LK SAHARA FRANÇAIS
A Fourques, vilinfîfi situ^ ù quelques kilomètres en amont de l’anetenne eilé d’Arles, le Rhône se divise en deux branches. L’une, occidentale, appelée le petit Rhône, se dirige vers les plaines fertiles qui s’étendent au sud de la ville de Nîmes, et débouche dans la mer près du petit port des Saintes-Maries. L’autre branche, ou le grand Rhône, continuant h suivre la direction primitive du fleuve, atteint l’extrémité du grand delta qui comprend la Camargue et ses nombreux étangs. Sol d’alluvion composé de sable et de limon, la Camargue ne contient pas un seul caillou, les derniers que le fleuve charrie dans son cours s’aiTêtent en amont de la ville d’Arles. Mais entre le grand Rhône et les Alpines au nord, les collines do Salon et de Saint- Chamas au sud, s'étend une plaine triangulaire de 980 kilomètres carrés de surface, dont le fleuve, ou plutôt le canal d’Arles à Bouc forme la base, tandis que le sommet aboutit au pertuis de Lamanon. C’est la Crau (1), le Campus lapideus ou Herculem des anciens. La surface du sol est entièrement eouverte de gros cailloux ovalaires reposant sur une terre rougefttre très-divisée. Pendant les chaleurs de l’été, ce sol parait entièrement stérile et dépourvu de toute végétation ; le soleil échauffant de ses feux les cailloux amoncelés, l'air se dilate à leur contact, et le phénomène , du mirage est aussi habituel dans la Crau que dans les déserts de l’Afrique. Le voyageur que la
(i) Du mot celte craï, qui signifle pierre.
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vapeur ciiipoite à travers celle plaine aride voit au loin «les ‘ arbres et des maisons dont le pied baigne dans l’eau, et, jouet d’une illusion, il croit apercevoir la mer, dont il est encore loin. Mais, lorsque les pluies de l’automne, tombant à torrent des nuages amoncelés parle vent du sud, ont rafraîchi et humecté ce sol pierreux, de fines graminées poussent entre les cailloux; le thym, brûlé par le soleil, renaît à la vie; et les moutons •Icscendus des prairies alpestres que le déboisement leur a ménagées dans les Alpes provençales, trouvent une pâture abondante dans ces plaines naguère dénudées. .\u printemps, des pluies aussi^ fortes, aussi continues que celles de l’automne, font pousser encore une fois ces herbes entre ces cailloux, que la neige ne couvre jamais que pendant quelques heures en hiver. Du chemin de fer on aperçoit çà et là les bergeries longues et basses où les brebis trouvent un abri pendant les nuits froides de la rigoureuse saison. Mais, au commencement de juin, l’armée pastorale se met en marche pour gagner les montagnes, d'où elle revient à la fin d'octobre. M. Mistral a décrit dans la vieille langue d’oc, flétrie sous le nom de patois provençal, le départ des troupeaux et des conducteurs, dont le chef prend le nom de baile. Les tableaux du poCte rappellent ceux de la Hible et d’Homère. Chaque année des scènes semblables se passent en Afrique, sur les limites du Sahara et de l’Atlas. Comme le berger provençal, l’.Vrabc nomade transhume du désert vers les montagnes. Cette analogie entre la Crau et le Sahara n’est pas la seule, et nous en ferons ressortir successivement quelques autres.
La Crau était connue des anciens. Ne pouvant se rendre compte de cette accumulation de cailloux, leur brillante imagination s’était émue, et une légende était née. Suivant Eschyle (1), les cailloux de la Crau sont les témoins irrécusahles
(1) Prométhée délivré, (ragédic perdue, dont Galien rapporte quelques vers dans son li‘ commentaire sur les Épidémies d'Hippocrate.
or I.K SAItARA l'IlANÇAIS.
de l’accomplissement d’une prédiction de Proniélliéc. Hercule se rendant du Caucase au jardin des Hespérides, veut U’avcrser le Rhône : arrête par les sauvages Liguriens, il les perce de ses flèches. Néanmoins le héros allait succomber sous le nombre, lorsque Jupiter, venant au secours de son fils, fait tomber une pluie dcqiierres qui lui fournissent des armes pour écraser ses ennemis. De hi le nom de Campus Inpideus sive IJerculevs, que portait la Crau dans l’antiquité. Toujours généreux, Hercule rend le bien pour le mal, et de ses amours avec Galatée naquit Galate, souche des Gaulois nos ancêtres.
Les anciens connaissaient aussi le terrible mistral, qui, descendant des vallées du Rhône et de la Durance, se développe avec une effrayante vitesse acquise dans les plaines de la Crau'. Nous avons déjà rapporté (page 395) le passage où Strabon, qui lui donne le nom de Mdambonàs, peint sa force sans pareille. Kschyle met également, dans la bouche de Prométhée prédisant à Hercule les événements futurs do sa vie, un avertissement où il signale au héros un vent du nord dont les tourbillons pourraient l’enlever s’il n’était surses gardes. Aulu-Gelle appelle ce vent C/rsù«(l). «Les habitants, dit Sénèque (2), bénissaient sa salubrité, quoiqu’il renversAt leurs maisons, et Auguste lui avait élevé un temple pendant son séjour en Gaule. » Hommage à double fin pour le remercier de ses bienfaits et conjurer sa colère. Pline (3) reproduit le nom de Cirsius, et nous apprend qu’il n’est pas de vent plus impétueux, et qu’il pousse les navires en ligne droite jusqu’au port d’Ostie, à travers la mer ligurienne. Il .ajoute qu’il ne remonte pas au delà de Vienne. C’est encore aujourd’hui le domaine du mistral, qui souvent ne se fait sentir que jusqu’à h kilomètres en amont de Montélimarl, et ne remonte pas toujours jusqu’à Valence.
(l) Soclium Atticarum lib. II, cap. xxii.
Ci) Quasliones naturales, lib. V, rap. vu.
(3) Hislorin naturalin, lib. H, cap. xlvii.
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LA GRAl'
La fréquence et la violence du mistral n’ont pas diminué depuis les temps anciens. M. Burel lui ayant opposé ùne surface d’un pied carré, le 30 octobre 1782, le vent souleva un ])oids de 5 kilogrammes. De Saussure étant monté sur le toit d’une maison très-élevée pour mieux voir les .\rènes d’Arles, encombrées alors de maisons, fut saisi à l’improviste par un coup de mistral qtii l’aurait précipité dans la rue, s’il ne s’était pas trouvé sur la pente du toit une cheminée qui l’arrêta dans sa chute. Des hommes ont été lancés dans les eaux du port de Marseille et des wagons de chemin de fer renversés. Quand le mistral soudle avec force, la njarc.be des convois en est sensiblement retardée.
Le climat de la Crau est excessif. Kn été, les chaleurs sont quelquefois peu inférieures à celles du .Sahara, et en hiver il y règne souvent une bise glaciale qui pénètre de froid les bergers et leurs troupeaux. Les uns et les autres s’abritent alors derrière des murs de gros cailloux que l’on rencontre à chaque pas dans la plaine. On a vu la température de l’air se maintenir pendant une série de nuits au-dessous de zéro. Ainsi, en 1776, l’étang de Berre gela au point de pouvoir porter des hommes et des bêtes de charge (1). Les pluies sont diluviennes; en un instant des surfaces immenses se transforment eu lacs temporaires. A la fin de mai 1726, les eaux couvi irent une zone d’une lieue de large sur six de long, noyèrent un grand nombre d’animaux, et emportèrent en s’écoulant, ruches, planches, pierres, claies, décombres, batiments même : rien ne résista à leur violence (2).
Avec de pareils éléments, la Grau semble vouée à une éternelle stérilité et bornée au rôle qu’elle joue dans l’economic pastorale du midi de la France. Mais, comme celui du Sahara, le terrain de la Crau est loin d’ètrc réfractaire à l’agriculture.
(t) Darluc, Histoire naturelle delà frovence. Avignon, 1782, t. I, p. 29(i.
(2) Idem, tbid.,p. 297.
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ou UE SAHAHA FRANÇAIS.
Malgré les cailloux, malgré le mistral, partout où l’eau peut être amenée, le sol se prête à toutes les cultures. La pente étant de l’est à l’ouest, on ne pouvait utiliser l’eau du Rhône. Le canal creusé par l’armée de Marius 103 ans avant J. G., et appelé Fossœ Marianœ (1), partait d’Arles et débouchait à Foz dans la Méditerranée. C’était un canal de navigation destiné à éviter les difficultés des atterrages du Rhône. 11 fut pendant plusieurs siècles une des voies commerciales les plus fréquentées des Gaules, et la décadence de la ville d’Arles date de l’époque où cette voie n’a plus été suivie. Mais ce canal- ne pouvait servir aux irrigations de la Grau, dont il occupait,^ comme celui d’Arles à Bouc, qui l’a remplacé, la partie la plus déclive. C’est un gentilhomme de Salon, petite ville fort ancienne située sur les bords de la Grau, qui eut le premier l’idée d’utiliser pour cet objet les eaux de la Durance. Ce gentilhomme se nommait AdamdeCraponne. Entnivé dans ses projets, comme tous les bienfaiteurs de l’humanité, par l’ignorance, la routine et la jalousie, il parvint à vaincre ces trois terribles ennemis, et commença en 1557 le creusement d’un canal qui, prenant les eaux de la Durance un peu au-dessous de l’erluis, les conduit, en se ramitiant, jusque dans les enviions d’Arles, sur le Rhône. Adam de Craponne n’eut pas la satisfaction de voir l’achèvement de son œuvre. Le roi Henri H l’ayant envoyé à Nantes pour les travaux de la citadelle, il y fut empoisonné en 1.559, âgé de quarante ans, par des entrepreneurs jaloux, et le canal qui porte son nom ne fut terminé qu’après sa mort, par des associés et des créanciers auxquels il avait engage toute sa fortune. Les environs de Salon, transformés et fertilisés, jouissaient depuis trois siècles des bienfaits d’Adafn de Craponne, lorsque enfin la pudeur publique s’émut, et actuellement la statue d’Adam de Craponne orne la place principale de la ville
(1) Elle de Beaumont, Leçons de géologie pratique, t. I, p. 38U.
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qui a eu l'Iionncur de lui donner le jour. Grâce à ces eaux fertilisantes, toutes les portions de la Crau peuvent être mises en culture. Tous les ans, pour ainsi dire, les prairies, les céréales et la vigne s’avancent le long de la voie ferrée. Du côté d’Arles, Raphèle est entouré de prairies* comme un village de Normandie. Saint-Martin de Crau, assis jadis sur des cailloux plantés de maigres amandiers, se trouve actuellement au milieu des vignes et des champs cultivés. Du côté de Marseille, des négociants enrichis par le commerce élèvent des villas et fondent des établissements agricoles.
. Le défrichement n’est pas limité aux bords de la Crau. Au milieu de la plaine on remarque va et là des parties cultivées entourées de grands arbres, au milieu desquels la ferme est cachée. On les désigne sous le nom de cousons : ce sont les oasis de la Crau. Sans transition on passe de la plaine découverte, nue et brûlante, dans l'ombre fraîche et sombre des ormeaux et des peupliers séculaires dont le pied baigne dans les canaux d’irrigation. A l’abri de ces arbres, tout réussit, car les eaux de la Durance, chargées du limon noir des terrains basiques qu’elles traversent, sont portées jusqu’aux extrémités de la Crau dans des canaux rectilignes bordés de levées de terre maintenues par les racines de genêts d'Espagne gigantesques. Ces eaux colmatent le sol qu’elles arrosent. Les prairies, défendues par les arbres à feuilles caduques contre l’ardeur du soleil en été, et fumées par le parcage des moutons en hiver, sont aussi vertes et aussi touffues que dans le nord de la France. L’orge fournit la litière, et la vigne donne un vin sans couleur, mais généreux et d’un goût agréable. Le mûrier, le figuier, l’olivier, le cerisier et les autres arbrès fruitiers prospèrent à l’abri du mistral, défendus par les rideaux de magnifiques cyprès qui bordent les rigoles d’arrosemenL Dans les mêmes conditions, les légumes prospèrent très-bien sur le sol nettoyé de pierres et réduit aux alluvions, fertiles déposées parles eaux. On pourrait donc pré-
ou LE SAHARA FRANÇAIS.
clrei l'époque où la culture aura conquis la Crau. Un pareil résultat n’est point à désirer, car l’homme ne vit pas uniquement de végétaux, et la propagation des moutons, qui nous nourrissent et vêtissent, n'est pas moins importante que l’extension des céréales ou de la vigne. Les intérêts en présence maintiendront l’équilibre, et l’envahissement agricole s’arrêtera lorsque l’élève des moutons sera plus (irotUable aux propriétaires que la transformation agricole du terrain.
Quelle est la nature des cailloux de la Crau? La plupart sont ovoïdes, d’une grandeur variant depuis la grosseur du poing jusqu’à celle d’une grosse courge ou d’une tête de cheval, pour employer la comparaison de de Saussure (1). A l’extérieur, ces cailloux sont bruns, gris, d’un blanc jaunâtre, ou couleur de rouille plus ou moins foncée; mais à l’intérieur ils sont blancs. La pâle est dure, compacte, finement granuleuse, quelquefois, par suite d’une décomposition particulière, spongieuse, légère et se divisant en lames : c’est un grès siliceux connu sous le nom de quartzite. Les gros cailloux sont mouchetés de lichens verts ou jaunes, et présentent ces apparences de vétusté si connues des géologues et si différentes de l’aspect lisse et luisant des cailloux roulés de l’alluvion moderne.
Les quartzitcs forment les neuf dixièmes des pierres de la Crau. Viennent ensuite des serpentines vertes, des amphiboliles de même couleur, des cailloux de quartz vitreux; puis des porphyres quartzifères, des granités à feldspath rose, des grès rouges, et enfin des calcaires noirs très-petits. Les variolites de la Durance, originaires du mont Cenèvre, sont très-rares; mais il n’est pas d'observateur qui n’en ait trouvé quelques échantillons.
Deux conséquences découlent de cette énumération. La première, c’est qu’il faut chercher l’origine de ces cailloux dans
(1) Voyage! dans les Alpes, § 1595.
CH. MÀRTLNV. -JH
des montagnes composées de roches cristallines, o’est-à-dira dans les Alpeà, où toutes ces roches se rencontrent en place. La seconde, c’est que les cailloux sont d’autant plus communs et d’autant plus gros, que les roches qui les composent sont plus dures. C'est bien la gradation des roches que nous avons énumérées, depuis le quartzitc jusqu’aux calcaires noirs. Ces cailloux ont donc parcouru un long trajet, pendmt lequel les moins durs se sont réduits en de petits fragments ou ont môme disparu, tandis que les plus durs sont seuls arrivés dans la plaine du Rhône en conservant un certain volume.
Ce diluvium repose sur un poudingue composé en majorité de cailloux roulés et de galets de calcaire noir d’un volume médiocre, unis par un ciment calcaire très-dur, et entremêlés de cailloux de quartz vitreux, de serpentines et de quartzites. Ces derniers atteignent quelquefois la grosseur de ceux du diluvium. Ce poudingue ou nagelflue passe sous la mollasse tertiaire qui constitue les collines de Saint-Chamas. De gros cailloux de quartzite sont encore enchûssés à la base de cette mollasse. La superposition de ces trois terrains se reconnaît très-bien sur la route d’Istres à Miramas, à quelques kilomètres de ce dernier village.
La Crau n’est point la seule surface caillouteuse de la Provence. Des dépôts de cailloux moins gros, mais composés presque exclusivement de quartzites , revêtent toutes les saillies de terrain, depuis Ueaucaire jusqu’aux environs de Mmes et de Montpellier. Ils sont encore visibles sur le cordon littoral, et se proU)ngent très-probablement dans la mer. On observe des nappes analogues en remontant le Rhône, sur les collines qui séparent Avignon de la fontaine de Vaucluse.
Deux grands cours d’eau ont pu amener les cailloux dans la plaine de la Crau, le Rhône ou la Durance ; mais j’ai constaté, avec mon ami Desor, et après ,M. É nilien Dumas, que le Rhône actuel ne charriait plus de cailloux à partir de sa bifurcation en