LJB BOSPHORE DE CONSTANTINOPLE
Le lendemain nous entrions dans les Dardanelles. Après avoir louché au village de même nom, nous fîmes une courte halte à Galjipoli, où nos troupes séjournèrent si longtemps. La ville était à moitié vide Le Pure, ennemi de l’activité incessante et
IMinMENADE lUlTAMyiE.
de la curiosité iniliscrcle des Européens, se relire des lieux où ceux-ci deviennent trop nombreux. Indolent et contemplatif, il déleste le bruit et le mouvement, recherche au contraire le silence et la solitude. Que le torrent d’émigrants qui se précipite vers l’Occident se détourne vers l’Orient, et peu à peu, sans lutte, sans violence, une population européenne sc substituera à la population musulmane. Spontanément le Turc abandonnera le pays, et reculera devant les conquêtes pacifiques d’une civilisation avec laquelle il ne sympathisera jamais.
A (îallipoli, la végétation n’oiïre rien d’intéressant, mais le géologue y observe un des plus beaux exemples de plages soulevées qu’il soit [lossible de voir. Toute la falaise sur laquelle se trouvent le phare et les parties hautes de la ville est formée d’un conglomérat coquillier passant à l’état de tuf cl de poudingue. Les coquilles, les cailloux qui le composent sont les tmêmes que la mer roule sur le rivage situé au-dessous. Par un mouvement insensible ou par suite des secousses brusques qui accompagnent les tremblements de terre, ce sol s’est élevé à une hauteur qui, sur plusieurs points, n’est pas au-dessous de 2,1 mètres; le soulèvement n’a pas été uniforme et ne s’est p<as fait horizontalement, mais inégalement. Le poudingue étant peu cohérent, il se sépare naturellement en gros blocs anguleux qui s’écroulent les uns sur les autres, et donnent à la falaise, vue de la mer, un aspect des plus pittoresques.
Le lendemain matin nous étions mouillés devant la pointe du sérail de Constantinople. Nous devions y séjourner six jours. Tous ceux qui connaissent cette ville étrange ne s’étonneront point si je leur dis que, dans ce court espace de temps, je ne pus visiter aucun jardin appartenant à des grands seigneurs du pays. En Europe, un propriétaire libéral laisse presque toujours à son concierge le soin de juger quels sont les curieux qn’il peut admettre à parcourir son parc ou son parterre. En Orient, c’est bien différent, la question des femmes complique tout, et
LE nOSIMIOItn I)E CONSTANTINOPLE. 473
b<Tnnit sans rémission le visiteur improvisé. Je me bornerai donc
h dire mon opinion sur le Bosphore, que tant de Français et d’Anglais ont vu et admire. Son aspect me causa moins de surprise que je no m’y attendais, parce que le Bosphore n’a pas une physionomie complètement originale : le Bosphore est un lac du revers méridional des Alpes, c’est le lac de Côme. En parlant ainsi, je ne crois pas le déprécier, mais faire son éloge ; car rien n’est plus l>eau que ces lacs dont l’une des extrémités s’enfonce dans les Alpes, tandis que l’autre se prolonge dans les plaines d’Italie. Le grand charme du Bosphore, c’est que le regard embrasse à la fois ses deux rives bordées de palais, et scs collines semées de kiosques et de maisons de campagne. Dans les anfractuosités des coteaux, l'œil découvre les massifs arrondis de l’élégant platane d’Orient, qui contrastent si heureusement avec les cyprès pyramidaux; ceux à branches étalées simulent des sapins, à s’y méprendre : partout où se trouve un cimetière, ils forment une véritable forêt. Imaginez au milieu de ce paysage des maisons turques dont la base est de pierre, le premier étage de bois, bûti en surplomb et recouvert d’un toit aigu, de vrais chalets suisses, et vous avouerez que l’illusion doit être complète. Est-ce à dire que la réputation du Bosphore soit usurpée? En aucune manière; elle est aussi légitime que celle du lac de Côme. Cette réputation ne date pas d’hier, notre jeunesse en a été bercée.
Aprùs Constantinople il n’est rien de si beau,
a dit Casimir Delavigne en parlant des coteaux d’Ingouville. Si la renommée du Bosphore est plus éclatante que celle des lacs italiens, c’est qu’elle a pour auxiliaire un puissant enchanteur, le contraste. Qu’on se figure, en effet, un navigateur parti de Marseille, à l’époque où la vapeur était inconnue, contrarié par des calmes et des vents du nord-eM. fatigué, excédé par un mois, six semaines, quelquefois deux mois de mer, cl pénétrant
Digilized by Coogle
PROMENADE BOTANK'IIE.
enfin dans les Dardanelles. Il voit la terre à droite et à gauche, mais elle est encore nue, dépourvue d’arbres et d’habitations; puis de nouveau il retrouve utie mer, celle de Marmara, l'intin, il découvre Constantinople se prolongeant sur les deux rives de ce fleuve majestueux qu’on nomme le Uosyhore ; ses eaux, rapides comme celles d’un fleuve, sont animées par mille voiles, sillonnées par d’innombrables caïques; bordées de collines boisées, de palais, de kiosques aux fenêtres grillées, derrière lesquelles son imagination rêve un monde de délices. Quel contraste avec les ennuis et runiformité de la mer avant que la vapeur ait supprimé les distances I Quel charme subjectif ajouté aux charmes objectifs du paysage !
Lé Bosphore méritait de faire le sujet d’un livre; ce livre a paru (t) : l’auteur, M. P. de Tcliihalchef, est connu par ses nombreux voyages en Asie Mineure et la grande publication qui en. a été la conséquence. Dans son volume sur le Bosphore il envisage le détroit sous tous ses aspects. Après en avoir tracé le tableau physique, il en fait connaître le climat, en donne la carte géologique, énumère les arbres et les plantes les plus caractéristiques, insiste sur les animaux les plus utiles, en rattachant sans cesse le présent à l’antiquité romaine et byzantine. Précieux pour le savant, l’ouvrage offre un intérêt général, et le lecteur désireux de mieux connaitre le célèbre détroit me saura gré de lui en avoir signalé la monographie.
L£ PLATANE DE BÜIDKDËRÉ.
Un botaniste ne saurait passer sous silence le célèbre platane de Buiukdéré, village du Bosphore renommé pour sa belle situation. Cet arbre est connu sous le nom de platane de Godefroy de Uouillon: c’est le végétal le plus colossal que j’aie jamais vu, ou
(t) Le Bosphore et Conslanlinople. In-8", IStii.