‹ Du Spitznberg au SaharaChapitre 114 sur 210 · L.E MONT VENTOUX · texte numérisé non relu

L.E MONT VENTOUX

^1 lin jeune homme une curiosité que l’on n’a pas blâmée chef un vieux roi. »

Admirateur passionné des auteurs latins, Pétrarque n’aurait donc probablement jamais fait l’ascension du Ventoux ; c’est Tite-Live qui le décide. Il quitte Avignon le 2b avril, arrive le soir à Malaucène, y passe le jour suivant, et part le lendemain matin avec son frère et deux domestiques. L’air est pur, le jour long. Allègre d’esprit, le corps dispos, il commence à monter. \'crs le milieu de la montagne, il trouve un vieux pâtre qui l'engage fortement à ne pas continuer. « Il y a cinquante ans, lui ditril, j’eus la même fantaisie : je fis l’ascension que vous projetez, et n’en rapportai que fatigue et regrets. Les habits et la peau déchirés par les ronces, je jurai de n’y plus retourner.. . Jamais, ajouta-t-il, avant moi, personne n’avait osé tenter l’aventure, et depuis nul ne s’en est avisé. > Pétrarque ne se laisse pas intimider et continue; mais, bientôt fatigué, il s’arrête sur un rocher avec son frère; puis, préférant un chemin plus long et moins roide à celui qui montait directement, il se sépare de lui. Le voyant alors à une grande élévation au-dessus de sa tête, il le rejoint et tombe épuisé par les efforts qu’il a faits. Suit une comparaison de ces deux modes d’ascension avec les deux \ oies à suivre pour gagner la vie éternelle, les uns escaladant le ciel, les autres s’arrêtant sur les pentes plus douces et moins ardues du péché. Cette idée ranime le courage et les forces de Pétrarque, et il finit par atteindre le sommet. Les bûcherons, dit-il, lui donnent le nom des fils (filiorum) par une espèce d’antiphrase, puisque ce sommet, le plus élevé de tous, semble le père de tous les sommets voisins. Ce nom s’est conservé dans celui de la Fontfitiole, source qui jaillit près de la cime et dont il a déjà été question. Pétrarque, après s’être reposé quelques instants, jette les yeux autour de lui. Les Alpes, voisines (le sa chère Italie, attirent ses premiers regards; il croit les toucher de la main, tant elles semblent rapprochées: leurs som-

ASCENSIONS AU VENTOOX.

mets, couverts de neige, lui rappellent le passage d’Annibal. Il soupire en songeant au doux ciel de l’Italie, et il est pris d’un désir immense de revoir sa patrie ; mais un lien invincible le retient: c’est Laure, qu’il aime depuis neuf ans, depuis qu’il l’a entrevue, le 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l’église des religieuses de Sainte -Claire, à Avignon (1). «J’aime! s’écrie-t-il. J’aimerais mieux ne pas aimer, je voudrais baïr; j’aime cependant, mais malgré moi, contraint, triste, gémissant, et dans mon malheur je dis comme Ovide :

« Si je ne puis haïr, j'aimerai malgré moi. »

Pendant qu’il exhalait ces plaintes, le soleil s’inclinait à l’horizon. Il jette un dernier coup d’œil autour de lui, distingue les montagnes du Lyonnais, la mer entre Marseille et Aigues- Mortes, et le Rhône serpentant dans la plaine, puis il tire de sa poche un petit exemplaire des Confessions de saint Augustin, don du cardinal Colonna, pour élever son Ame vers les choses spirituelles. Il ouvre le mandscrit, tombe sur le dixième livre, et à sa stupéfaction il lit : a F.t les hommes admirent les mon- » tagnes élevées, et les vagues puissantes de la mer, et le cours 1) des grands fleuves, et les contours de l’océan, et les orbites » décrites par les astres, et ils s’abandonnent eux-mémes, » — O Je restai, dit-il, confondu, et fermai le livre, honteux d’avoir pu m’extasier devant des objets terrestres, quand les philosophes des nations m’ont enseigné que l’Ame seule est digne d’admiration, que l’Ame seule est grande. » Ron et tendre Pétrarque, élève de l’antiquité classique et de l’Kglise catbo-

(I) . Virtute, onor, bellezza, alto gentile,

Dolci parole ai bei raroi m’han giunto Ova foavemente il cor l'inveica.

Mille trecento venlisette appunio Su l’ora prima il di sesto d'Aprile Xvl labirinlo ialrai ; né veggio ond'esca.

(Sonnet cixxv.)

a08 . LE MONT VENTOUX.

lique, tu luttes contre ton instinct de poète, tu n’oses jouir du uiagnifique spectacle qui se déploie devant tes yeux, tu crains d’entrer en communion avec le monde physique. Tu ouvres un livre, celui du père de l’ascétisme chrétien, pour refouler violemment les saintes émotions que la vue d’un grand paysage éveille en toi, pour fausser ton heureux- naturel en l étouffant sous une métaphysique religieuse qui ne saurait remplir Ion cœur ni satisfaire ta raison. Cependant, en dépit de tes efforts, tu aimes et tu chantes Laure, Vaucluse, scs rochers, sa fontaine; en dépit de saint .\ugustin, tu aimes et lu chantes l’immortelle nature ! Mais, pour le moment, c’est le mystique évêque d’Hippone qui l’emporte. «Satisfait d’avoir vu la montagne, ajoute Irislement Pétrarque, je tournai mes regards en dedans, et je ne prononçai plus une parole jusqu’à ce que nous fussions arrivés en bas. A chaque pas je me disais : Si j’ai tant sué, si je me suis tant fatigué, pour que mon corps se rapprochât un peu du ciel, quelles épines, quel cachot, quelle croix pourraient effrayer mon âme s’élevant vers Dieu même?» Abîmé dans ses méditations religieuses, Pétrarque revient le soir à Malaucène par un beau clair de lune, et il écrit la lettre que j’ai abrégée. La postérité lui aurait volontiers hiit grâce de ses dissertations philosophiques et de ses élans mystiques pour quelques traits comme ceux par lesquels .lean- Jacques Rousseau, Rernardin de Saint-Pierre et Ceorgo Sand savent peindre un beau paysage et nous faire partager l’impressiou qu’ils en ont re.esentie.

Dans les tem|)s modernes, le Ventoux a été surtout visité par les botanistes. (îouan, Antoine-Laurent de .lussieu, nentham, K. Cosson, tlodron, le célèbre agronome detiasparin, qui habitait (•range, non loin du pied de la montagne, l’ont exploré tour à tour; mais celui (|ui l’a principalement fait connaître, c’est un naturaliste d’.Xvignon, Kspril Ilequien. Pendant trente ans, il a parcouru la montagne dans toutes les saisons et dans tous

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