiendront un tel empire que dans l'ancienne Athènes 2 les années seront comptées d'après cette solennité, et qu'elles seront protégées par l'archonte-roi, qui en désignera même les prêtresses.

C'est là le fond des Dionysies dont nous allons dire le caractère moral. Bacchus, créateur des âmes, en est aussi le libérateur 3 : c'est lui qui les conduit à la perfection.

1 Religions de Vaniiquité, tome III, part. I, p. 2o7. - Ibid., pi 224.

3 ibid. y p. 292.

Dans cette œuvre il a des ministres qui sont les Génies, esprits enfermés dans des corps et mêlés aux mortels pour les conduire au bien. Oux qui ont succombé aux passions terrestres en sont cruellement punis; ceux au contraire qui ont prouvé par de nobles efforts leur divine origine, jouissent de magnifiques récompenses. Dionysus luimême, dans son abaissement comme dans son élévation, était un modèle divin proposé à l'imitation de ses adorateurs. Ce fils de Jupiter, venu du ciel et y retournant, leur apprenait que l'âme, à son exemple, doit tendre sans cesse vers sa céleste patrie.

Ici donc nous retrouvons encore ce dogme de la chute et du retour. Nous avons vu Dionysus produisant les âmes dans la coupe de vie. Une fois qu'elles sont nées, il leur présente le miroir où lui-même se regardait au moment de créer le monde; et, sitôt qu'elles ont aperçu leur propre image, un désir violent s'empare d'elles de descendre ici-bas et d'avoir leur existence propre; elles sont victimes de l'illusion décevante. Auparavant inconnue à ellemême, maintenant l'âme a perdu sa précieuse ignorance : elle est possédée par la curiosité. Autrefois elle vivait dans le repos, maintenant elle aime et s'agite pour atteindre une ombre, une trompeuse image ; elle descend donc dans les sphères inférieures, dans Je monde du mouvement. Arrivée là, elle se trouve dans l'empire varié de Dionysus, le souverain des trois règnes ; le souffle qui anime la Nature terrestre; l'esprit de la création physique. Elle se plaît dans ce monde des sens , si divers et si riche de formes, comme dans une grotte enchantée dont les parois aux mille couleurs réfléchissent la plénitude de la vie. Là se tient aussi Proserpine tissant des voiles nombreux dont elle enveloppe les âmes, et ces voiles sont les corps matériels. Plus elle s'attachera à cette représenta-

tion aimable de la Nature, plus nombreux sont les corps, qui, comme autant de vêtements, l'étreindront et l'enchaîneront ici-bas; elle partagera le sort de ce poisson nommé Glaucus qu'entraînent dans les profondeurs delà mer toutes sortes de plantes marines, de coquillages, de pierres qui s'attachent à lui et le fixent au sol.

Mais l'âme n'est pas faite pour rester à jamais attachée à la terre : elle doit reprendre son vol et remonter aux cieux. Le créateur Jupiter, dans sa miséricorde, a voulu que ces liens pussent être rompus. Une seconde coupe lui est présentée, d'une vertu toute contraire, c'est la coupe de la sagesse, qui la rappelle à elle-même, lui fait oublier les séductions de la matière , et lui donne le désir du retour. Mais avant qu'il s'opère, et pour qu'elle en devienne capable , elle a à subir bien des épreuves , à accomplir des migrations et des purifications indispensables. Le moyen d'avancer cette œuvre de grâce et de salut, c'est l'initiation aux mystères de Bacchus et de Proserpine. Ceux qui n'auront pas achevé leur purification sur la terre, qui n'auront pas pratiqué dans toute leur sévérité les prescriptions des deux divinités, les retrouveront, après la mort, aux enfers; et ces juges de leur vie, ces arbitres de leurs destinées, leur imposeront des expiations convenables, et les rejetteront dans l'existence agitée, jusqu'à ce qu'elles soient dignes de retourner au ciel.

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