RHODES
En quittant Constantinople, VHydaspe traversa de nouveau la mer de Marmara et les Dardanelles pour longer ensuite la côte occidentale de l’.\sie Mineure. Je saluai de leurs noms sonores et pleins de souvenirs la Troade, les lies de Ténédos, Lesbos,
a?6 PROMENADE BOTANigUE.
Chio, Samos, Icaria, Pathmos, Leros, Amorpos et Cos. Le 9 septembre au matin, Rhodes était devant nous ; c’est la ville la phis poétique de l’Archipel. Lamartine l’a décrite, je devrais me taire ; mais comment ne pas mentionner au moins cette belle tour carrée, flanquée de tourelles et montrant encore la croix de Malte sur ses quatre faces? Un tremblement de terre l’avait lézardée sur deux de ses faces. Depuis mon passsage, un autre l’a renversée, et elle ne rappellera plus aux générations futures l’héroïque défense du grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Villiers de l’Isle-Adam; car cette tour ne sera jamais reconstruite : les Turcs laissent tout tomber et ne relèvent rien. Dans la rue des Chevaliers, qui s’ouvre par une arcade en ogive, l’écusson fleurdelisé orne la plupart des maisons. Sur la principale, on lit, d’un côté : poür l’oratoire; de l’autre : pour la maison, avec la date de 1511 ; et au milieu, sous un écusson portant trois fleurs de lis et un chapeau de cardinal : de frange le grant prior fr. ehery de AMBOiSE. Iti92. C’est en 1522 que les chevaliers quittèrent l’ile, après avoir résisté pendant quatre mois aux armées de Soliman le Magnifique (1).
Depuis longtemps les Turcs avaient oublié 60 000 quintaux de poudre amoncelés dans les souterrains de l’église de Saint-Jean, située à l’extrémité de la rue, près de l’arçadc qui la termine. Munir cette poudrière d’un paratonnerre, c’eût été contrarier les desseins de la Providence et mettre en doute le dogme de la fatalité. Aussi, dans l’automne de 1856, le tonnerre étant tombe sur l’église, elle sauta avec le quartier environnant ; heureusement la rue des Chevaliers fut épargnée. Mais admirez la logique
(1) Voycx sur Rliodes : un article de M. Charles Cottu (tfvue des deuxmondes, 1" mars 18AA); une excellente thèse soutenue en à la Faculté des lettres de Paris, jar M. V. Cuériii, ancien membre de l'ècSlc française à Athènes; et le grand ouvrage, avec planches, du colonel Bottiers, intitulé : Monuments deflhode<, et publié à Bruxelles en 1830.
POMPÉIOPOLIS.
orientale ! ces Turcs si insouciants en présence d’un danger permanent et réel, ne souiïrent pas qu'un clirétien passe la nuit dans les murs de Rhodes, et ferment les portes au coucher du soleil, parce qu’il existe une prédiction que Rhodes sera reprise par les chrétiens pondant la nuit.
Autour de la ville, la fertilité est prodigieuse : oliviers noueux, figuiers dont les branches traînent à terre, palmiers élancés, orangers, caroubiers et figuiers d’Inde sur la lisière des champs de blé et des vignes ; chênes vélanis {Quercus agilops) et platanes au pied des collines ; lauriers-roses dans le lit desséché des ruisseaux : tout annonce un climat chaud et sec. Les montagnes éloignées sont couvertes de pins, les parties piales cultivées : c’est l’image de la fertilité, un vrai paradis terrestre. Quelques plantes herbacées, Whilhania somnifera, Dun., Passerina liirsula, Poterium spinosum, Asphodelus microcarpus et A. fislulosus, témoignent aussi que jamais la neige ou la glace n’y couvrent le sol.
Les Platanes de Hhodes sont un espace carré situé près de la ville et ombragé de quelques-uns de ces arbres, qui ont acquis une hauteur prodigieuse. Le peuplier blanc, celui d’Italie et le cyprès horizontal, mêlent leur feuillage à celui des platanes. Jadis une source ajoutait à la fraîcheur du lieu, mais les longues sécheresses des dernjères années l’ont tarie; un torrent voisin est complètement à sec, et les Turcs ont dégradé ou laissé tomber en ruines l’aqueduc construit par les chevaliers, qui conduisait à la ville les eaux de la source.
POMI'ÉIOPOUS.
En parlant de Rhodes, nous longeâmes de près la côte méridionale de l’Asie Mineure, l’ancienne Carie, la Lycie, la Pamphylie et la Cilicie, contrées populeuses et fertiles sous l’empire romain. La mer était d’un bleu foncé, et de nombreuses troupes
•promenade botanique. '
(le poissons volants argentés s’élançaient hors de l’eau, glissaient en rasant la surface h la manière des hirondelles, pour plonger de nouveau dans leur élément. Au fond de chaque golfe, la longue-vue découvrait les ruines imposantes des grandes villes qui jadis bordaient la mer. Je n’en ai visité qu’une seule : c’est Soles, la patrie du solécisme, ainsi nommée parce que les habitants de Solès parlaient un grec détestable. Lorsque Pompée y eut établi les restes des pirates vaincus par lui soixantehuit ans avant Père chrétienne, elle s’appela Pompéiopolis, peu désireuse sans doute de conserver un nom qui lui avait vatu la célébrité du ridicule. Maintenant Pompijiopolis n’est plus; le petit comptoir de Mersina l’a remplacée. En débarquant, je remarquai ]’Aracia Sicpfinniana, Bieh., et Poli/gonum equisitiforme, Sihth., croissant dans le sable avec le Dntura stramonium; mais les plantes ne piquaient plus ma curiosité, j’étais impatient de voir les ruines de la ville romaine : nous y arrivâmes en longeant la mer. Quelques champs de sésame et de colon, croissant au milieu des broussailles et envahis par les mauvaises herbes, étaient les seules traces de l’activité humaine dans cette plaine jadis si fertile. Après avoir traversé une petite rivieVe coulant sous un berceau de platanes, de vignes, de mûriers entrelacés ensemble, bordée de lauriers-roses et animée par des tortues et des crabes d’eau douce, nous découvrîmes une longue colonnade. Les piédestaux des colonnes sont cachés par un lacis d’arbustes épineux qui en défendent l’approche; mais leur fût élève majestueusement dans les airs des chapiteaux corinthiens admirablement fouillés. Quelques-uns supportent encore des fragments d’atlique. Cn aigle, immobile comme la pierre qui le portait, était perché sur le plus élevé de tous; il s’enleva lourdement à mon ai)proche, tandis qu’une compagnie de francolins ou perdrix d’.\sie s’éparpillait au milieu des ruines. Tout le terrain environnant est bosselé de décombres. Des arcades se montrent à l’une des extrémités de la ville, ce sont les restes
POMPEIOPOLIS.
d’un tliéàlrc; çii et là des sarcophages vides, renversés par le temps, gisent sur le sol. Du cAté de la mer, une colline se dressait devant moi ; je la pris pour une dune, c’était un amphithéâtre à moitié écroulé. Un berger syriaque se tenait au sommet, appuyé sur son fusil et revêtu d’un manteau de laine à grandes raies noires et jaunes ; immobile, il surveillait ses moutons qui paissaient dispersés sur les gradins. A côté du cirque s'étendait le miroir bleu de cette Méditerranée qui a jadis rélléclii tant de grandeurs et qui réfléchit actuellement tant de misères. Quel tableau pour le poète, le peintre et l’historien !
La main du temps travaille avec une extrême lenteur à la destruction de ces ruines, car en 1856 je trouvai encore debout les quarante-quatre colonnes que l’hydrographe anglais Deaufort (1) avait comptées en 1812. Mersina e.^t probablement l’ancien Zephyrium ; aussi le rivage de la mer entre les deux villes est-il semé de débris qui prouvent leur importance. La plaine, d'une fertilité prodigieuse, a été envahie ]tar ces broussailles qui, sur tout le littoral méditerranéen, couvrent les terres abandonnées : ce sont les PhUbjrea, les térébinthes, les lentisqiies, le myrte, le laurier d’.Apollon, le chêne kermès, l'arbre de Judée, le romarin, le Daphné gnidiuni, le Genisla scorpinn, le Paliurus aculea/us, l’arbousier, le styrax officinal, la vigne sauvage, le gattilier (Vilex agnus-casius) et le laurier-rose.
Les pentes des collines étaient revêtues de pins d’Alep; mais çà et là s’élevaient des troncs noueux d’oliviers sauvages, véritables ruines végétales, restes des champs d'oliviers cultivés par les Romains à l’époque où l’ompéiopolis était une des villes florissantes de la Gilicie agricole, Cilicia cnmpestris de?, anciens.
(I) fêoranmnia Chart V. Plan of Melzdu lhe ancien! Soli or Pompeiopcilis.
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IMIOMKNADE BOTANIQI F..
ALEXASDRETTE.
J’ai peu de chose à dire d’Alexandrctte, où nous abordâmes le lendemain: c’est le port d’Alep, comme Mersina est celui de Tarsous. Dans l’avenir, ce comptoir insignifiant prendra peutêtre une grande importance, s’il devient le point de départ du chemin de fer de l’Euphrate, par lequel les Anglais se proposent de relier la Méditerranée au golfe Persique, c’est-à-dire Malle et les Iles Ioniennes à leurs possessions de l’Inde. Actuellement, une plaine marécageuse entoure .‘Uexandrette, de hautes montagnes la dominent à l’est. Les voleurs guettent le voyageur qui s’écarle des dernières maisons, et un poste turc veille à la sûreté des habitants qui vont puiser l’eau d’une source située à 2 kilomètres de la ville.
Alexandrette a une triste célébrité. En Orient, on la considère comme un foyer des fièvres intermittentes les plus rebelles et les plus pernicieuses. Elles sont dues au marais qui l’avoisine : ce marais est entretenu par une belle source qui jaillit à 3 kilomètres du rivage ; les Turcs n’ont pas su la recueillir et lui creuser un lit pour la conduire jusqu’à la mer. Aussi, pendant la saison pluvieuse, tout le sol est-il inondé; puis il se dessèche en partie et se recouvre d’un gazon serré formé par le Lippia nodiflora, Rich. Mais une partie du marais conserve de l’eau pendant toute l'année. Les plantes qui dominent sont : Typha mnjor, IC pilcéiwn hirsntum , Juncus aculiis, Saccliarum Ilavennœ. Au milieu de ces végétaux vulgaires se cachait une rareté, le Justiœa diffusa, Forsk., qui croissait en abondance près de la source. Toutes les congénères de celte espèce sont en .Amérique ou dans l’Inde, trois h.abitent le Sénégal ; celle-ci est le seul représentant du genre dans la région méditerranéenne. Des buissons de myrtes, de styrax, de Palintus ncu-
lealiis et de /tahus discolor entouraient le niarais Les murs <l’un