‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 101 sur 210 · LA SESSION' DE SAMAOEN · texte numérisé non relu

LA SESSION' DE SAMAOEN

La séance d’ouverture eut lieu, le lendemain, 26 aoùt,rlans l’église de Samaden. Le fût des colonnes était entouré de guirlandes; des échautillons de minéralogie couvraient les piédestaux; la croix fédérale brillait au devant de la chaire, convertie en corbeille de fleurs : le temple de Dieu était devenu le temple de la science. M. Rodolphe de Planta, représentant de l’une des plus anciennes familles de'l'Engadine et membre du conseil national de la Suisse, avait été nommé président de la session ; le règlement a sagement décidé que ce président serait toujours choisi dans la localité où la Société se réunit. Son discours d'itiauguration était l’histoire abrégée, mais fidèle, des populations au milieu desquelles nous allions passer quelques jours. Deux races ont pénétré dans les vallées qui découpent les .\lpes Rhéliques : le versant nord est occupé par des Celtes t|ui s’avancèrent jusque dans la haute Italie, lorsque Bellovesus, suivi de ses sept dans gaulois, conquit le pays et fonda Milan. Aussi retrouve-t-on dans l'Kiigadine des noms de famille

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d’origine* celtique, et ceux de plusieurs montagnes, le Juliers, l’Adula, le Lux-inagnus ou Lukinunier, indiquent des i>assages où le Celte voyageur sacrifiait à Jul, dieu du soleil. L’imniigration des Étrusques du côté du sud est encore plus probable. Chassés par les invasions successives des barbares du Nord, ils se réfugièrent dans ces hautes vallées, sous la conduite d'un chef appelé llhætus, d’où le nom de Ithœtia, que portait dans le moyen âge le canton actuel des Grisons. Thusis, dans la vallée de Homleschg {oallis domeslicn), les trois forts de Keams (RhiPlin mnpln), Realhi {/ilin’lin altu) et Rhæzuns imn],

sont des appellations dérivées du latin. La plupart des villes et des villages le long de l’inn, de l’Adige et de l’Adda, portent encore des noms identiques avec ceux des villes de l’Ombrie, du Latium et de la Campanie: ainsi de nus jours tous les noms des villes de l’Europe prennent place successivement sur la carte des États-Unis d’.Vmérique. Mais c’est une [dirasc de Pline qui constitue le plus irrécusable titre de noblesse latine de ces populations primitives. Pline, né à Côme, habitant pendant l’été sur les bords du lac la villa qui porte son nom, voisin par conséquent du pays dont il parle, a dit : « Vettones, Cernetani, Lavinii, Œnofrü, Sentinales, Sitilltiles, sunt populi de regione Umbria quos Tusei debellârunt. » Comment ne pas reconnaître dans ces dénominations les noms des villages engadinoisde Fettan, Cernetz, Laviii, Nauders, Sent et Scuol? II serait ditlicile de savoir quels éléments de civilisation les Étrusques ont apportés dans ces montagnes; mais la culture des champs en terrasses peut être considérée comme un reste des coutumes agricoles de la Toscane.

Pendant quatre cents ans, ces populations firent partie de l’empire romain. La langue latine devait nécessairement devenir prédominante parmi des hommes déjà en possession d’un idiome issu de la même souche; cependant ce fut le latin populaire [lingun romimo ru^tira) qui l’emjKjrta. CinquanL ■ nulle habitants du canton des (rrisons parlent le inman «u

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LA SOCIETE HELVETIQIE.

grison, c’est-à-dire une langue d’oiigiue latine ayant les plus grandes aUinités avec le provençal du midi de la France, les patois de l’Italie, de l'Kspagne et le roumain-des Valaques sur les bords du Danube. Celle langue possède une littérature; on l’enseigne dans les écoles concurremment avec l’allemand et le, français. Il y a plus, un journal hebdomadaire, Fœyl d'Engiadina, contribue à conserver ce curieux spécimen de linguistique archéologique. Un me 4)ardonncra celle expression, car les langues sont des monuments plus anciens et plus, durables (]uc ceux de pierre ou de bronze; elles sont aussi plus riches en enseignements sur l’origine et les vicissitudes des nations. Ces efforts pour perpétuer dans un coin de la Suisse un idiome ancien auront l’approbation des philologues; car ils voient avec peine disparaître ces langues de transition qui jettent une si vive lumière sur celles qu’on parle actuellement.

Théodoric appelait la llhétie le boulevard de l’Italie, et en effet elle est la barrière tour à tour franchie par les envahisseurs de la péninsule et par les armées romaines envoyées pour soumettre le nord de l’Europe. A la chute de l’empire franc, les Magyars et les Sarrasins pénétrèrent dans l’Engadine et s’emparèrent des passages les plus importants. Le nom du village de Pontresina, qui commande la roule du Bernina, n’est qu’une altération de Pons Sairaccnorum, et celui de la famille Saraz, l’une des principales de Pontresina, n’indique pas moins clairement son origine. Les empereurs d’Allemagne de la famille de Hohenstauffen fondèrent sur le Seplimer et le Lukmanier des hospices pour recevoir les voyageurs. Ces deux cols sont en effet le trajet le plus facile et le plus direct de IWllemagne occidentale en Italie. Quand les hospices du xi' siècle seront remplacés par la voie ferrée qui traversera les Alpes, c’est l’une de ces deux montagnes qui sera percée par un tunnel plus direct, moins long et moins dispendieux que celui qui entamerait l’énorme massif du Sainl-Gothard. Puisse-t-il ne

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jamais servir au passage des armées, qui se sont si souvent rencontrées dans les Alpes Rhétiquesl Partout des forts ruinés, des traces d’anciennes redoutes rappellent les guerres de la France, de l’Autriche et de l’Espagne. Le 13 juillet 1620, tous les protestants de la Valteline, sans distinction d’Age ni de sexe, sont massacrés par les catholiques. Les Espagnols occupent le pays; mais le duc de Rohan, pénétrant par l’Engadine à la tête d’une armée française, les chasse en 1628, et l’on peut voir encore au-dessus de Bormio, sur la>S'ca/<i di Fraele, les tours qu’il fit ériger à cette époque. En 1790, les généraux Bellegarde et Lecourhe se rencontrèrent dans la vallée de l’Inn, et des vieillards se rappellent avoir vu dans leur enfance les canons français rouler au mois de mai sur la glace du lac de Silz. Le même joiir, les Autrichiens traversaient près de Sutz les eaux de l’Inn, tellement froides dans cette saison, qu’un grand nombre de soldats eurent les pieds gelés. Depuis le commencement du siècle, la paix règne dans ces paisibles vallées, et l’émigration régulière des habitants, qui rapportent dans leur village les richesses acquises à l’étranger, accroît sans cesse la prospérité de l’Engadine.

Nous ne suivrons pas M. de Planta -dans l’énumération détaillée des hommes utiles ou célèbres auxquels l’Engadine a donné naissance. C’est de la réforme que date ce mouvement intellectuel. En 1560, le Nouveau Testament est traduit en roman. L’évéque de Capo d’istria, Pierre-Paul Vergerio, envoyé d’Italie pour ramener Luther à la foi catholique, se convertit lui-méme au protestantisme. Il se réfugie dans l’Engadine, et y traduit en italien les œuvres de Luther, d’Érasme, de Zwingle. Dès 1550, une imprimerie avait été fondée à Poschiavo, au pied ihéridional du Bernina, par un autre Italien, Delfino Landolfi. Les œuvres des réformateurs sont multipliées par la voie de l’impression et répandues avec profusion en Italie. Vergerio, appelé en Allemagne, meurt chancelier de l’université de

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Tubingue. En 1755, un Martin Planta, de Süss, dans la basse Engadine, construit une machine électrique munie d’un plateau de verre, et en 1765, quatre années avant que Watt prit son brevet, il présente au roi Louis XV le plan d’une machine à vapeur capable de mouvoir des bateaux et des wagons. Des commissaires nommés pour examiner son projet le déclarèrent inexécutable. Le verdict enleva à Martin Planta la gloire d’avoir applique h’s idé('s de Papin et résolu le plus grand problème de la mécaniqiK! moderne. Je passe des noms inconnus au dehoi's, mais vénérés dans leur patrie, gloires modestes qui fleurissent loin du monde comme les tleurs des sommets alpins; mais je dois remercier 5L de Planta d’avoir nommé celui qui fut mon maître, Laurent üiett, de Scanfs, médecin de l’hôpital Saint-Louis, où il contribua puissamment à la connaissance et à la thérapeutique des maladies de la peau. Mort jeune encore, en 1840, à Paris, ce médecin a laissé parmi scs élèves, ses amis et Ses clients des souvenirs qui lui survivront longtemps.

Ce discours du président inaugurait la session. Après lui, le professeur Studer, de Berne, fit un rapport sur les travaux de la commission chargée de la carte géologique de la Suisse. Déjà le public scientifique possède une excellente carte de cc pays, due à MM. Studer et Escher de la Linth; mais la petitesse de l’échelle sur laquelle elle a été faite ne permettait pas d’y marquer les subdivisions des principaux terrains. Le gouvernement fédéral a donc voté des fonds pour un relevé géologique à l’échelle du 1/100 ÜÜO': c’est celle des admirables feuilles qui se publient sous la direction du général Dufour, (iràce à l’appui du gouvernement central et au zèle des nombreux géologues répandus à la surface de la Suisse, ce pays sera doté à peu de frais d’une excellente carte également utile abx savants et aux voyageurs intelligents ipii visitent annuellement ce beau pays.

A .'•on tour, M. .Mousson, professeur de physique à l'univer-

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siU; de Zurich, vint rendre compte des résultats obtenus par lu • commission météorologique instituée pour couvrir la Suisse d’un réseau d’observatoires où i’on note chaque jour la tempérnlure et l’humidité de l’air. In pression atmosphérique, la direction du vent et la quantité de pluie ou de neige tombée. Nul pays mieux que la Suisse ne se prête à des ohserAations de CÆ genre. Embrassant tout le massif central des Alpes, elle participe : dans le canton du Tessiii, aux climats les plus doux du nord de l’Italie, et par ses cantons septentrionaux à celui de l’Allemagne méridionale; à l’ouest, elle confine à la Franche- Comté, à l’est aux montagnes du Tyrol, et le climat de Genève, situé sur le Rhône, a des traits communs avec celui du midi de la France. Un plus grand avantage, pour lequel aucun pays ne peut rivaliser avec elle, c’est que la Suisse renferme les plus hautes montagnes de l’Europe, et possède, grâce au zèle de ses habitants, les stations météorologiques les plus élevées de notre continent. Le nombre total des stations est de quatre-vingthuit, parmi lesquelles on en compte quatre comprises entre 1800 et 2000 mètres au-dessus de la mer, quatre entre 2000 et 2200, deux entre 2200 et 2âü0, et une à 2â7â : c’est celle de l’hospicc du Saint-Bernard, Quelques-unes de ces stations sont du premier ordre : ce sont les observatoires de Berne, Genève, Neufchâtel et Zurich ; les autres sont desservies par des hommes de bonne volonté, qui n’auront d’autre récompense que le sentiment d’être utiles à la science et à leur pays. Il est curieux de voir quel contingent les dilférentes classes de la Société ont fourni à cette petite phalange de volontaires qui s’astreignent à observer trois fois par jour les instruments qui leur sont confiés. Il y a d’abord parmi ces météorologistes bénévoles : seize curés ou pasteurs, treize professeurs, treize régents, six médecins, cinq pharmaciens, dix aubergistes et seize personnes de professions diverses; cinq couvents et quatre observatoires leur prêtent un concours efficace. Ajoutons, pour l’instruction dos pays qui ne

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possèdent pas de réseau météorologique, que 26 200 francs ont suffi à toutes les dépenses d’installation des quatre-vingt-huit stations.

Le professeur Vogt prit ensuite la parole pour exposer les résultats de ses recherches sur l’homme, son rang dans la création et son rdle dans l’histoire de la terre, ües crânes humains ont été trouvés dans des cavernes, mélés avec des ossements d’espèces d’éléphants (Elephas primigenius) , de rhinocéros (Rhinocéros tichorhinus) et d’ours (Ursus spelœus) qui n’existent plus actuellement. Deux de ces crânes sont particulièrement célèbres : celui qui a été exhumé dans une caverne, près de Liège, par Schmerling, et celui du Neanderthal. La petitesse, l’allongement de ces crânes, l’étroitesse du front, le développement des arcades sourcilières, indiquent une race très-dégradée, comme celles de l'Australie, continent dont les êtres organisés sont d’un type antérieur à celui de l’Asie, et par conséquent de l’Europe, son appendice occidental. En Australie, tous les êtres organisés, animaux et végétaux, appartiennent à ces types inférieurs; il en est de même pour l’homme. Le sauvage de la Nouvelle-Hollande est inférieur, sous tous les rapports, à toutes les autres races, et sa capacité crânienne est la plus petite connue. Les crânes trouvés dans plusieurs localités avec des silex tail lés et des haches de pierre dénotent également des races peu développées. Ainsi donc, avant l’avénement des civilisations phénicienne, grecque ou étrusque, dont quelques lueurs éclairaient les parties méridionales du continent, la population autochthone de l’Europe centrale se composait de races diverses, mais inférieures, sous le point de vue cérébral, aux populations actuelles. L’espèce humaine est donc perfectible, et avec Darvvin, Huxley et beaucoup d’anthropologistes modernes, le professeur Vogt se demande si l’homme, cet être modifiable et perfectible, ne proviendrait pas originairement d’un type inférieur, dont les singes anthropomorphes, l’orang, le chimpanzé et le gorille, sont les

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représentanU actuels. Posée dans une église chrétienne, la question produisit une certaine émotion; mais nul ne se récria, car la libre discussion est l’essence même d’un peuple et d’une religion affranchis du joug de l’autorité. Parmi les auditeurs se trouvait le professeur Hengstenberg, le fougueux prédicateur de la cour de Berlin : apôtre du piétisme le plus exagéré, c’est l.ui qui a poussé le roi de Prusse dans la voie funeste oh il s’est engagé ; mais, comme le dit Hegel, toutes les antinomies finissent par se résoudre, et l’un peut voir sur le livre des étran* gers aux eaux de Poschiavo, près de Samaden, les noms de MM. Vogt et Hengstenberg unis par une fraternelle accolade. C'est la réconciliation m<vnentanée du piétisme le plus étroit avec le matiirialisme le plus radical ; c’est le rapprochement de deux antipodes intellectuels.

Après cette séance d’ouverture, M. de Planta reçut la Société à sa table hospitalière; puis soixante- deux voitures appartenant aux habitants de Samaden et des environs transportèrent les invités au pied du magnifique glacier de Morteratsch. Le joyeux convoi traversa d’abord la vallée et le joli village de Pontresina, dont les fenêtres regorgeaient de Géranium, de Pélargonium et de Pétunia magnifiques. Longeant ensuite une ancienne moraine couverte de mélèzes, nous arrivâmes au pied de l’escarpement terminal du glacier. Descendu des sommets du Bernina, ce glacier transporte d’énormes blocs de pierre détachés de la montagne ; quelques-uns, parvenus à l’extrémité, roulent du haut de ce rempart de. glace et tombent dans le lit du torrent, alimenté par la fonte du glacier. Quelques savants français et italiens ont émis récemment l’opinion que les lacs du revers méridional des Alpes, le lac Majeur, celui de Lugano, le lac de Côme et ceux d’fseo et de Garde, avaient été creusés par les immenses glaciers qui, à une époque géologique relativement récente, sont descendus dans les plaines de l’Italie. L’action de ces glaciers gigantesques, dont ceux que nous voyons sont encore les restes.

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est identique avec celle des glaciers actuels; l’échelle seule des clTets produits est réduite proportionnellement à la grandeur des agents. Si donc ces anciens glaciers ont creusé des lacs, les glaciers actuels doivent en creuser aussi. Ur, le glacier de Morteratsch repose, à son extrémité terminale, sur une nappe ^e cailloux roulés par le torrent, qui, coulant d’abord sous la glace, apparaît au jour en aval de l’escarpement terminal. Plusieurs membres remarquèrent, avec M. Desor, que le glacier ne creuse pas la nappe diluviale, qu’il pourrait si facilement entamer. Il se tient au-dessus de cctle nappe ; un intervalle existe toujours entre la glace et les cailloux. Il y a plus, le glacier passe même par-dessus les blocs tombés du bauUdc son escarpement dans le lit du torrent, .\insi donc un glacier ne pénètre pas dans un terrain meuble ii la manière d’un soc de charrue qui entame le sol et l'aiTouille : il agit comme un grand polissoir qui le nivelle. Tous les observateurs ont été frappés de l’horizontalité des terrains de transport sur lesquels les glaciers ont glissé pendant (|uelque temps ; ce sont, pour employer le langage des ingénieurs, des surfaces réglées. Les monUignards de la Suisse allemande désignent ces anciens lits de glaciers par un nom spécial : ils les appellent Bodeii, ce qui veut dire plancher. Comme la plupart des glaciers de la Suisse, celui de Morteratsch a progressé; les habitants de Pontresina estiment qu’il s’est avancé d’un kilomètre depuis trente ans environ. En 1834, lors d’une crue du torrent, on vit sortir delà voûte du glacier des planches, restes d’un chalet pastoral envahi depuis longtemps et recouvert actuellement par la glace. Des documents du xV et du • XVI* siècle indiquent la situation et les limites de \’nlpe ou pâturage disparu.

Pendant que les géologues étudiaient les bases du glacier, les botanistes parcouraient les bois, quelques dessinateurs s’étaieut installés avec leurs albums sur les genoux. la?s jeunes gens .a\aicnt escalailé le.s rochers de la rive gauche, et s’étaient avan-

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cés sur la glace au milieu du labyrinthe de blocs dont la surface est couverte. L’approcbe de la nuit les rappela sur la terre ferme, et peu à peu toutes les voitures, traversant de nouveau Pontresina, ramenèrent à Samaden les savants et leurs hôtes, également enchantés de cette belle excursion où l'intelligence et l’imagination avaient été largement satisfaites.

Le lendemain, la Société se divisa en sections qui se réuniront séparément. La section de zoologie était présidée par le professeur de Siebold, de Munich, dont les beaux travaux sur tes vers intestinaux et la parthénogenèse sont connus du monde savant. La première communication du président se rattachait à cette dernière théorie, dliprès laquelle des œufs non fécondés peuvent cependant éclore et donner des produits vivants. M. de Siebold a observé une ruche d’abeilles, Agée de quatre ans, qui fournissaitconstamment un grand nombre d’hermaphrodites. Ces malheureuses créatures étaient immédiatement tuées et jetées au dehors par les ouvrières, .\ucune ne ressemble A l’autre. Tantôt elles sont moitié mâles, moitié femelles; la partie antérieure du^ corps est celle d’un frelon, la partie postérieure celle d’une ouvrière. Quelquefois c’est l'inverse, le devant est femelle, le derrière est mâle. Dans d’autres cas, la partie droite est mâle, la partie gauche femelle : on remarque, à cet égard, toutes les permutations imaginables, cl même sur quelques abeilles les anneaux sont alternativement mâles et femelles. Même variabilité pour les organes reproducteurs; ces hermaphrodites ont tantôt l’aiguillon des ouvrières, tantôt les organes sexuels des frelons, tantôt tous les deux à la fois. Souvent I hermaphrodite, étant mâle à droite et femelle à gauche à l’extéi ieur, offre une disposition contraire à l'intérieur. Kn un mot, l’esprit peut supposer toutes les combinaisons possibles de sexualité externe ou interne, on les trouve toutes réalisées dans ces abeilles anormales. Une seule chose est constante, c’est que ces hermaphrodites ne contiennent pa.s d’œufs comme les ouvrières ordinaires. Voici

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l’explication de ces anomalies. On sait qu’une fécondation complète engendre les ouvrières, qui ne sont que des femelles stériles; l’absence de fécondation produit des mâles. Les hermaphrodites proviennent d’œufs pondus dans les cellules d’ouvrières; mais la fécondation étant incomplète ou trop tardive pour des raisons qu’on ignore, il en résulte des hermaphrodites tels que ceux dont nous avons parlé. La discussion s’est établie sur cet intéressant sujet. M. de Filippi a cité des exemples d’œufs de vers à soie qui ont éclos sans avoir été fécondés. On a rapproché ces observations de celles faites dernièrement sur les vaches par M. Thury, de Genève; elles tendent à montrer que ces animaux engendrent des mâles ou des femelles suivant le degré de maturité de l’œuf. Il serait donc possible de leur faire procréer à volonté des vaches ou des taureaux. On comprend toute l’importance d’un pareil résultat pour l’agriculture, et l’on espère que les expériences de M. Thury seront mises à l’épreuve sur une grande échelle.

. M. le professeur Jules Pictet, l’auteur universellement estimé du meilleur et du plus complet traité de paléontologie que nous ayons, parla ensuite des coquilles fossiles enroulées et connues sous le nom A’ Ammonite», de Toxœeras et A’Ancyloceras. Des échantillons très-complets lui ont appris que le genre Toxoceras devait être rayé de la liste des Mollusques céphalopodes. Le genre Crioceras mérite d’étre conservé, malgré ses étroites affinités avec les ammonites.

Nous eûmes nous-môme à entretenir la section de zoologie d’une découverte importante faite en 1862 par M. Charles Rouget, professeur de physiologie à la faculté de Montpellier. On

ne savait point comment se terminent les nerfs qui se rendent à nos muscles et leur transmettent les ordres de la volonté, ün voit le nerf entrer dans le muscle, pénétrer dans l’intérieur, s’y diviser en rameaux de plus en plus déliés; mais l’œil, quoique armé du microscope, n’avait pas encore aperçu la terminaison

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même du nerf: on ignorait donc comment l'organe moteur a'unit avec celui qu’il met en mouvement. Le scalpel, dans ce genre de recherches, est un instrument dangereux : il divise, déchire et détruit ces organismes si fins et si délicats. A force d’études dirigées avec sagacité, M. Rouget est parvenu à voir nettement la terminaison des nerfs dans des muscles trèsminces et très-transparents de reptiles, ensuite dans les mammifères, et enfin dans l’homme. Les nerfs moteurs percent d’abord l’enveloppe de la fibre musculaire, puis se renflent en une sorte de disque qui s’étale sur la fibre elle-même. Ce disque rappelle celui qui termine les fils métalliques conducteurs de l’électricité qu’on applique sur la peau. Tout le mécanisme de la contraction musculaire se rattache donc étroitement aux phénomènes électriques que nous connaissons. Un certain nombre d'anatomistes allemands ont vérifié depuis l’exactitude des observations de M. Rouget; mais, au lieu de rendre franchement à l’auteur de cette découverte la justice qui lui est due, plusieurs d’entre eux l’ont présentée sous une forme telle, que le lecteur, dépaysé, ne saurait démêler si c’est à eux ou au savant français qu’appartient l’honneur de cette conquête scientifique.

Nous exposâmes ensuite des recjierches qui nous sont propres sur les racines aérifères de quelques espèces du genre Jiusiœa. Ces plantes, originairesde l’Amérique et de l’Asie, sont aquatiques, et rappellent les œnothères : elles ont des racines ordinaires qui s’enfoncent dans la vase; mais d’autres deviennent spongieuses, se remplissent d’air, se tiennent verticalement dans l’eau, et font flotter à la surface les branches auxquelles elles sont attachées, remplissant à leur égard le rêle de ces vessies placées sous les aisselles du nageur timide qui se méfie de ses forces. Dans d’autres plantes, telles que la châtaigne d’eau {Trapa notons), le Pontederia crampes, VAldrovanda vesiculota, les Utriculaires, c’est le pétiole de la feuille ou le limbe qui se remplissent d air à une certaine époque, et font surnager la

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plante. Dans les JunsUea, un autre organe accomplit lu mCnic fonction : la racine se transforme en vessie natatoire. Il serait naturel de penser que l’air contenu dans les lacunes de ces racines offre la même composition que l’air dissous dans l’eau ou l’air atmosphérique; mais il n'en est rien. Un jeune chimiste, M. .\lhert Moitessier, s’est assuré que cet air est toujours plus pauvre en oxygène que l’air atmosphérique ou celui qui se trouve dissous dans l’eau. Cette observation, nouvelle pour la science, a vivement intéressé les illustres chimistes Liehig et Wühler, à qui je l’ai communiquée.

M. le professeur Heer, de Zurich, dont les hotanistes et lesgéologues admirent les beaux travaux sur les végétaux fossiles, entretint la section des plantes boréales'qui se trouvent • dans les Alpes de la Suisse ; il en a compté quatre-vingts eii Engadine seulement. Dans le nombre se trouvent un arbre, le sorbier des oiseleurs, et trois arbustes, le saule des l.apons, le .saule pentandre et le groseillier des Alpes. Quelques espèces boréales sont répandues dans toute la Suisse : je me contenterai de citer le carnillet moussier [Silene acaulit). Il n’est aucun voyageur qui n’ait admiré près de la limite des neiges éternelles ces petits ^dômes de gazon semés de fleurs roses, parure des derniers rochers surgissant au milieu des névés; mais on rencontre quelquefois des plantes boréales sur des sommets isolés et à des hauteurs où le climat est beaucoup plus doux que celui des régions polaires, leur véritable patrie.

Ces faits viennent en aide aux idées émises pour la première fois par un naturaliste anglais, Edward Forbes, enlevé jeune encore aux sciences naturelles. Forbes pensait que les plantes boréales existant actuellement dans les montagnes de l’Ecoss*et de la Suis.se, dans les Carpathes et les Pyrénées, se sont propagées du nord au sud pendant la période de l’ancienne extension des glaciers. Quand ceux-ci se sont fondus, les plantes ont disparu presque toutes sous rintluencc d’iin cliin.'il trop chainl

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pour elles; mais quelques-unes se sont maintenues sur des points moins défavorables à leur existence. Ces points forment des îlots épars et isolés au milieu d’un pays dont la végétation est celle de la zone tempérée.

La section de géologie a toujours le privilège de réunir le plus grand nonibro d’assistants et de donner lieu aux discussions les plus animées. Comment en serait-il autrement? Les .\lpes ne sont-elles pas le problème le plus difficile que la géologie ait à résoudre? Leur constitution, leur origine, leur âge, rien n’est complètement connu ni définitivement acquis à la science. Le sphinx gigantesque n’a pas encore été vaincu, malgré le génie de ceux qui ont cherché à le deviner. Peu à peu cependant la lumière se fait. Dans ces entassements chaotiques de sommets, dans ce lacis confus de vallées, on commence à entrevoir certaines formes primordiales. La succession des couches est soumise à des lois fixes (1). M. Desor, comparant le versant méridional des Alpes, aux environs de Varese, en Lombardie, avec le revers septentrional, constate que l’apparence et la constitution minéralogique des terrains sont complètement différentes. Quelques étages, la grande oolithe et le corallien, manquent tout .h fait; mais, en se laissant guider par l’élude des fossiles, on trouve que l’ordre de succession est le même. Seulement, tout semble démontrer qu’au nord des Alpes, les terrains se déposaient dans une mer agitée, riche en coraux et en coquilles, tandis que dans le sud, des vases limoneuses tombaient au fond des eaux tranquilles d’un golfe sans orages. Une discussion s’engagea sur la position d’un terrain qui fait depuis longtemps le désespoir des géologues suisses, et auquel ils ont donqé le nom de flysch. Les fossiles manquent ou ne sont pas reconnaissables. M. Heer, d’après des échantillons d’algues marines, déclare le flysch tertiaire, et M. Stiider,

(I) Voyez sur cc sujet. Desor, De l'orographie des Alpes dans ses rapports arec la géologie, et en anglais, dans Ball's Guide lo lhe Western Alps.

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le plus autorisé de tous quand il s’agit des Alpes, arrive au même résultat par l’étude des superpositions. Près de Varese, ce flysch est recouvert par des calcaires renfermant des Ammonites qui rappellent certains étages de la craie supérieure. C’est aux géologues italiens qu’est réservé l’honneur de faire disparaître celle contradiction apparente.

L’orographie a sa langue comme toute autre science. Elle appelle cluse, avec les paysans jurassiens, une goi’ge qui coupe un chaînon de montagnes perpendiculairement à sa direction, et fait communiquer entre elles deux vallées parallèles. La cluse est l'clTet d’une rupture, et sur ses escarpements on voit la tranche des couches brisées en retraite les unes sur les autres, les supérieures appartenant toujours à des terrains plus récents que les inférieures. Ces escarpements, impropres à la culture, sont en général couverts de bois et de taillis. Quand un torrent traverse la cluse, l’eau creuse l’étroit canal, où elle se précipite le plus souvent en cascades d’une vallée à l’autre. Sous la paroi formée de couches saillantes et brisées, on aperçoit alors une seconde paroi lisse, verticale et seulement creusée çà et là de larges sillons ou de grandes excavations arrondies. Cette paroi inférieure est l’ouvrage de l’eau. ^L Desor a proposé le mol roman de ro/la pour désigner les cluses dont le fond a été profondément creusé par les eaux : c’est le nom que portent dans les Grisons plusieurs gorges à travers lesquelles se précipitent les torrents impétueux dont la réunion forme le llhin en amont de la ville de Coire.

L’auteur de ce livre mit sous les yeux de la section deux belles cartes du littoral méditerranéen, dues à nos ingénieurs hydrogra[)hes, et qui embrassent l’espace compris entre l’einbouchure de l’Hérault et celle du Uhùne. Une série de marais salants bordent la c6te. Ces lacs d’eau saumâtre sont séparés de la mer par un mince cordon littoral formé de dunes dont la hauteur ne dépasse pas tt à 10 mètres. Toute la côte est cal-

SESSION UE SAMAUEN.

Caire, niais le sable des dunes est siliceux. D’où peut provenir cette silice? Où sont les rochers qui l’ont produite? C’est dans les Alpes qu’il faut chercher leur origine. Lorsque les anciens glaciers sont descendus dans les vallées jusqu’aux bords du Uhùne, entre Lyon et Vienne, mais moins bas dans les vallées méridionales, ils ont laissé sur place tous les débris, blocs, cailloux, sable, qu’ils transportaient sur leur dos, ou charriaient dans leurs flancs. Quand ces glaciers fondirent et reculèrent tous ces débris accumulés furent entraînés vers la mer par les eaux résultant de celte fonte prodigieuse. Les roches friables, les calcaires tendres, les grès, furent réduits en poudre par le frottement avant^ d’arriver au débouché des vallées; mais les roches dures, et en particulier les roches siliceuses, les quartzitcs, parvinrent sous forme de cailloux arrondis dans la plaine du Hhône ; ils y formèrent de grandes nappes, dont la Crau est la plus étendue et la plus célèbre. Ces cailloux ne s’arrêtèrent pas au bord de la mer, ils dépassèrent le rivage. Depuis cette époque, des milliers d’années se sont écoulées; ces cailloux, balancés par le flot, s’usèrent réciproquement et prirent la forme de galets aplatis; mais le sable résultat de cette usure, emporté par les vents, a formé les dunes que nous voyons. Les cailloux générateurs du sable n’ont pas tous disparu de la plage. Sur toute la côte de Montpellier, on les trouve mêlés aux coquilles; aussi le sable des dunes est-il formé de 75 pour 100 environ de silice et de 25 pour iOO de calcaire, |)iovenant en grande partie des coquilles que le flot broie contre le rivage. Ainsi tout se lie à la surface du globe, et les dunes des rivages languedociens doivent leur origine aux débris accumulés d’abord dans les vallées par les anciens glaciers des Alpes provençales.

La Société helvétique, pendant sa session de 1863, a reçu bien d’autres communications intéressantes, parmi lesquelles je dois mentionner celles de MAL Omboni, de Milan; Strobel, de Pavie, et Moesch, d’Aarau. Le professeur Xhéobald, de Coire,

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